‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 5 sur 93 · LA CENE · texte numérisé non relu

LA CENE

Angelico, avaient traité ce grand sujet. Il leur demanda le secret de leur naïveté touchante; en outre, de longs jeûnes, d’ardentes prières, des actes de contrition à chaque instant répétés soutinrent son courage et lui donnèrent — c’est Palomino qui le raconte — la force de mener à tin cette œuvre extra-mondaine. Le pieux jésuite fut satisfait de son ami et trouva, dit-on, l’image ressemblante. Telle est la légende qui se rattache à l’exécution de l’une des œuvres les plus admirées de Joanès, la Purisima Conception, tableau précieux entre tous et qui jouissait encore au dix-huitième siècle d’une sorte de vénération. Cette peinture, disait en 1749 le premier traducteur de Palomino, est tous les jours exposée aux respects des lidèles dans la chapelle de la maison professe de la Compagnie de Jésus, a Valence

1 Histoire abrégée des plus fameux peintres espagnols. Paris. 1749. p. 55,

ÉCOLE ESPAGNOLE

Les révolutions ont-elles enlevé à sa place primitive l’œuvre pieuse de Juan de Joanès? L’artiste a-t-il plusieurs fois reproduit le même sujet? Nous l’ignorons ; mais nous avons vu à l’exposition de Manchester, en 1857, une peinture de Joanès qui, sous le titre de Couronnement, cle la Vierge, semble être l’exacte représentation de la vision du jésuite Martin Alberro. Dans ce tableau, qui appartient à M. Alfred Stowe, la Vierge, vêtue de blanc et de bleu, a aussi sous ses pieds le pâle croissant de la lune, et l’on voit au-dessus d’elle le groupe de la Sainte-Trinité qui la glorifie pendant que le Christ pose sur son front le diadème lumineux. Cette peinture peut être considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de Juan de Joanès : le style n’est pas d’une beauté parfaite, le dessin n’est pas d’une pureté absolue, les types ne sont qu’à demi fidèles à l’idéal italien ; mais l’ensemble n’en a pas moins, dans sa candeur même, une valeur incontestable et rare. Le coloris est plein de fraîcheur et declarté, et les tètes ont une naïveté d’expression, je dirai presque une gaucherie, qui ajoute au caractère mystique de l’œuvre.

A le juger parle Couronnement delà Vierge et par quelques autres peintures de ce genre, Juan de Joanès ne parait pas avoir été si complètement transfiguré par le génie italien que ses biographes veulent bien le dire. L’élégance et la splendeur de la forme n’étaient pour lui que des instruments qu’il mettait au service de son sentiment religieux; et, en ce point, malgré ses longues études en Italie, Juan Vicente est resté Espagnol. S’il était besoin d'en donner une autre preuve, nous rappellerions que ses saintes images du Christ ou de la Vierge rappellent parfois celles de Luis de Moralès. Les deux tableaux qui ont fait partie de la collection du maréchal Soult, YEcce Homo et le Christ tenant la croix , n’étaient-ils pas exécutés dans cette manière, loyale sans doute et vénérable, mais un peu sèche et presque archaïque?

Il n’est pas inutile de rappeler, d’ailleurs, que le caractère exclusivement religieux de la peinture de Juan de Joanès, aussi bien que la piété de sa vie presque monacale, lui avait attiré, la protection du clergé et particulièrement celle du bienheureux Gardas, que l’Église a canonisé sous le nom de saint Thomas de Villeneuve. Lorsque l’ancien prédicateur de Charles-Quint devint archevêque de Valence, il connut le pieux artiste, il l’aima et se plut à lui confier l’exécution de travaux importants. 11 lui fit faire notamment une série de cartons représentant l’histoire de la Vierge, compositions qui furent envoyées en Flandre pour être reproduites en tapisseries, et dont la cathédrale de Valence a longtemps conservé les originaux. C’est sans doute aussi à la puissante protection de saint Thomas de Villeneuve que Joanès dut d’être chargé de peindre la plupart des tableaux de dévotion qui ornaient autrefois les églises de cette ville et les couvents des environs; mais au moment où ce patronage lui était le plus précieux, l’archevêque de Valence vint a mourir (8 septembre 1555). Juan de Joanès avait alors trente-deux ans.

L’année suivante, Philippe II était reconnu roi d’Espagne; mais le fils de Charles-Quint ne s’occupa guère plus que lui du talent du peintre. Celui-ci reprit sa vie laborieuse, partageant presque exactement son temps entre le travail et la prière. Joanès s’était marié : il avait épousé Geronima Cornés qui, selon la conjecture parfaitement vraisemblable de M. Viardot, appartenait sans doute à la famille du maître de chapelle Cornés qui dirigea pendant longtemps la musique de la cathédrale de Valence, et dont on exécute encore quelques compositions religieuses. Joanès eut de Geronima plusieurs enfants qui cultivèrent la peinture. Son fils, qui s’appelait comme lui Juan Vicente, fut l’un de scs meilleurs disciples et l’on assure aussi que ses deux filles, Dorotea et Margarita, surent mettre ses leçons à profit. A ces premiers élèves s’était joint de bonne heure Borras1 2, qui se fit moine en 1575 dans le couvent de San Geronimo deGandia, et d’autres encore dont l’histoire n’a pas conservé les noms. L’atelier du maître devint dès lors un centre actif de travail et de propagande; et Juan de Joanès est considéré par les historiens de l’art en Espagne comme le fondateur de cette glorieuse école de Valence d’où devaient sortir tant de maîtres illustres et forts.

1 On sait que le (ils de Juan de Joanès travaillait encore en 1606, mais on ignore la date de sa mort. Ses ouvrages ne sont pas rares. L’ancienne galerie espagnole, au Louvre, possédait de lui la Flagellation et le Repentir de saint Pierre; M. Aguado avait do sa main une Conception; enfin le cabinet du maréchal Soult contenait un Christ tenant un globe surmonté d’une croix.

Le frère Nicolas Borras, né à Cocentayna en 1530, mourut vers 1610.

JUAN DE JOANÈS (1 523).

Les révolutions, qui ont à tant de reprises agité les exécutés par Juan Yicente dans le cours d’une vie qui

provinces espagnoles, ont dispersé les tableaux ne connut pas le repos. Sans vouloir dresser

Page 1