‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 44 sur 93 · LES IVROGNES (LOS DORIIACHOS · texte numérisé non relu

LES IVROGNES (LOS DORIIACHOS

muletier qui passe en sifflant, c’est le mendiant qui, là-bas, se drape majestueusement dans son manteau troué. Aussi ne vous attendez pas à rencontrer dans les Forges de Vulcain ce svelte Apollon que la statuaire antique fit sortir du marbre, rayonnant de grâce, de beauté et de jeunesse, effleurant le sol d’une démarche divine. Non, sur la toile de Yelazquez, le fils deLatone venant dénoncer à Yulcain l’adultère de Yénus n’est qu’un apprenti forgeron qui serait fort surpris s’il voyait l’auréole lumineuse dont sa tête est environnée. En dépit de la branche qui couronne cet apprenti déguisé en dieu des arts, la scène est des plus communes et se passe en quelque auberge de village, ou, si l’on veut, dans la forge du maréchal chez qui Yelazquez aura vu ferrer ses mules, car assurément on n’a jamais forgé là ni le bouclier d’Achille ni l’armure d’Énée. Mais, en revanche, si l’on accepte le tableau par son côté vulgaire, quelle réunion de qualités précieuses! Comme l’expression est simple, comme elle est forte en sa trivialité, dans la pantomime de Yulcain, plus étonné qu'il ne devait l’être des infidélités de Yénus , et dans la naïve contenance des trois forgerons qui , laissant

ÉCOLE ESPAGNOLE

reposer l’enclume muette, interrompent la cadence de leurs marteaux! Quelle vérité dans le rendu de ces bras souples mais veules, de ces jambes nerveuses mais mal tournées, de ces draperies sans caractère , en un mot, de toutes ces pauvretés de la nature qui se modèlent si étonnamment sous un rayon de soleil! Et aussi quel intérêt optique dans le contraste des deux lumières, le feu du brasier et la clarté du jour!

Après une excursion à Naples, où il demeura quelques mois seulement, et où il connut son compatriote Ribera, Velâzquez revint d’Italie aussi Espagnol, aussi Velâzquez qu’auparavant. L’étude ou plutôt la vue des antiques ne l’avait en rien modifié. Sa destinée était de régner exclusivement dans le domaine du réel. S’il n’eut pas des ailes pour monter dans les nuages et y saisir les expressions surhumaines, il fut peut-être le plus grand de tous ceux dont les pieds ne quittent jamais la terre. Du reste, à force de caractère, sa peinture devint parfois prodigieuse, et souvent, quand il ne cherchait que la vérité, il rencontra involontairement la poésie, surtout dans ses portraits. Celui du comte-duc d’Olivarès, son protecteur, est un des plus célèbres. Olivarès est représenté couvert d’une armure damasquinée en or, avec un chapeau empanaché et une écharpe rouge. Il est monté sur un cheval andalous de la plus belle race, qui, vu de croupe, se précipite au combat et s’enfonce dans la toile, où l’on aperçoit le commencement d’une mêlée et la fumée du canon. Retourné vers le spectateur, le héros fait le geste du commandement avec naturel et simplicité, et de même qu’il va se battre franchement, sans rodomontade et sans emphase, de même l’artiste le peint sans déclamation, pour ainsi dire, sans recourir à l’éloquence du clair-obscur, aux coups de théâtre du pinceau. Bien au contraire, la figure ne se détache pas suffisamment sur le fond, et cela par l’abus d’une qualité supérieure, qui est le talent de mettre clair sur clair. Ici doit trouver place une observation qui s’applique à tous les ouvrages de Velâzquez; je veux parler de l’équivalence de ses tons. Quand il peint une figure en plein air, il a, comme Téniers, l’art extraordinaire d’obtenir un suffisant relief sans opposer les tons sombres aux tons lumineux, et en jetant son personnage dans la lumière diffuse. Les objets se distinguent alors par la nuance de la teinte plutôt que par la différence des valeurs. Aussi rien n’est-il plus embarrassant pour un graveur que de traduire un Velâzquez autrement que par une interprétation libre, comme l’a fait Goya, c’est-à-dire en changeant les conditions du clair-obscur.

Malgré tout, par ce portrait d’Olivarès, qu’il refit plusieurs fois dans d’autres attitudes , Velâzquez est l’égal de Van Dyck et même de Titien. Je me souviens d’avoir visité, en 1836, à Bruxelles, la galerie du prince d’Orange, depuis roi de Hollande. Après avoir admiré bien des chefs-d’œuvre, je fus introduit dans une salle nue, où étaient appendus, d’un côté, la Belle Anversoise de Van Dyck et le portrait d’un bourgmestre vêtu de noir, avec sa collerette fine à petits plis ; de l’autre, les portraits du comte-duc d’Olivarès et de Philippe IV, par Velâzquez. Jamais tableaux ne produisirent une sensation plus profonde sur un tout jeune homme amoureux de l’art. Ceux qui visitaient avec moi la galerie ayant passé outre, je demeurai seul quelques instants en présence de ces quatre figures en pied qui me regardaient de toute leur hauteur. La gravité de leur contenance immobile m’imposait du respect et je prenais involontairement leur digne attitude. Incertain, du reste, entre ces deux grands peintres, deux fois ébloui, je sentais mon enthousiasme aller de Van Dyck à Velâzquez, de Velâzquez à Van Dyck, et chacun d’eux avait à son tour mes préférences. Le savant et riche pinceau de l’élève de Rubens ne me séduisait pas plus que la manière franche, vigoureuse et sobre du peintre espagnol. L’un me faisait admirer l’art, et l’autre l’avait caché pour ne montrer que la nature.

Philippe IV avait attendu avec impatience le retour de Velâzquez : l’intimité du peintre lui était nécessaire, car c’était un de ces amis familiers qu’en langage de cour on appelait privados del Rey . Durant l’absence de Velâzquez, le roi n’avait voulu poser pour aucun peintre, et cependant il avait à son service les Caxes, les Carducho, lesNardi. Ami passionné de l’art et charmé d’en pouvoir découvrir à toute heure les manifestations naïves, les procédés et les secrets, il fit dresser à son peintre favori un atelier dans la galerie du Cierzo, et frarda pour lui-même une seconde clef, se réservant d’entrer quand il lui plairait, d’aller surprendre les fantaisies à l’état d’ébauche et s’amuser à suivre pas à pas le développement de chaque pensée, les progrès de chaque toile, depuis l’informe et confuse apparence du croquis jusqu’au dernier terme de l’exécution. Ce fut à la famille de Philippe IV que Velâzquez consacra les premiers instants de son retour. 11 peignit l’un

VELAZQUEZ (1 599). fi

après l’autre infants et infantes L On pouvait voir au Musée du Louvre, avant que les héritiers de l’ex-roi Louis-Philippe ne les fissent enlever, quelques échantillons de cette peinture, trop sincère, trop libre pour être courtisanesque. Exhaussés sur de hauts talons ou attachés à de longues rapières, ces principicules de la hauteur de leur épagneul, se présentaient à nos regards avec une solennité quasi-royale qui avait bien son côté charmant, le côté historique et vrai. Nous avons vu avec ravissement, au Musée de Madrid, les grands portraits équestres ou en pied de l’infant don Balthazar Carlos. Velâzquez l’a représenté : ici, tenant d’un air

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