DOMINICO THEOTOCOPULI , SURNOMMÉ LE GRECO
’ I un tua. — HUIT K» I AM
En l'année 1 S77, un peintre, d'origine lointaine, tenait habiter Tolède. Il s'appelait Dominion Theolocoputi, mais on ne larda guère h le désigner plus habituellement par le surnom qu'il rapportait d'Italie : le Green.
Sa naissance, sa famille, sa pairie sont demeurée* énigmatiques. Parmi m* biographes, les uns le disent né en Grèce et prétendent que, amené de bonne heure en Italie, sa jeunesse se serait passée tout entière à Venise , où il aurait appris son art (tans l’atelier du Titien ; d'autres le font descendre de quelqu'une de ces familles grecques, si nombreuses alors à Venise, qui continuaient sur ta sol de ta République les traditions du bvzuntinismc et de* arts de l't trient. Palominn, dans ses Vies dm Éminents Peintre* es/yif/nttk. écrit que le Green avait soixante-dix-sept ans lors de sa mort, ce qui ferait remonter à 15 (8 environ la date de sa naissance; mai» celle date n'est confirmée par aucun autre auteur, et Oan Bermudes, trop consciencieux pour alléguer des faits dont il iip peu! établir les preuves, se honte simplement ii dire que Dominico Tlieotoeopuli mourut dans un âge très-avancé.
Aucun des historiographes italiens ne faisant figurer le Greco nu nombre des disciples du Titien, il faut rejeter nettement l'assertion, trop légèrement acceptée par les biographes espagnol», qui le fait élève du peintre vénitien. D'ailleurs, ta Greco exerça 5 la fois la
Ecole espagnole.
peinture, la sculpture et l'architecture, et Ton sait que le Titien ne pratiquait et n'enseignait pas ces deux derniers arts. Encore bien moins pouvons-nous admettre, avec quelques écrivants, que Iloiiünico ait été le condisciple du Veeolli, Agé de plus de soixante-dix ans lorsque lu Grocu vint au monde.
L'obscurité plane donc eitcore sur les éludes et sur les premiers essais du peintre grec. Une hypothèse semblerait cependant assez adniissitde. Pourquoi ne pas voir dans le Green l'un de ces artistes fortement doués que l'indépendance de leur caractère a portés de bonne heure à se soustraire à l'enseignement de l’atelier? Peu enclin à la règle, avide de liberté, c'est dans les églises, dans les palais, qu'il sera allé demander aux oeuvres préférées les secrets de leur beauté, et c'est suiis doute à eus éludes prime-saulières, capricieuses, qu'il aura dû de comprendre et de s'assimiler en partie le caractère et le» qualités de l'Ecole vénitienne, tout en évitant «le se laisser nbsorl>er |wir la personnalité d'un maître.
Kitiera et tant d'aulne jeunes peintre que l'un reuciHitre, vers la lin «lu seizième siècle, courant l'Italie en véritables bohèmes, n’ont pas eu d’autres guides que leur génie et leur propre volonté; or, d'après ce qu'on sait du Greco, de ses penchants et des habitudes de toute sa vie, l’on serait tenté de croire que telle aussi dut s’écouler sa jeunesse : il n'eut sans doute pas d'autre maître que le mystérieux instinct qui l'a porté de préférence vers la chaude couleur des Vénitiens.
A partir de 1577, nous pouvons du moins suivre jour par jour f existence du Greco. Sur le bruit des importantes commandes que Phtlippr II adresse par ses omluissaileijrs à tous les grands artistes de l'Italie et plus particulièrement aux maîtres vénitiens, sur la renommée de l'accueil vraiment muguilique que le monarque espagnol Tait aux peintres et aux sculpteurs appelé* à concourir a lu décoration de l’ Escortai, Greco, sans appui, sans patronage, quille l'Italie, passe en Esbigné et s'installe à Tolède.
Il était étranger, il venait de loin, il n'en fallut pas davantage pour piquer la curiosité des Tolédnn*. liés la première année de son séjour il obtenait un travail considérable; le chapitre de la cathédrale lui donnait à exécuter, pour l'autel de lu sacristie, le tableau du Partage de ia Tunique du Christ, ainsi que les ornements d'architecture et de sculpture de l'eiiMMnble du retable. Deux années après, Philippe II fursuit venir le Greco à l'Escoriol et lui demandai! une grande toile : le Martyre de saint Maurire et de ses compagnon*.
C'est h cette époque que commence l'étonnante crise qui bouleversa le talent du Greco. Son tableau du Partage tir la Tunique était dans le beau faire de» grands Vénitiens ; ou le comparait volontiers, pour l'ordonnance et le coloris, nnv plus magnifique» productions du Publia, du Tinlnret et du Titien lui-même, et eus rapprochements n'avaient rien d'excessif.
