LAURENT
dans la belle gravure du Christ mort , où, sans rien ôter à la grandeur de la figure, le peintre a marqué du bout de sa pointe jusqu’aux lèvres de la plaie que les clous ont laissée sur les pieds du Christ. Ribera excelle et se plaît à graver comme à peindre les têtes de mort. Quelques tailles carrées, brutales, légèrement assouplies toutefois à la forme des os du crâne, lui suffisent pour en exprimer la dureté, le vide, la sonorité mélancolique.
En parcourant au Cabinet des Estampes de Paris l’œuvre de Ribera, je me suis longtemps arrêté à considérer plusieurs eaux-fortes, notamment un portrait équestre de don Juan d’Autriche, portant la date de 1648. Ce portrait m’a saisi d’autant plus fortement, que le héros représenté fut la cause des derniers malheurs et de la mort de Ribera. En peignant son modèle à cheval, gracieux et fier, avec son chapeau à plumes et ses grands cheveux tombant sur les dentelles de sa collerette, l’Espagnolet ne soupçonnait pas que sa vie serait empoisonnée par ce même don Juan. On sait qu’en 1647 éclata la révolution de Naples. A la voix de Masaniello, le peuple insurgé assiégea dans son palais le duc d’Arcos et le força de reconnaître pour gouverneur l’héroïque lazzarone. Don Juan d’Autriche, fils naturel de Philippe IY, envoyé par son père avec
ÉCOLE ITALIENNE
mission d’apaiser les troubles et de ramener les esprits, fit son entrée dans Naples en triomphateur, gagna tous les cœurs par sa bonne grâce, et voulut bientôt connaître tous les hauts personnages de la ville. Ribera, plus orgueilleux que jamais de son origine, invita chez lui don Juan d’Autriche à une fête splendide. Le prince fut reçu avec magnificence par la femme et les filles de Ribera, auxquelles il donna sa main à baiser. Une de ses filles, Maria-Rosa, était d’une beauté rare; elle plut à don Juan, qui lui fit l’honneur de danser avec elle, lui parla d’amour et la séduisit aisément par l’élégance de sa personne autant que par le prestige de son rang. Sous prétexte de venir poser dans l’atelier de Ribera, don Juan d’Autriche fit des visites fréquentes à Maria-Rosa, et il parvint un soir à l’enlever.
Depuis ce moment funeste, l’Espagnolet fut pris de la plus amère tristesse. N’osant plus se montrer dans les rues de Naples, il acheta une maison de campagne sur le rivage du Pausilippe et s’y abandonna aux sombres pensées qui l’agitaient. On raconte qu’ennuyé de vivre, il feignit un jour d’être appelé à Naples par une affaire importante, sortit avec un seul domestique, qu’il renvoya en chemin, et disparut sans qu’on ait jamais su ce qu’il devint. C’est du moins la version du Napolitain Dominici, qui, dans sa jeunesse, avait entendu souvent parler de Ribera chez son père. Cean Bermudez le fait mourir à Naples en 1656.
Quoi qu’il en soit, la terrible manière de FEspagnolet ne mourut pas entièrement avec lui: elle lui survécut dans ses élèves. Giovanni Do, qui sut imiter son maître de façon à tromper l’œil le plus exercé, Errico Fiamingo, Bartolomeo Passante, Aniello Falcone, excellent peintre de batailles, André Vaccaro, César François et Michel-Ange Fracanzani, et enfin le célèbre Luca Giordano, tels furent les continuateurs de cette peinture exagérée, mais énergique et forte, qu’on peut appeler une peinture à outrance.
CHARLES BLANC
Toutes les galeries de l’Europe ont des tableaux de Ribera. Le musée royal de Madrid en compte jusqu’à trente-cinq. On y remarque surtout une Échelle de Jacob, qui est de l’époque où Ribera se convertit au Corrége: — un Saint Jacques et un Saint lioch en pied, magnifiques pendants venus de l'Escurial. (Voyez les Musées de M. Viardot.)
Les chefs-d’œuvre de Ribera sont à Naples. Le Silène (si bien gravé) se voit au musée Degli Studi, ainsi qu’un Saint Bruno agenouillé, un Saint Sébastien attaché et le Saint Jérôme qui entend la trompette de l’ange. La fameuse Descente de croix est dans la sacristie des Chartreux de San Martino; elle a été gravée sur un dessin de Fragonard.
Au palais Pitti, à Florence, un Martyre de saint Barthélemy ; à Dresde, entre autres ouvrages, une belle Sainte Marie Égyptienne; à Berlin, un seul tableau, encore un Martyre de saint Barthélemy ; à la Pinacothèque de Munich, onze tableaux, dont une admirable Descente de croix de saint André; à la galerie de Hampton-Court, un Saint Jean.
La France compte au Louvre vingt -cinq tableaux de ce maître, la plupart importants. On y remarque surtout une Adoration des Bergers, — Saint Jérôme, — le Martyre de saint Barthélemy , — Combat d' Hercule et d’un Centaure , — Caton se déchirant les entrailles.
La collection léguée au roi Louis-Philippe par M. Franck Hall Standish renfermait cent quarante-cinq tableaux de l’École espagnole, parmi lesquels un Saint Jérôme de Ribera.
Malgré leur mérite, les ouvrages de Ribera ne se sont pas maintenus à des prix fort élevés.
Vente Aguado, 1843. — Une Sainte famille au repos .
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manière claire; 4,000 fr. Une Descente de croix, poussée à 3,050 francs, fut retirée. La Vierge et l’enfant Jésus atteignirent le prix de 3,000 francs. Onze autres toiles furent adjugées au prix moyen de 400 francs environ.
Vente cardinal Fesch, 1847 (à Rome). — Un Lévite. 37 scudi (199 francs 80 c.); deux Portraits, 150 scudi ; un Géomètre, 40 scudi. — Les catalogues antérieurs ne signalent pas de prix plus élevés.
Vente maréchal Soult , 1852. — La Vierge montre l’enfant Jésus endormi à saint Joseph et a saint Jean ; toile,