NÉ VERS 1576, MORT EN 1656. NÉ EN 1628, MORT EN
L’ère de splendeur pour l’art espagnol, c’est le dix-septième siècle : c’est l’époque où le génie national, s’affranchissant de toute imitation étrangère, obéit franchement à ses mâles tendances et se manifeste dans tout l’éclat de sa robuste originalité.
L’École de Séville fut l’ardent foyer de ce grand mouvement artistique : de l’idéalisme de l’École romaine, introduit par Luis de Yargas, altéré et affadi jusqu’à l’insignifiance par ses continuateurs, spontanément et presque sans transition appréciable, on la vit passer au plus vigoureux naturalisme et enfanter toute une phalange de maîtres, véritable couvée d’aigles qui, d’un seul bond, allait porter l’art national à son apogée. A côté de Roëlas, de Juan de Castillo, de Herrera le Vieux et de Pedro de Moya, initiateurs à des titres divers de cette glorieuse transformation, surgissent aussitôt Alonso Cano, Zurbaran, puis Velâzquez et Murillo, qui en sont l’expression suprême et en résument le merveilleux caractère.
Du milieu de cette vaillante pléiade, une figure, celle de Herrera le Vieux, semble se détacher sombre, passionnée, tragique et presque terrible dans sa grandiose rudesse.
Nature ardente et farouche, l’homme, dans Herrera, révèle l’œuvre : son tempérament, c’est son génie même, et l’âpreté de son humeur se reflète et passe tout entière dans sa bouillante et nerveuse exécution. Herrera n’eut pas de jeunesse, ou plutôt elle fut étrange et singulière : triste, replié sur lui-même, insociable jusqu’à la sauvagerie, on le voit fuir la société de ses condisciples et se créer dans la solitude ce style et ce coloris dont les fougueuses hardiesses n’ont d’égales que les audaces de son imagination. Plein de mépris pour les théories étroites et les mesquines pratiques qui formaient alors le principal bagage des sectateurs de Vargas, de bonne heure sa forte volonté cherche, invente et trouve, en dehors de toute convention, des procédés à sa taille, et sa main apprend vite à traduire d’un jet original ses plus impétueuses pensées. Intelligence élevée, Herrera a la passion du grand ; les vastes sujets le séduisent et l’attirent; on sent dans tout ce qu’exprime cette puissante individualité comme une surabondance de chaleur et de vie ; s’enivrant de sa force, il dédaigne absolument de plaire ; tout autre est son but : il veut frapper, frapper fort.
Francisco de Herrera naquit à Séville, vers 1576. Avec Pacheco et les deux frères Castillo, Juan et Agustin, il partagea quelque temps les leçons de Luis Fernandez, sans doute professeur estimable, puisqu’il sut former de bons disciples, mais esclave des traditions d’école, dessinateur minutieux et timide, surtout coloriste froid. Tel il nous apparaît, non dans ses œuvres, qui ne nous ont pas été conservées ou sont incertaines, mais à travers les productions de Francisco Pacheco, son élève préféré. Dans cet atelier, Herrera, déjà impatient de toute règle et en lutte ouverte avec ce que Fernandez admirait, devait être délaissé comme un paria ou traité en rebelle. Ses biographes disent qu’il en arriva à refuser toute obéissance aux conseils du maître et que Fernandez le congédia.
Juan de las Roëlas, el licenciado , récemment revenu d’Italie, peignait alors à Séville ses premiers ouvrages. Son style franc et aisé, son coloris chaud et brillant, l’un et l’autre imprégnés de l’accent des Vénitiens, et surtout certaines tendances bien accusées vers le naturalisme, trouvèrent dans Herrera un admirateur tout préparé. Il suivit, avec une attention marquée, les travaux de Roëlas, scrutant l’ampleur et la liberté de sa touche et se pénétrant de sa manière. Roëlas est le seul peintre que Francisco de Herrera ait étudié avec autant d’enthousiasme, et s’il pouvait être exact de dire qu’il procède d’un autre maître que de lui-même, c’est à Roëlas, plus justement qu’à Fernandez, qu’il conviendrait de le rattacher.