Pour le Saint Maurice, changeant brusquement de style, il se jette dans une nouvelle manière que les plus charitables de se* contemporains taxent d'extravagante et qui l'a fait passer, aux yeux «les ignorants, pour un véritable fuu : son dessin s'allonge, son coloris devient bi/urre et violent, les têtes de ses personnages, que. dans le tableau «le Tolède « il atuiù peinte* ri belles et si expressives qu'on les aurait crues du Titien hti-mhne \ o prennent désormais quelque chose de tourmenté, de fantastique et de maladif.
Que s élait-il passé dans l'Ame de l'artiste qui l'ait pu conduire à celle brusque transformation ? Devronsnous croire, avec la plupart de se» «contemporains, que, blessé de s'entendre toujours redire que ses tableaux rappelaient le Titien cl d’étro ainsi rabaissé au rang d'un imitateur, il su sera mis volontairement à la poursuite «l une originalité à tout prix? Cean itsrmudex traite, coinni( i> elles le méritent, ces suppositions ridicules, ul il a bien raison. Le Greco n'a été ni le fou, ni l'original è outrance qu'on a voulu voir en lui. C'est un coloriste audacieux, enthousiaste, trop épris des oppositions étranges, des teintes singulières « . qui , de hardiesse en hardiesse, en arrive à tout subordonner, puis a tout sacrifier A In recherche do l’effet. Malgré ses écarts, le Greco n'en restait pas moins un grand peintre. Tel ne fut point l’avis de Philippe II, lorsque le Saint Maurice arriva k ('Escortai. Le P. Signeiiza, «Inns sa description du monastère, raconte que celte peinture déplut fort à Sa Majesté ; h* même sujet, commande immédiatement à Romulo
1 Isltcrr de un Ysge itatèano ad w« tuo ouu'n*. I. I".
DOMENICO THÊOTOC.OPIILI (1548.
l'.incmnnto, occupe encore , sur l'autel dédié à saint Manno-, la place destinée d'abord au tableau du tireco. Ia‘ curactère de sévérité el de mâle énergie dont était plus fortement empreinte sa nouvelle œuvre frappèrent cependant quelques personnages de la cour ; grAce à leur appui, le tireco Unit par obtenir qu elle resté! a l'Ksrorial : on l'y retrouve aujourd'hui dans l'église primitive du monastère.
Toutefois, le ruup était porté, el, quoique le goût de Philippe II lie fit pas absolument autorité en peinture, les mul veillants purent dès lors critiquer à leur aise les hardiesses et les tentatives innovatrices de l'artiste.
Les peintres ses rivaux n'y faillirent point. Ce fut bientôt comme un concert de sarcasme*. Tous les biographes reproduisent ces attaques, au milieu d’anecdotes railleuses sur les faits, gestes et dires qu'on prêtait alors nu lireeo. Mais, véridiques ou non, ces anecdotes révèlent des traits de caractère ou des particularités intimes ; elles noua eu disent plus sur le tempérament artistique du lireeo que de longs et fastidieux commentaires.
Pochera, dans son A rie fie la Piniura, traite souvent le tireco avec un» hauteur, une dureté d'expression, qui lie lui sont guère habituelles. Sans doute , Thenlocopuli heurte trop ses idées théoriques , ses croyances en art. Leur rencontre à Tolède, en 1611, dut être l'occasion de leurs démêlés esthétique*. Pacheeo, toujours eu quètu de discussions sur la peinture, demande au tireco ce qui doit l'emporter du
KCOLK ESPAGNOLE.
iIbknd ou de la couleur. Naturellement, limn IipiiI |mur le coloris. Puis, le nom de Michel-Ange se mêlant au débat, il échapp» au lini » de formuler sur le grnml maître une appréciation qui scandalise affreusement le peintre écrivain : « Certes. — aurait-il dit, — Michel- Ange était un vaillant artiste, mais il ne savait |w* peindre. • — « Dm* opinion aussi monstrueuse, — écrit Pnrheeo. — ne semblera pourtant point extraordinaire à quiconque connut le tirer». Kn mi, comme dans sa peinture, il aura sms doute cherché à ne ressembler à personne. « — l/e trait ne laisse pas que d’être piquant. — • Pnnrra-t-on croire, — dit ailleurs Pacheco. — •pu* hominien allait lui-même, tiiuinh 1 * et maintes fuis, reprendre ses peintun*s pour les retoucher à nui aise, et qu'il se complaisait a en séparer et à en désunir les tous, dans le but «b* leur donner l'asiicet d ébauches affectant la vigueur et la sûreté de main? ■>
Lois de sa visite nu Green. celui-ci lui montra les maquettes «les ouvrais de sculpture et les esquisses «le tous lus tableaux iju il avait exécuté* jusqu'abir*. I>tlc fois, Pach«'«'o ne peut dissimuler son étonnement. — Lb quoi! leGreeo niniprovkiil donc point au premier coup ses extravagante* compositions ; il les «Mutilait, en préparait l<*> cartons, les esquisses! Il y avait lu, en effet, de quoi surprendre Pocher»» «'t bouleverser ses théori«*s beaucoup trop systémati«|ucs.
