FRANCISCO DE IIERRERA EL VIEJO, FRANCISCO DE IIERRERA KL M
L'ire de splendeur pour l'art espagnol, c'esl le dix-septième *iècle : c’esl l’époque où le génie national, s’affranchissant de toute imitation étrangère, obéit franchement à ses môles tendances el se manifeste dans tout l’éclat de sa robuste originalité.
L'Ecole de Séville fut Tardent foyer de ce grand mouvement artistique : de l’idéalisme de l'Ecole romaine, introduit par Luis de Vargas, altéré et affadi jusqu’à T insignifiance par ses continuateurs, spontanément el presque sans transition appréciable, on la vil passer au plus vigoureux naturalisme et enfanter toute une phalange de maîtres, véritable couvée d'aigles qui, d'un seul bond, allait porter l'art national à son apogée. A côté de Roèlas, de Juan de Casfillo, de Herrera le Vieux et de Pedro de Noya, initiateurs à des titres divers de cette glorieuse transformation, surgissent aussitôt Alonso Cano, Zurharan, puis Velâzquez et Murillo, qui en sont l'expression suprême et en résument le merveilleux caractère.
Ou milieu de cette vaillante pléiade, une figure, celle de llerrera le Vieux, semble se détacher sombre, passionnée, tragique el presque terrible dans sa grandiose rudesse.
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Nature ardente et farouche, l'homme, dan* Mènera, révèle lœuvro : son tempérament, c’e»l son génie même, ci l'Apreté üe son humeur se reflète et passe tout entière dans sa bouillante et nerveuse exécution. Herrera n’eut pas de jeunesse, ou plutôt elle fut étrange et singulière : triste, replié sur lui-même, insociable jusqu’à la sauvagerie, on le voit fuir la société de ses condisciple* et se créer dans la solitude ce style et ce coloris dont les fougueuses hardiesses n’ont d’égales que les audace» de son imagination. Plein de mépris pour les théories étroites et les mesquines pratiques qui formaient alors le principal bagage des sectateurs de Yargas, de bonne heure sa forte volonté cherche, invente et trouve, en dehors de toute convention, des procédés à sa taille, et sa main apprend vile à traduire d'un jet original ses plus impétueuses pensée». Intelligence élevée, Serrent a la passion du grand ; les vaste» sujet» le séduisent et l'attirent; on sent dans tout ce qu’exprime celte puissante individualité comme une surabondance de chaleur et de vie; s'enivrant de sa force, il dédaigne absolument de plaire ; tout autre est son but : il veut frapper, frapper fort.
Francisco de llerrern naquit à Séville, vers 157fi. Avec Pacbeco et les deux frère* Castillo, Juan el Agiistm, il partagea quelque temps les leçons de Luis Fernandez, sans doute professeur estimable, puisqu'il sut former de bons disciples, mais esclave des traditions d’école, dessinateur minutieux cl timide, surtout coloriste froid. Tel il nous apparaît, lion dans ses œuvres, qui ne nous ont pas été conservées ou sont incertaines, mais à travers les production» de Francisco Paeheco, son élève préféré. Dana cet atelier, llcrrera, déjà impatient de toute règle et en lutte ouverte avec ce que Fernandez admirait, devait être délaissé comme un paria ou traité en rebelle. Se» biographe* disent qu’il en arriva à refuser toute oltéissanec aux conseil» du maître et que Fernandez le congédia.
Juan de 1a» Roéla», el Hcttiriado, récemment revenu d’Italie, peignait alors à Séville se» premier* ouvrages. Son style franc et aisé, son coloris chaud et brillant, l'un et l’autre imprégnés de l’accent des Vénitien», et surtout certaines tendances bien accusée» vers le naluralisme, trouvèrent dan» Herrera un admirateur tout préparé. Il suivit, avec une attention marquée, le* travaux de Roéla», scrutant l'ampleur el la liberté de sa touche et se pénétrant de sa maniéré, Roéla» est le seul peintre que Francise» de Herrera ail étudié avec autant d’enthousiasme, et s'il pouvait être exact de dire qu’il procède d'un autre maître que de lui-même, c'est à Roéla», plus justement qu'à Fernandez, qu'il conviendrait de le rattacher.
