‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 4 sur 93 · JUAN DE .10 ANES · texte numérisé non relu

JUAN DE .10 ANES

À l’heure où les artistes cle France, d'Allemagne et de Flandre se sentaient invinciblement attirés vers l’Italie, l’école espagnole, à peine émancipée, ne pouvait manquer de suivre l’exemple que lui donnaient les nations voisines : séduite à son tour par le génie de la Renaissance elle alla demander conseil à la grande institutrice du monde. Dès les premiers jours du seizième siècle, on voit les artistes espagnols commencer leur pieux pèlerinage au pays des chefs-d’œuvre. En 1503, Berruguete travaille à Florence avec Michel-Ange, et lorsqu’il revient d’Italie en 1520, sa patrie salue en lui un architecte, un sculpteur et un peintre. La route une fois montrée, beaucoup d’autres y coururent, et bientôt la politique victorieuse de Charles-Quint établit entre l’Italie et l’Espagne des relations dont le premier résultat fut de régularise!1 entre les deux pays l’échange des idées eî des méthodes, échange inégal d’ailleurs, car l’Espagne profitait seule du marché.

L’artiste, encore mal connu, qui s’est illustré sous le nom de Juan de Joanès fut l’un des plus brillants soldats de cette nombreuse armée de peintres qui allèrent demander à l’école de Rome le secret de sa force et de sa grâce. L’érudition espagnole a eu quelque peine à établir l’état civil de ce maître, et nous devons avouer que

ÉCOLE ESPAGNOLE

les conjectures tiennent encore un peu de place dans ce qu’il nous sera possible de dire de lui. Ce nom de Joanès n’est évidemment qu’une forme, maladroitement latinisée, de l’un des prénoms du peintre, qui, d’après le texte de son testament, paraît s’être appelé Juan Yicente. Il semble résulter, en outre, des patientes recherches de Céan Permutiez, que le nom patronymique de Joanès était Macip ; c’est du moins ainsi que son fils est nommé dans un document contemporain La date et le lieu de sa naissance n’ont pas moins inquiété les érudits. Toutefois, comme l’acte dressé lors du décès de Joanès en décembre 1579 lui donne cinquante-six ans, on est en droit de conclure qu’il est né vers la fin de 1523. Enfin, on désigne le modeste bourg de Fuente de la Higuera, dans le royaume de Valence, comme le lieu où le naïf artiste a dû voir le jour.

On ignore quel fut le premier maître de Juan Vicente. Sa vie est trop peu connue pour qu’on se permette de rien préciser à cet égard, mais il est tout naturel de supposer que, né sur cette côte espagnole qui fait face à l’Italie, le jeune peintre a du tout d’abord songer à traverser la mer pour aborder au rivage sacré. Mariette, qui, ici, parle avec peu de prudence, veut qu’il ait étudié sous Pérugin 1 2 ; Palomino, qui ne doute de rien, assure qu’il s’est formé dans l’atelier de Raphaël. Il faut écarter l’une comme l’autre de ces assertions; car lorsque Raphaël est mort, en 1520, Joanès n’était pas né, et il n’avait guère qu’un an quand Pérugin suivit son glorieux élève dans la tombe (1524). Ce qu’il aurait fallu dire, c’est que Juan Macip a travaillé à Rome dans l’école d’un des disciples de Raphaël, et rien n’empêche en effet que, pendant son voyage en Italie, il ait pu connaître Polydore de Caravage, Jules Romain ou Perino del Vaga. Mais, si attentif qu’il se soit montré aux leçons de son maître inconnu, Joanès resta toujours Espagnol et ne parvint jamais à s’assimiler complètement le fier dessin, l’idéale pureté de l’école romaine.

Lorsque, après un séjour en Italie dont la durée ne peut être précisée, Juan de Joanès revint à Valence, il y fut bien accueilli et y jouit tout d’abord de ce prestige qui s’attachait aux artistes qui arrivaient du pays des merveilles. La même circonstance faisait, à la même époque, la fortune de Luis de Vargas et du Flamand Pedro Campana. Toutefois, quel que fût le talent que Joanès eût acquis à Rome, sa réputation, bientôt faite à Valence et dans les environs, eut grand’peine à dépasser les limites du royaume. Sans ambition d’ailleurs et tout entier à son œuvre, l’artiste ne fit rien pour porter hors de son pays la gloire de son nom. Les églises et les couvents suffisaient à occuper son pinceau, et l’on ne voit pas que Charles-Quint, qui encouragea parfois des peintres secondaires, ait jamais songé à utiliser le talent de Joanès.

Il faut dire qu’à cette époque Valence était bien loin de Madrid : d’ailleurs le caractère de Juan Vicente et le genre de vie qu’il avait adopté n’auraient pu sans doute s’accorder avec le luxe et l’étiquette des cours. Juan était le plus austère des hommes; son existence fut presque celle d’un saint, et, religieux dans ses moindres actions, il ne le fut pas moins dans son œuvre. Comme Luis de Moralès, qu’il semble parfois avoir choisi pour modèle, il n’a jamais peint que des sujets de piété; comme Luis de Vargas, il ne prenait guère le pinceau sans se préparer par la prière à l’acte dévot qu’il a lait accomplir. L’historien Palomino, à qui nous empruntons ces détails, raconte, à propos de l’ardente piété de Juan de Joanès, une anecdote qui fait connaître le caractère du peintre, mais qui nous apprend bien mieux encore quel était au seizième siècle le mysticisme d’un bon catholique en Espagne. Le confesseur

1 Voir sur ces détails et sur la plupart des faits consignés dans cette biographie les renseignements donnés par Céan Bermudez dans le texte de la Coleccion litogrâfica de cuadros del Rey de Espana (1826), et l’article consacré à Joanès par M. L Viardot, Notices sur les principaux peintres de l’Espagne, 1839, p. 83 et suiv.

2 Voici la note de Mariette, qui, quoique mal informé sur l’homme, donne sur le peintre d’utiles renseignements : « Jean de Y alence, en Espagne, a été un excellent peintre; il étoit élève de Pierre Pérugin, et ainsi contemporain de Raphaël, dont il a imité la manière. On l’appelle, en Espagne, Juanes. Il y est dans une haute réputation : ses ouvrages y sont estimés à l’égal de ceux de Raphaël. La correction étoit sa principale partie, et il passoit pour posséder, dans un éminent degré, les règles de son art. On voit plusieurs de ses ouvrages à Valence, sa patrie. » Mariette ajoute qu’il a tiré ces détails de la préface d’un livre de principes de dessin, par don Joseph Garcia, en espagnol. Abecedario , m, p. 15.

JUAN DE JOANÈS (1 523). 3

de l’artiste, le jésuite Martin Alberro, avait eu une vision : la Vierge lui était apparue et elle lui avait commandé de la peindre telle qu’elle se révélait à lui, c’est-à-dire avec son manteau bleu jeté sur sa robe blanche, le croissant de la lune sous ses pieds, et agenouillée devant son Fils pour recevoir de lui, en présence de Dieu et du Saint-Esprit, la couronne glorieuse. Le jésuite, qui ne savait pas peindre, éprouva d’abord quelque embarras; mais il songea heureusement à Joanès et lui demanda de faire, de sa vision, une réalité vivante. L'artiste se mit au travail avec l’énergique conviction d’un homme qui accomplit un ordre d’en-haut. Il se rappela comment les maîtres du siècle précédent, et entre autres Fia

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