Un autre peintre, Jiisepr Martine/, dont b?s Disnmr* *nr f Art' furent rédigés un p«*u apres la mort «lu Greco, put recueillir, lors de sou voyage à Madrid, en f 6HI , les renseignements qu'il a transcrits dans m> aperçus biographiques. Lui aussi laisse percer contre hominien «1rs sentiments d'une rlmquante partialité.
II lui prêle un iirgtnil poussé jusqu’au riditule, lui reproclM* s«*s perpétuels « baisements de manière «»! déclare s«*s compi Plions absurdes et MM Ci a éc *.
La vie privée, les habitudes, les goûts «lu Greco ne lr«iuv«iit pas même grâce devant les rancmie> de ses rivaux : à en croire Jusopc Martine/, «pii Même aigrement cette existence somptueuse, il aurait fait revivre a Tolède le faste et le- splemleurs «b*s artistes vénitiens. « Pour avoir. — «lit-il. — toutes les jouissance* à la fois, il tenait à gng«*, dans sa maison, des musiciens qui jouaient «l«* leurs mstnim«*nts tandis qu’il prenait *«*s repas. S’il gagnait beaucoup d’argent, il le dé|Miis;iit a mesure ; aussi, à su mort, m* laissa-t-il pour toute richesse que deux mit* tableaux ébinu'liés. «
A travers bure critiques, Paclieeo, Ju-epe Martine/. . «*t apres eux Paloinino, s'accordent ecpeiulaiil a rceounaitre que le (ireco sut mériter |'(>slime «les boitaélcs gens, pana* qu'il avait une haute idée «le son art. Le premier, il osa soutenir, en l'ami« ; e 1600, ail sujet de limpt’il que les agents du lixprétend lieiil recouvrer sur les ouvrages des artistes, un prnrês «leimuré célèbre. L«* «•ollecteur d’UIuHcas. s'appuyant sur «b* vieilles coutumes, lui réclamait un droit [akfihnh) sur les travaux «b* peinture , de sculpture et «rnirliiteeture qu'il venait de terminer. Tlmdmopuli résista et porta sa cause devant le (atriscil royal «K' //wvis/a, «pii rendit lin arrêt favorable. Forts «le wt arrél, les artistes purent dé-, lors nqMiusser victorieusoment les prétentions que lu lise ne mnuqunil point «l’élever eiu*ore «lo temps à autre. Lu 1(133, Yieentc Cardin ho «lut recommencer à plaider, et le IrilHinal . lui «louminl gain de eaus4*, evempla déliniliv cillent de toute gabelle les productions «les trois nobles arts.
Comme sa fierté san-onim«Hlnit mal d'un débal sur le prix «le ses tableaux, b* Grem s«* refusai I à les vendre, il les donnait eu gag«’ et se réservait, par «-«mirai. de rentrer en leur possession s'il lui convenait «le rembourser les nvuiicc* remues. Celte forme «b* Ilia relié, «bml il se départit rarcimul, «*sl taxé»* «le bi/arreré* par les contemporain*; ils n’y veulent voir, bien entendu, qu'une nouvelle recherche de singularité.
A pnqMts «le rirrilati«m «pu* causait au (Ireco toute discussion «l'argent, Palomino et tenu Hcnnmlc/ ra«-ontent une assez plaisante an« > edotc V Les moiiu*s IticriMiviriik** du <*ouv«*nt de la SisJa, hnre d«*s murs de Tolède, lui ayant demandé de leur peindre une One, il céda ce travail i Luis Tristan, son élève, qui s en at'qiiitla à la satisfaction «b*s INVes. Mais, lotsqu'il s'agit «le payer les deux cents ducats «pie ré«'lamail
• iuw|ie Martinez. /taruran* pral trahir* M nnbiiitmna artr dt Ut Pmlura. T" XX. Manuscrit rwnowenl isJiu* par Ira nuin* «Ir l'AradéniM' «U* Sun Fernando, el annoté par l>. V. fjirderera. membre «le relU* Académie.
1 PaliHTÙno. l «rfa tir U\* Pintorc* tvjnnalet. I. lit. — (>an Uermuib-i : Dvrtnninr, kuUirUn. t. V,
LitTiminr m coati mih.ii iitaMe.