Quelle que soit d'ailleurs l'influence que Huélas ait exercée sur le talent naissant de son compatriote, l'originalité de Herrera n’en éclate pas moins nettement dès ses débuts. Le Juyttnent dernier, qu'il peignit pour l'église de San Bernardo et qui est l'un de* plus im|M>rtnnt* ouvrages de sa premier»* époque, « atteste chez Herrera, dit M. Viardot, la réunion de toutes les qualités du grand artiste : •• connaissance de l'anatomie et des proportions du corps humain , vigueur du coloris, science de « (‘arrangement, symétrie de» groupe», contraste des ligure», accord des ton», harmonie des demi-teinte». « et jusqu’à la profondeur de l’expression, rien ne manque à cette composition magnifique, où l’on admire la « tjloirt que forme le souverain Juge entouré de se» Apôtres, la beauté môle de l'archange saint Michel, « enfin l'heureuse opposition entre les réprouvés, qui, vu» par derrière, cachent leur tourment et leur « «‘onfu^uiii, et les élus, dont les visages radieux expriment la reconnaissance, l’amour et le bonheur '.»*
La peinture à fresque nuivenail merveilleusement a la grande manière de Herrera. Chargé de décorer la coupole de l’église île San Buenaventura, il nul, don» ce vaste travail, laisser libre carrière à son imagination, et donner en même temps toute la mesure de la franchise el de la grandeur de son exécution. Une autre belle fresque, dont les écrivains du temps n'accordent à vanter le mérite, subsista longtemps sur la façade de la porieria du couvent de la Merced. Mais celte façade s’étant subitement affaissée, il fallut la démolir. Herrera noue a tran*mi» un précieux souvenir de cet ouvrage dans une pittoresque eau-forte qu’il a gravée lui-nième à Séville. Cette curieuse pièce, que Palomino désigne par erreur comme gravée sur bois, est, avec une ligure de saint Paul, également à l’eau-forte, l’une de» raretés de son œuvre.
' M. Loum Viardot : Ln Vtom d E»pagne,
LES DERRERA (1576-1622). :i
Le* motions «lu llerrera produisirent en Andalousie une sensation profonde. Heurtée de front dans mm timides pratiques par les hardiesses de style et les vaillances d'exécution de ce génie pnme-sautier. I* Ecole se partagea en deux eainps : llerrera eut ses détracteurs et ses enthousiastes. Bientôt son enseignement fut le plus recherché des jeunes artistes. Un moment, le nouveau chef d'école vit uutour de lui. indépendamment de ses deux lils, llerrera rl Huhio et llerrera d Stozo : Diego Velâzquez. Francisco de
lieina. Sébastian de Llanos, Iriarte et quelques autres disciples moins marquants. Mais la dureté de ses traitements, ses rolères, ses brutalités les rebuteront vile : l'un après l’autre ils disparurent de l'atelier, et Velâzquez lui-même se vit contraint d’abandonner un maitre dont le talent l’avait assez vigoureusement impressionné pour que son propre génie dût en gurder l'ineffaçable empreinte.
Surchargé de commandes auxquelles su prodigieuse activité suffisait à peine à satisfaire et privé d'élèves qui l'aidassent dans ses préparations, llerrera, disent ses biographes, en était réduit à faire barbouiller se> toiles par une vieille servante. Elle jetait les couleurs au hasard, les étendait à l'aide de torchons ou de balais, et, de ce chaos, le maître faisait rapidement sortir se* ligure» et ses draperies. Mais c'est certainement là de la légende : tous les ouvrages de l'artiste attestent au contraire que son exécution,
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parfois emportée et fiévreuse, n'est du moins jamais lâchée ; In liberté de sa brosse n’est pas de l'abandon, et jusque dans ses plus fougueuses ébauches, sa pèle, toujours solide et savante, ne permet point de supposer qu’il ait jamais eu recours à des procédés aussi abrupts et à de lois hasards de préparation.