Quelle que soit d’ailleurs l’influence que Roëlas ait exercée sur le talent naissant de son compatriote, l'originalité de Herrera n’en éclate pas moins nettement dès ses débuts. Le Jugement dernier , qu’il peignit pour l’église de San Rernardo et qui est l’un des plus importants ouvrages de sa première époque, « atteste chez Herrera, dit M. Viardot, la réunion de toutes les qualités du grand artiste : « connaissance de l’anatomie et des proportions du corps humain, vigueur du coloris, science de « l’arrangement, symétrie des groupes, contraste des figures, accord des tons, harmonie des demi-teintes, « et jusqu’à la profondeur de l’expression, rien ne manque à cette composition magnifique, où l’on admire la « gloire que forme le souverain Juge entouré de ses Apôtres, la beauté mâle de l’archange saint Michel, « enfin l’heureuse opposition entre les réprouvés, qui, vus par derrière, cachent leur tourment et leur « confusion, et les élus, dont les visages radieux expriment la reconnaissance, l’amour et le bonheur s.»
La peinture à fresque convenait merveilleusement à la grande manière de Herrera. Chargé de décorer la coupole de l’église de San Buenaventura, il sut, dans ce vaste travail, laisser libre carrière à son imagination, et donner en même temps toute la mesure de la franchise et de la grandeur de son exécution. Une autre belle fresque, dont les écrivains du temps s’accordent à vanter le mérite, subsista longtemps sur la façade de la porteria du couvent de la Merced. Mais cette façade s’étant subitement affaissée, il fallut la démolir. Herrera nous a transmis un précieux souvenir de cet ouvrage dans une pittoresque eau-forte qu’il a gravée lui-même à Séville. Cette curieuse pièce, que Palomino désigne par erreur comme gravée sur bois, est, avec une figure de saint Paul, également à l’eau-forte, l’une des raretés de son œuvre.
M. Louis Viardot : Les Musées d’Espagne.
Les créations de Herrera produisirent en Andalousie une sensation profonde. Heurtée de front dans ses timides pratiques par les hardiesses de style et les vaillances d’exécution de ce génie prime-sautier, l’École se partagea en deux camps : Herrera eut ses détracteurs et ses enthousiastes. Bientôt son enseignement fut le plus recherché des jeunes artistes. Un moment, le nouveau chef d’école vit autour de
lui, indépendamment de ses deux fils, Herrera el Rubio et Herrera el Mozo : Diego Velâzquez, Francisco de
SAINT BASILE DICTANT SA DOCTRINE (Musée du Loime).
Reinu, Sébastian de Llanos, Iriarte et quelques autres disciples moins marquants. Mais la dureté de ses traitements, ses colères, ses brutalités les rebutèrent vite : l’un après l’autre ils disparurent de l’atelier, et Velâzquez lui-même se vit contraint d’abandonner un maître dont le talent l’avait assez vigoureusement impressionné pour que son propre génie dût en garder l’ineffaçable empreinte.
Surchargé de commandes auxquelles sa prodigieuse activité suffisait à peine à satisfaire et privé d’élèves qui l’aidassent dans ses préparations, Herrera, disent ses biographes, en était réduit à faire barbouiller ses toiles par une vieille servante. Elle jetait les couleurs au hasard, les étendait à l’aide de torchons ou de balais, et, de ce chaos, le ihaître faisait rapidement sortir ses figures et ses draperies. Mais c'est certainement là de la légende : tous les ouvrages de l’artiste attestent au contraire que son exécution,
ÉCOLE ESPAGNOLE
parfois emportée et fiévreuse, n’est du moins jamais lâchée ; la liberté de sa brosse n’est pas de l’abandon, et jusque dans ses plus fougueuses ébauches, sa pâte, toujours solide et savante, ne permet point de supposer qu’il ait jamais eu recours à des procédés aussi abrupts et à de tels hasards de préparation.