ÉCOLE ESPAGNOLE
Tristan, les moines, »c rejetant sur l'extrême jcutiessc du (M'inlrc , exigèrent l'arbitrage du maître. Le Grcco vint. Il n’eut pas plutôt examiné le tableau, que, furieux, le bâton levé, il courut druit a Lui», rappelant : Drôle . vaurien , déshonneur de la peinture! Les Père» n’efforcèrent de contenir le Greco, «t, pour le calmer, il» lui représentèrent que Luis était bien jeune, qu'il ne savait pas quelle somme importante il avait demandée. « Cest bien cela que je lui reproche, — s'écria le Grcco, — de n'avoir pas suce qu'il devait demander : son tableau vaut cinq cents ducats, et, si vous ne les lui donnez sur l'heure, qu’il le roule et le remporte chez moi ! » A celle réponse inattendue, les moine» demeurèrent confondus et ils durent payer à Tristan, sans marchander davantage, la somme primitivement tixée.
Vers 1584, le Greco peignit pour l’église paroissiale de Saint-Tlioiniis un de ses plus célèbre* tableaux : l 'Enterrement de don Gansaio ttttiz de Toletlo , comte <f O rgaz. Palomino dit que cette peinture pourrait être attribuée au Titien. L'est une erreur : aucune confusion n'est |»ossible. Dans ce nouvel ouvrage, Greco s’est déjà sensiblement écarté des procédé» employés dans le tableau du Partage de fa Tunigue. Les airs de tête plus accentués, des formes tant soit peu aiguës, certaine sécheresse de contours, une louche moins large fil moins grasse que chez le Titien, distinguent licitement le caractère propre au Greco et constituent les côtés saillants mais défectueux de son originalité.
Gel Enterrement du comte tfOrgaz causa une sensation étonnante. •« Les étrangers, — dit le docteur Pisa, dans la seconde partie manuscrite de son Histoire de Tolède , — accouraient le contempler avec la plus extrême admiration, et les Tolérions eux-mêmes ne se lassaient pas de le revoir, y découvrant toiyour» quelque beauté nouvelle, ou preiiuut de plus en plus d'intérêt à étudier les tètes des cavaliers et de» personnages du cortège, portraits, pour la plupart, de contemporain» illustre». » Ou a retrouvé, dans un compte de dépenses de l'hôpital de Saiiit-Jean-Hnpliste, hors îles murs de Tolède, que le Greco donna quittance, le l'J mai de l'année I tînt», d’une somme de 30,000 réuux pour les travaux de peinture et d’ornementation de deux des autels de la chapelle. Ces peintures occupent encore aujourd'hui leur» retables primitifs. Au-dessu» de la porte de lu sacristie ou remarque également un très-bon (Mirlrait du fondateur de l'hôpital, le cardinal Taxera.
Quelque discuté qu’ait été d’ailleurs le Udeiil du Grcco durant sa vie, les églises et les couvents de Tolède et de Madrid ne s’en disputèrent pus moins l’honneur d’obtenir quelques ouvrages de lui. Des édifice» importants s’élevèrent sur se» dessins : la chapelle du collège des Augustin», à Madrid, lAyuntamienlo de Tolède, les deux églises de la Charité et des Franciscains, à lUcscas. Ces deux derniers monuments, œuvres extrêmement remarquables, suivunt l'avis de l'ouz. sont ornes de peintures, de sculptures et d'ornementation» entièrement dues au Greco’. Dans l'église dos Franciscains, se dressent les tombeaux des fondateurs ; Don Gedeon de llinojosa et ilona Gntalina Velaseo, sa Intime; leur» statues de marbre témoignent que le Greco savait altier à un sentiment exquis une rare fermeté d'exécution.
Après une carrière entièrement vouée à l'art, lloniinico Theotocopuli s’éteignit à Tolède en 1625. On l’enterra dans l'église de Saint-Barthélemy.
Jamais, — dit Cean Demiudex, — b* Greco ne demeura oisif : on le. croit sans peint 1 !, à en juger par la multitude de tableaux et d'esquisses qu'il a laissés. Mais leur nombre importe médiocrement à la gloire de l’artiste, et ce n’est pas là que réside le principal intérêt de son œuvre. Lo Greco, connue on l'a vu, eut deux manières : il les alterne, les amalgame, revient par de brusques retours à ses premières tendances, et, d’autres fors, sans transition et par des écarts qui vous saisissent, il se jelle en plein domaine d une fantaisie bizarre, excessive, mais énergique, puissante et jamais vulgaire. Dans sa première manière, son dessin est correct, savant même; son coloris est transparent et chaild comme chez se» malin» les Vénitiens, et sa composition, d'une ordonnance grandiose, le» rappelle mieux encore dans leur Hère tournure : son tableau du Partage dê la Tunigue est le type le plu» élevé dusuiivragi*» de cette première époque. Mais bientôt le Greco n’a plus avec le Titien, le l’almi et le Tintoret, que des rapport» de procédés; il abandonne
* Poux, Vingt de Ei/tana. c. I". livre I”.