Pour reconnaître dans Herrera le roloriste de grande race, serré, magistral et absolument complet, il n'est que d’étudier son Saint Basile dictant sa doctrine , A présent au Musée du I .ouvre et qui a fait partie de la galerie du maréchal Soult. « Jamais, dit T. Tboré, jamais le Caravage ni Ribera, ces deux grands « praticiens, n'ont eu une exécution plus ferme, un dessin plus arrêté, une couleur plus puissante '. *
Excellent graveur à l'eau-forte, llerrcra voulut s'essayer dans la gravure des médailles. Os travaux, qu'il enveloppait d’un certain mystère, faillirent lui devenir fatal*. Renoncé eonnne faux mounayeur, menacé «les galères, Herrera, invoquant b* droit d'asile, s'enfuit au «*ouvcnl de San tlerfiieiu'gildo, chez les Jésuites. Pour payer l’hospitalité des pères, l'artiste entreprit de décorer leur chapelle et peignit pour le ninilro-autc] : le Triomphe de San flermenetjildo, l'une de ses plus majestueuses compositions. C’est à cp! Ouvrage qu'il dut de recouvrer sa liberté. Lorsque Philippe IV vint à Séville, en 1621, il visita le collège «les Jésuites, admira «•«• tableau et demanda qui en était l'auteur. Herrera, amené devant lu roi, se jeta à ses pieds implorant son pardon : «• iju a-t-il besoin d'autres richesses, celui qui possède un tel talent . dit Philippe; niiez, von* éles libre, s
Rendu II scs chères occupations, Herrera, dont le caractère s'était encore aigri pendant celte longue <>t pénible réclusion, devint chaque jour plus fantasque et plu» farouche. Sa femme, à bout de patience, se sépnra «le lui ; sa fille prit aussitôt le v oile, et enfin son plus jeune fils, le seul qui partageât encore ses travaux, s'enfuit en Italie en lui volant son argent, linéiques années plus tôt, Herrera et Ruina , l'aîné de ses enfant*, déjà réputé pour son habileté à reproduire la nature morte et les petits sujets de genre, lui avait été enlevé, bien jeune encore, par une consomption. Vieilli dans les luttes, brisé par les chagrins domestiques, l’énergique artiste chercha l'oubli de ses maux dans un labeur incessant. Il peint d«Vs lors avec une véritable fureur, ni main infatigable entasse oeuvre sur œuvre : peintures monumentales, toiles de chevalet, portraits, nature morte, il traite indifféremment tous les genres et toujours avec une égale liberté et un égal succès.
En 1650, après avoir terminé divers tableaux pour des églises et des couvents, ainsi que quatre compositions considérables, commencées «lès |fi|7 : la Manne , le l'rap/ternent du Rocher, les Xores de Cana, et le Miracle des pains , qui se trouvent au palais archiépiscopal de Séville, il partit pour Madrid. Malgré son grand âge, Herrera entreprit encore quelques travaux : deux tableaux pour In chartreuse du l'aulnr. et un épisode de la vio de saint Raymond, pour !«• cloître des Mercenarios calzad«»s, datent de sou ««•jour à Madrid. Il y mourut en l'année 1656, âgé d«? près de quatre-vingts ans. On l'enterra dons l'église paroissiale de Son Ointe. Dans son Lauret de Apoto, Lope de Vegn a cunsacré, par un sonnet resté célèhre, la gloire de Herrera.
Les dessins de ce mailrc ont été, de tout temps, très-eslimo dans l'Ecole «espagnole. Il les exécutai! comme il peignait, avec une hardiesse et une furtu incomparables: d«?s roseaux grossièrement taillés, la plume, le bistro. 1«? crayon, il maniait tout en maître, et chacun de ses croquis, marqué à l'égal de ses plus importants ouvrages nu coin de sa forte originalité, témoigne de sa science et de la virilité de son imagination.
Héritier du caractère irascible et violent de «on père, Herrera d Mozo n'en est plus, comme artiste, que l'imitateur impuissant. Il a pourtant ses qualités propres à côté de défauts insupportables; coloriste habile, il manie savamment l'effet, cl possède à un degré étonnant l'entente du clair-obscur.
Ses compositions présentent de la grâce, de la vivacité, mais elles manquent de sérénité et de grandeur. Cherche-t-il la force, l'audace? on sent l'effort; finalement il avorte et son style ne rencontre plus que le fracas et l'affectation. Ce qui chez Herrera le Vieux était exubérance et passion, n'est plus chez le fils «|ii'uffélcrie et maniérisme.
1 T. Tlwrv : Etude* sur la Peinture espagnole; palme du nurvchnl Soull. — tteoue de Paris, /«35.J