Pour reconnaître dans Herrera le coloriste de grande race, serré, magistral et absolument complet, il n’est que d’étudier son Saint Basile dictant sa doctrine , à présent au Musée du Louvre et qui a fait partie de la galerie du maréchal Soult. « Jamais, dit T. Thoré, jamais le Caravage ni Ribera, ces deux grands « praticiens, n’ont eu une exécution plus ferme, un dessin plus arrêté, une couleur plus puissante l. »
Excellent graveur à l’eau-forte, Herrera voulut s’essayer dans la gravure des médailles. Ces travaux, qu’il enveloppait d’un certain mystère, faillirent lui devenir fatals. Dénoncé comme faux monnayeur, menacé des galères, Herrera, invoquant le droit d’asile, s’enfuit au couvent de San Hermenegildo, chez les Jésuites. Pour payer l’hospitalité des pères, l’artiste entreprit de décorer leur chapelle et peignit pour le maître-autel : le Triomphe de San Hermenegildo , l’une de ses plus majestueuses compositions. C’est à cel ouvrage qu’il dut de recouvrer sa liberté. Lorsque Philippe IY vint à Séville, en 1 624, il visita le collège des Jésuites, admira ce tableau et demanda qui en était l'auteur. Herrera, amené devant le roi, se jeta à ses pieds implorant son pardon : « Qu’a-t-il besoin d’autres richesses, celui qui possède un tel talent, dit Philippe; allez, vous êtes libre. »
Rendu à ses chères occupations, Herrera, dont le caractère s’était encore aigri pendant cette longue el pénible réclusion, devint chaque jour plus fantasque et plus farouche. Sa femme, à bout de patience, se sépara de lui ; sa fille prit aussitôt le voile, et enfin son plus jeune fds, le seul qui partageât encore ses travaux, s’enfuit en Italie en lui volant son argent. Quelques années plus tôt, Herrera elRubio, l’aîné de ses enfants, déjà réputé pour son habileté à reproduire la nature morte et les petits sujets de genre, lui avait été enlevé, bien jeune encore, par une consomption. Yieilli dans les luttes, brisé par les chagrins domestiques,
l’énergique artiste chercha l’oubli de ses maux dans un labeur incessant. Il peint dès lors avec une véritable
fureur, sa main infatigable entasse œuvre sur œuvré : peintures monumentales, toiles de chevalet, portraits, nature morte, il traite indifféremment tous les genres et toujours avec une égale liberté et un égal succès.
En 1650, après avoir terminé divers tableaux pour des églises et des couvents, ainsi que quatre compositions considérables, commencées dès 1647 : la Manne , le Frappement du Rocher , les Noces de Çana, et le Miracle des pains , qui se trouvent au palais archiépiscopal de Séville, il partit pour Madrid. Malgré son grand âge, Herrera entreprit encore quelques travaux : deux tableaux pour la chartreuse du
Paular, et un épisode de la vie de saint Raymond, pour le cloître des Mercenarios calzados, datent de son
séjour à Madrid. 11 y mourut en l’année 1656, âgé de près de quatre-vingts ans. On l’enterra dans l’église paroissiale de San Ginès. Dans son Laurel de Apolo, Lope de Yega a consacré, par un sonnet resté célèbre, la gloire de Herrera.
Les dessins de ce maître ont été, de tout temps, très-estimés dans l’École espagnole. Il les exécutait comme il peignait, avec une hardiesse et une furia incomparables : des roseaux grossièrement taillés, la plume, le bistre, le crayon, il maniait tout en maître, et chacun de ses croquis, marqué à l’égal de ses plus importants ouvrages au coin de sa forte originalité, témoigne de sa science et de la virilité de son imagination.
Héritier du caractère irascible et violent de son père, Herrera el Mozo n’en est plus, comme artiste, que l’imitateur impuissant. Il a pourtant ses qualités propres à côté de défauts insupportables; coloriste habile, il manie savamment l’effet, et possède à un degré étonnant l’entente du clair-obscur.
Ses compositions présentent de la grâce, de la vivacité, mais elles manquent de sérénité et de grandeur. Cherche-t-il la force, l’audace? on sent l’effort; finalement il avorte et son style ne rencontre plus que le fracas et l’affectation. Ce qui chez Herrera le Vieux était exubérance et passion, n’est plus chez le fils qu’afféterie et maniérisme.
1 T. Thoré : Études sur la Peinture espagnole: galerie du maréchal Soult. — (Revue de Paris, 1835.)
Herrera el Mozo commence dans les Écoles de Séville et de Madrid la série des décadents, successeurs trop immédiats des grands artistes qui avaient été la gloire de ces Écoles. Héritière des dehors mais non des inspirations de son aînée, cette génération, tristement habile, va chercher à élever à la hauteur du génie