DOME N ICO THÉOTOCOPULI (151*). 7
leur style, et tout d'un coup il se fnil l'initiateur d'une nouvelle mile, vraiment nationale , vraiment espagnol 1 celle-là , qu'il crte en partie et qu'il inaugure à Tolède : l’école ascétique et réaliste. Elle compte déjà Mondé» A* Divin, elle comptera successivement les Zurharan, les Hibern et les Valdés
LS PLSTLCS DK U «CSlQm ( T<4W«v
Leal parmi ses plus vaillants praticiens. C'est dans ce milieu d'exaltation mystique et de iialiiraliMiic religieux, que le Crm) se transforme jusqu'à dépouiller toute su belle harmonie vénitienne. Ses composition» le» plu» sévères révélent alors un caractère d'un pathétique outré ; son dessin se lord et m* tourmente: ses personnages exagèrent le geste, forcent l’expression; son coloris recherche surtout les
* ÉCOLE ESPAGNOLE
teinte» singulières, le» tons heurt***. Ip» opposition» violente* ; scs toiles prennent l'apparence débauche» fougueuse et désordonnée».
Aucun de ses élèves n'osn se faire le sectateur de sa seconde manière. Il semble que le t.n*co les ail lui-même détournés de le copier servilement. Le rang qu'occupent ce» disciple», devenu» des maître» il leur tour, et l'influence qu'il» exercèrent »ur l'École, au dix-septième siècle, disent assez ce que dut être l'enseignement du tireco.
(Test de l.uis Tristan que procède Velâzquez; c'est un autre élève du tireco, fray Juan Bmiti»ta Mayno, qui. cliargé d'enseigner la peinture à l'infant, plus lard l'hilip|M> IV, conserva, sous le règne de ce ntnnnrqiie, c'est-à-dire peinlanl la période h plus éclatante de l'École espagnole, la haute direction de tout ce qui concernait les beaux-arts. Un autre encore. IVdro 4 Irrente, alla porter dan» le royaume «le Valence les traditions de l’École de Tolède.
Il lie parait pas «pie Jorge Manuel Thcotocopuli. IU* «lu tireco, s** N»il jamais livre à la peinture. Il fut sculpteur, et principalement architecte.
Moins connu «pie ta* condisciples. Diego «le Aslor cultiva nn art alors bien peu répandu en K»|Mtgne , la gravure. Nul doute «pi il ne l’apprit dans l'atelier même du Grec»; car, eu l'année HUM!, il grava, d'après un tableau que venait de litrmincr le maître, une estampe qui en rend, avec une éliMinaiite vérité, le coloris Apre et fougueux ; cette rare et curieuse pièce, h laquelle le tireco a sans doute travaillé , représente saint François, agenouillé, tenant une tête de mort «lan» se» mains; elle est signée et «lalée : />, /J, A star scutp. Toleti. 1606.
Peintre, sculpteur, architecte, graveur peut-être, créateur «l'une école dont l'influence s'est étendue sur l’Espagne entière, le Gmco fut encore un écrivain, un énulit. Selon Paebecu, il laissa, à sa mort, de» traités manuscrits sur U*» trois noble» art», traités qui, malheureusement, ne sont point arrivé» jusqu'il nous.
Le* poètes contemporains font, plu» d'une fois, célébré dan» leurs sonnets. Palavicino, dont il avait peint le portrait, lui a dédié divers morceaux de poésie, cl le célèbre Luis de (longorB, «huit le portrait nous a été rgulimicnt légué par l'artisb*, composa, à la mort du flreco, son ami, un sonnet dan» ce style emphatique et précieui qui distingue le fondateur de la secte littéraire de* Cultn*.
FAUL LKFORT.
MEmiMiss rr aaiumiitiHS
iH-foii». la dispersion «le la galène du roi Louis-Philippe. le •ireco ncat plus représenté au I. notre. Quelques ceUedMMM particulières, celle» «le MM. Péroré rt Owlry, par exemple, possèdent sans «toute «le curieux spccimon» du mnltrc, mai*, pour quiconque voudra sérieusement le connaître, c’est en Espagne <•( principalement à Tolède qu’il faudra aller chercher ses plus importante» rompauliiMi». On trouvera, dan» tâsaii Bermudes, le catalogue «to uhle-aux du Gitco ronserves dan» le» église», chapeltea cl couvent» «le t’fisjMigne. Nous nous bornerons donc à compléter se» indication» en donnant la liste «le» ouvrages qu’on peut voir dan» le» muleesdo Mjwlrwl et dan» quelque» galerie» particulière».
Misée mval de Madrid. — Dix tableaux ; neuf sont de* portraits de perwinaapes que le catalogue ne «lésipie pas; le dixième est un sujet religieux : le Chrùt mort. Il est de la »*enoda manière du mallrv.
