MARTYRE DE SAINT BARTHELEMY
mépris pour quiconque n’était pas initié à la magie des illusions, ne savait pas manier vivement le pinceau, empâter sa toile, faire avancer les objets, rehausser adroitement les clairs.
Étrange peintre que ce Ribera! Si l’on aperçoit à distance un de ses tableaux, quoique les formes y soient très-accusées, très-saillantes, quoique les contours y soient le plus souvent arrêtés avec sécheresse, on 11e distingue pas facilement les objets qui le composent. A voir de loin ces grands partis d ombre forte et de claii s brillants, on s’attendrait plutôt à la représentation d’un songe qu à la peinture dune action îéelle. Çà et là,
ÉCOLE ITALIENNE
une lumière isolée, perçant la profonde obscurité du fond, prête à la composition une apparence fantastique, et l’on a d’autant plus de peine à reconnaître dans ce tableau éloigné la présence du corps humain, que les postures y sont extraordinaires, sinon forcées, les lignes anguleuses et bizarres, les contorsions violentes. Mais si le spectateur s’approche de la toile de Ribera, il a tout à coup devant les yeux des figures pleines de vie, quelque scène tirée des tragédies de la place publique, des masques vulgaires, des carnations palpables à force de vérité, tous les accidents d’une peau ridée où serpentent des veines sensibles, où sont rendus les moindres plis, les moindres poils, de sorte qu’il est saisi d’un mouvement involontaire de surprise en rencontrant la réalité même au milieu de ces ténèbres qu’il croyait habitées par des fantômes.
Depuis que la peur et la mort l’avaient délivré de ses rivaux, Ribera jouissait en paix de sa renommée, de son opulence, de la faveur des vice-rois de Naples successeurs du duc d’Ossuna. Palais, couvents, églises, tout se remplissait de ses dramatiques peintures. Les seigneurs napolitains, la grandesse espagnole, Philippe IY lui-même, se disputaient les œuvres d’un peintre dont l’Espagne commençait à s’honorer. Les Jésuites, qui le protégeaient, montraient avec orgueil, dans l’église du Gesu-Nuovo, les tableaux où il avait représenté Ignace de Loyola écrivant ses fameux statuts, à l’apparition et comme sous la dictée de la Yierge ; tableaux exécutés, cette fois, en un style moins fier que de coutume, avec beaucoup de morbidesse, et non sans quelque ressouvenir de la manière lombarde. Partout recherché, Ribera pouvait à peine suffire aux travaux qu’on lui commandait. C’étaient les moines de San Martino qui lui demandaient une Communion des Apôtres et douze Prophètes pour la décoration du beau couvent bâti par eux au pied du fort Saint-Elme; c’était la fabrique de la cathédrale qui voulait un Saint Janvier sortant de la fournaise, magnifique sujet où il déploya, dans toute leur force et leur brutalité, les étonnants effets de son grossier clair-obscur.
Il est rare que les plus fières natures ne soient pas adoucies, humanisées par la bonne fortune. Le sombre peintre des tortures humaines souriait maintenant à ses triomphes. Les angoisses de la jalousie avaient fait place au calme sentiment de la force, et son orgueil, autrefois si féroce, ne se traduisait plus que par l’ostentation de ses richesses, par le faste de ses manières. Installé à Naples dans la maison ou, pour mieux dire, dans le palais qui faisait face à l’église Saint-François-Xavier, il y vivait comme un grand seigneur, alla grande, en des appartements somptueux, noblement vêtu et soigneux d’écarter de sa présence jusqu’au souvenir de son ancienne pauvreté. Il avait carrosses et livrées; parmi son nombreux domestique, on distinguait un porte-enseigne réformé dont l’unique charge était de lui mettre à la main ses pinceaux, de l’accompagner en voiture et de l’avertir des heures écoulées. Quand l’Espagnolet, attentif, passionné, absorbé comme il l’était devant sa toile, avait travaillé trois heures le matin et deux heures après dîner, cet officier entrait pour lui dire : « Signor cavalière Ribera , c’est assez travailler ; votre carrosse est prêt. » A la voix de l’officier, Ribera quittait sa besogne, et souvent il trouvait rangés autour de son chevalet de nobles visiteurs qui, silencieux et inaperçus, avaient attendu son repos en l’admirant. Lui, quoique petit et de formes grêles, il avait de la dignité dans le maintien, et tandis que, par un raffinement d’orgueil, il affectait des allures familières avec les vice-rois de Naples, il traitait ses inférieurs avec gravité.
Marié à Leonora Cortese, femme d’esprit, d’une beauté singulière, et dont il eut plusieurs enfants, Ribera avait trouvé en elle des goûts semblables aux siens, surtout l’amour des plaisirs et des longues veilles. Cependant, il employait ordinairement le soir à dessiner ce qu’il devait peindre le jour, et lorsqu’il avait arrêté le mouvement de ses figures, il finissait son esquisse, soit à la plume, soit à la sanguine ou au crayon noir, avec des couches de lavis. Il peignait les vieillards d’après nature, s’étant procuré des modèles secs, décrépits, tels qu’on les voit dans ses œuvres, et il s’en servait particulièrement pour le Saint Jérôme , qu’il a répété tant de fois avec toutes les variétés de la vieillesse, mais toujours amaigri par les années, exténué par le jeûne, macéré par les pénitences, la peau collée sur les os et complètement ridée, surtout le long des flancs, pour plus de laideur. Tantôt le vieux solitaire, à demi vêtu d’osier, médite surlaBible, n’ayant d’autre couche qu’un rocher, d’autre compagnie qu’un lion, d’autre horizon que le désert; tantôt on le voit entouré de livres dans sa grotte, mais interrompu tout à coup par le son de la trompette qu’un ange aux ailes déployées fait retentir à son oreille : trompette sinistre, roulée sur elle-même et souple comme un serpent.