Misée NATIOWAL, Al' Foukstu. — Ihx composition» religieuses, parmi lesquelle* le .Vain f fouit c, èoiijue; c'est la plu» intéressante. Bien quelle appartionoa à la première manière, on
jr note dé)* ce» tendance» à exngero lu longueur «W farine* et cette mberrlie <lr» «nntes hizam** qui dominmMit mrtustvrmtmt dans les pmdurlion* sur-ccsuvc» do Partiale.
Acaiiéuib tw Sa* Fernando. — L‘ Enterrement du romlr rf'Oryaa; répétition, un» ta partie haute, du tableau de l'église Saiut-Tïiuma*. à Tolède.
EhcuMSL. — Le Songe de Philippe II; le Martyre de fcimf Maurice et de ne» t 'iimput/nont et quatre autres c«wn|Msition» retigieuan» «l'un mmndre intérêt.
SÉvtujt. — Galerie du duc de Moutpenaier, bu palais «te San Tolmo. — Lt Portrait du tireco. provenant du Louvre.
Angleterre. — Ci<llectiuii W. Stirling ; Portrait» «Je la Fille du tirtto et du sculpteur Pompeft Leoni.
Les tableaux du Grrro vendus à l.uodtes. en I8M, ont atteint 1rs jiriv suivants: Portrait dePnatpryo Lmni.'lOliv. »t — Portrait du Grtco, 41 liv. st. — Portrait de ta fille du tirer o. 133 liv. si. — Le Jugement dernier , 31 liv. »t.
hnmiiiK «i TheoUs-ufiult Mimait ses tuldeaui eu caractère» grecs. •
Sro/e â>ÿ/ap no/e .
ü/ys/.i re/eytsuœ, JSôrfoaf/o.
FRANCISCO R1BALTA
ri m« un. mort ia ma.
L'École do Valence venait à peine de se constituer sous la rigide discipline de Juan de Joanès, lorsque Francisco Kibalta . entraîné par les grands exemples qu'il avait sous les yeux . s'essaya pour la première fois dons l'art qu'il devait illustrer. Il avait vu le jour à Castellon de la Plans, dans les environs de Valence; mais la date de sa naissance est encore incertaine, et les recherches des érudits espagnols ne sont pas parvenues il l'indiquer avec précision. Palorainn usait cru d'uhord pouvoir In fixer au 25 mars 1551 ; toutefois il semble résulter des études de Céan-Bermudex que Palomino se serait trompé — l'honnête historiographe n'est pas infaillible — et que Francisco Rihalta serait né un peu après celle é|MM|ue. Quoi qu'il en soit, on sait qu’il était encore fort jeune quand il fut conduit à Valence et placé dons l'atelier d’un peintre dont le nom ne nous a pas été conservé.
Ce peintre, on est en droit de le supposer, était sans doute un imitateur de Juan de Joanès. un de ces patients artistes qui essayaient do combiner, dans leur style quelque peu hésitant . le tempérament mystique de l'Kspagne ave»* les formes grandioses de l'École italienne. Ce maître était-il habile? CH« l'ignore; mai* on
sait qu'il •‘tait difficile à satisfaire et que les dispositions, pourtant bien certaine», de Rihalta ni* lui inspiraient qu'une médiocre confiance. Los biographe». qui se sont toujours plu à mêler le roman à l'histoire, rapportent que h* digne peintre avait une fille. une enfant charmante et curieuse d'aimer. L'occasion était tentante, et Rihalta ne manqua pas de s'éprendre vivement des grâces de la jeune roquette. Itien sûr de ne pas lui déplaire, il demanda hardiment sa main. Mais fa vieux peintre avait d'autres visées. Ribaila ne lui paraissait alors qu’un écolier malhabile. et. soit qu'il ail voulu seulement l’éloigner, soit qu’il se fût jugé incapable de mener il bien son éducation d’artiste, il lui conseilla daller travailler en Italie, remettant ainsi aux hasards de l'avenir, au temps, qui fait oublier, le soin d'ajourner, ou d'empêcher peut-être un mariage dont il se souriait peu.
Francisco Rihalta lit d'abord promettre à lu jeune tille de l'attendre trois ou quatre ans. et, rassuré par une tendre parole, il eut 1e courage de se mettre en roule. L'événement prouva que les amoureux avaient agi comme des sages. A peine arrivé en Italie, Hiballa se mit à étudier de tout son «pur les maîtres souverains qu’il admirait à Valence sans les connaître. Il passa de longues heures devant les ppintures de Raphaël et surtout de Sébastien del Piombo, dont il copia plusieurs fois le» ouvrage». Il parait aussi avoir fréquenté en Italie l’atelier des Carrache, qui, tons, étaient plus jeunes que lui, mais dont fa précoce talent faisait déjà quelque bruit dans le monde. En combinant evs influences diverses, Ri tailla pan i ut à se faire une manière italico-espngnole, une méthode serrée, attentive et grave, et, lorsqu’il se cnit assez sùr de son pineeau, il se bâta de revenir à Valence.
Son premier soin, on le devine, fut de se rendre chez son ancien maître. Le vieux peintre était abspul. mais la porte de l’atelier était ouverte, et Hiballa avisa sur un chevalet un tableau à demi esquissé. Vous imaginez aisément la lin de l'aventure. Kibulta prit une palette et des pinceaux, et, avec une prestesse merveilleuse, il acheva la toile commencée et disparut, tîninde fut la surprise du iiiailrc lorsqu en rentrant chez lui il trouva son tableau si heureusement terminé. Le bonhomme appela >a fille, qui avait tout vu ou tout deviné; il loua la dextérité de l'artiste inconnu, du mystérieux ouvrier qui semblait être tombé du del pour venir en aide à sa v ieillesse. « Voilà, ilil-il à l'amoureuse, le peintre que tu dois épouser, et lion cet ignorant (b* Rihalta. » La jeune fille le laissa parier un instant, puis elle expliqua tout, et l'imbroglio se termina comme on devait s’y attendre, puisque, quelque temps après son retour. Rihalta était marié.
Il se peut que cette historiette soit vraie, il se peut aussi que ce ne soit qu’un de ces contes dont les biographes d'autrefois aimaient à orner leurs récits. Pour nous, l'histoire du mariage de Ribaila est imitée des vieilles légendes flamandes; c'est presque celle de Quentin Mal>ys : les circonstances accessoires varient un pou, le costume est différent, mais fa fond de l'aventure est toujours le meme. (l’est encore l'amour, un maître excellent, il faut le croire, qui met le pinceau à la main des ignorant*, les transfigure et les transforme en A pelle». Laissons donc ce conte pour ce qu'il vaut, et croyons tout naivcmeiil qu'amoureux ou non, Ribaila avait acquis en Italie un talent véritable, et qu alors même (pie son mariage n'eùt pas été conclu dans des conditions romanesques, il aurait su se faire une renommée.
lin point demeure certain, c'est qu'à son retour à Valence. Ribaila marié sougea d'abord à éterniser par la peinture le souvenir de sa jeune femme. Il n’était point dans son habitude de faire de* portraits ; il revenait l’esprit tourmenté d’ambition» plus haute»; mai» il voulut s'essayer dans ce genre difficile, et il peignit en un même cadre, avec, un talent déjà robuste, l'effigie de sa qnerida (comme dit Céan-Bcrtnodes) — - et sa propre ressemblance. Cette œuv re doublement précieuse est aujourd'hui en Angleterre, et sir William Eden, qui la possède, l'a montrée en 1857 aux visiteur* de l'Exposition de Manchester. Ce portrait, qui est, à bien dire, mi tableau véritable, représente Ribaila et sa femme placés l'un près de l’autre dan» une attitude sérieuse et solennellement familière. Les tête» sont peintes d'un pinceau attentif et savant; le dessin est très-étudié, la physionomie individuelle est rendue avec tout son accent, et, dans l’ensemble, l'exécution accuse une main ferme, patiente et très-fidèle encore au souvenir des études que l'artiste avait faites en Italie. Cette excellente peinture doit, à n'en pas douter, être placée au nombre de» chefs-d'œuvre du maître : c’est, en tout cas, l’une de celles qui caractérisent fa mieux sa première manière.
FRANCISCO RIBALTA (1551). 3
l>es travaux plu» impartant» attendaient Ribalta. Dès son retour à Valence, l'archevêque Don Juan île RilK-ra le prit en affection et sut utiliser son *èle : il manquait un tableau au maitre-autel de la chapelle du
Collège de Corpu.% Çhrisii. L'exécution pn fut confiée à Ribalta, qui peignit alors, dans d'assez grandi*» proportions, son fameux tableau de la Cène , sujet qu'il a reproduit plusieurs fois avec des variante», et ou il a toujours réussi a exprimer de la manière la plus heureuse le» différents caractères des tètes du Christ el •les apùtres. On paria de cette peinture non-seulement à Valence, mais dans toute l'Espagne : l'un assure que
I ÉCOLE ESPAGNOLE
Vincenzo Éardum tll tnul exprès In voyage l*our voir celle composition , el qu'à sou retour à Madrid il l'imita comme il l'aurait fait de l'œuvre d'un maître accompli. Parmi les réplique* que Ribalta en a lui-même multipliée*, il faut mentionner celle qui a fait partie de la collection du maréchal SoulL Cette page, a-t-ou dit, est une charmante composition, pleine de mouvement, d’un coloris plus riche et plus varié que savant, et qui rappelle les meilleures esquisse* de* grand* maître* italien*. Le désespoir de saint Jean, en apprenant la trahison dont Jésus va être victime, est on ne peut pin* heureusement exprimé’. »
C'est qu’en effet Rihalln demeura loiigtcni|* l'Iuuiinie de M» études premières; le* maîtres glorieux qu’il avait aimé* dans sa jeunesse, il les aima pendant toute sa vie. Celte fidélité persistante «e manifesta sous toutes les formes. Le Christ qu'il peignit pour les religieuse* de Jérusalem a Valence et le* peintures qu’il exécuta pour la Chartreuse de Porhi-Cwli étaient il peu près dans la miiuicrc de Juan de Joanès et prolongèrent le succès d’une tradition qui allait bientôt être abandonnée. Sébastien del Piotiibo. dont les magnifiques création* avaient produit sur l'esprit de Hibalta une impression profonde, fut aussi un guide qu'il s’Iionora de suivre avec une fidélité presque servile. Il ne se regardait que comme l'humble traducteur de* inventions de ce nnlde artiste. Au temps où Céan-Ocnmidez a publié son livre, il y avait à Madrid, à l'hôpital d'Aragon, iui triptyque qui représentait, dans sa partie centrale, la descente de croix, d’un côté, l'arrestation de Jésus-tfinsl et, de l'autre, sa visite aux Limier. Go tableau portail l'inscription suivante : « Fr. Séhmtianus del Piomko ineenit ; Fmucittus Rihalta Valentin- tradurit . Siècle naïf, époque loyale où le disciple respectait à ce point le niflitre et semblait vouloir se diminuer a plaisir pour le faire paraître encore plus grand !
Presque tous les tableaux qui composent l'ffinm de Francisco Hihulta sont des |ieiiitiin a s religieuse*. elce que l'auteur y a recherché davantage, c'est le sentiment. Cette préoccupation est visible dan* le tableau du Christ mort soutenu par drus anyet, que couse ne le musée royal de Madrid. Ilesl impossible d'étudier celle composition, qu'on pont avec raison considérer comme l une des plus importantes de llibulta, salis être frap|>c de l'action que l'École italienne avait exercée sur le talent du peintre espagnol. Ici celte influence m* manifeste a la fois dans le goût du dessin el dan* le caractère de l'émotion qui anime les tètes, lieux beaux anges soutenant le cadavre du Üinst, telle est lu donnés* de bi composition; clic est n**uréuioiil des plus sirnpb** et elle appartient à tout le monde ; mais l'idée se relève et «'agrandit pur la manière dont Ribalta l'a traitée. Ribalta a, dan* la mesure de ses forces, cherché le *ly|e; les attitudes sont étudiées avec soin, le détail est amoureusement caressé; les draperies se déroulent dans un sentiment presque italien, et quant aux têtes des deux anges, elles respirent une passion intime et douloureuse. Gotahlenn est l'œuvre d'un artiste qui a encore toutes les conviction* «b* l'Espagne catholique et qui a en mémo temps pour son art le respect le plu* absolu et le plus sincère.
Bien que Ribalta fût un peintre attentif à la pensée et tres-soigneux de lu forme, il u’en fut pas moins assez fécond, et, dan* le* ilernières année* du seizième siècle, qui Rirent la meilleure période de sa vie, il enrichit Valence et les couvents delà province des productions de son savant pinceau. En 1597 il peignit pour l'église d Audilla divers épisodes de la vie de la Vierge; le* religieux de Saint-Martin ù Ségorbc eurent de lui la Descente f/e Jésus-Christ ans iJmhes , el , sans vouloir dresser ici le catalogue de son œuvre, nous rappellerons qu'il lit pour le couvent de Sainle-4'^itherine a Saragosse F Apparition du Sauveur ci saint ignare de Loyola ; pour les Minime* de Tolède, le Crucifiement, et pour Valence, comme pour sa ville natale, uii grand nombre de peintures dont Cénn-Bermudez a patiemment dressé la liste et dont le dénombrement grossirait inutilement ces pages.
Grâce à constant labeur, la renommée de Ribalta se vil bientôt accrue ; d illustre* visiteurs se rendirent en pèlerinage à son atelier. Mariette rapporte à ce propos un fait qui a besoin d'élre explique. • Rubens, écrit-il, dans le peu de séjour qu'il lit à Valence, lorsqu'il vint en Espagne, voulut bien pcindi» plusieurs choses en présence de Ribalta, el cela pour mieux faire seutir l'estime toute singulière qu'il faisait de cet habile peintre. » La plume de Mariette aurai! pu mieux dire. Rubens, on le sait, est venu
' f- d* Mrrrey, Etude* tu r le * Beau-r-ArU, IJ. pag« 257.
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