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UNE RÉUNION D’ARTISTES

mutin sa carabine, entouré de ses chiens, et son petit chapeau crânement posé sur l’oreille, au milieu d’un

1 M. Stirling, membre du parlement anglais, a publié un petit volume qui vient d’être traduit en français par M. Gustave Brunet, sous le titre : Velâzquez et ses œuvres, Paris, Renouard, 1865. Ce volume, dans la traduction, contient 200 pages, dont 50 environ sont étrangères à Velâzquez. On y trouve des digressions qui ne sont pas, d’ailleurs, sans intérêt, s.ir Philippe IV, sur ses habitudes, ses mœurs, son habileté au tir; sur ses deux femmes, Isabelle et Marianne; sur les infants et infantes, sur les cérémonies de leur baptême, sur les combats de taureaux et sur les feux d'artifice qui égayaient les fêles de ce temps. L’on rencontre aussi dans cet article, devenu un volume, des détails curieux, sans doute, mais qui seraient mieux placés ailleurs, touchant le voyage que fit à Madrid, le prince de Galles (Charles Ier) avec Buckingham (Steenie), un long hors-d’œuvre concernant Marie-Thérèse, sa garde-robe, ses gants, ses parfums, ses étuis, ses brosses, ses malles en maroquin, ses coffres couverts de velours; ensuite des descriptions de Séville, des jardins d’Aranjuez, de l'île des Faisans: enfin, quelques courtes notices, venues plus à propos, sur le poète Gongora, sur les peintres Caxes, Carducho, Nardi, Crescenzi, Juseppe Martinez et autres. Quant à Velâzquez, en particulier, le livre de M. Stirling ne contient rien de bien nouveau, si ce n'est quelques particularités sans importance, et cette révélation, malheureusement incomplète, que Vela/quez fut accusé, après sa mort, on ne sait de quoi, et qu’il fut justifié par son exécuteur testamentaire, Don Gaspar de Fuensalida, garde des archives royales.

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de ces paysages accidentés comme on n’en verrait, je crois, que chez Collantes; là, monté sur un andalou 5 tous crins qui va sortir de la toile au grand galop. Rien n’est plus intéressant que cet embryon de cavalier, aux grands yeux noirs, si tranquille, si naïf, si bien d’aplomb sur sa fougueuse monture, et les jambes perdues en des bottes molles, ainsi qu’il convient à un chasseur déjà rompu aux habitudes de l'équitation.

Tous les effets d’une nature observée au hasard, tous les phénomènes de la lumière, depuis l’intensité du grand soleil jusqu’aux nuances les plus fugitives d’une clarté douteuse, Yelazquez les aborde sans hésitation, les reproduit sans peine. Rien n’embarrasse un tel maître, rien ne l’étonne, tant qu’il ne s’agit pas d’idéaliser son modèle. Grouper des personnages dans la pénombre lui est aussi facile que d’en enlever un seul en pleine campagne. S’il lui arrive de visiter une fabrique de tapis et d’y voir des femmes qui, à raison de l’extrême chaleur de l’été, travaillent à moitié nues, sous un rayon amorti par les tentures extérieures, il sera frappé des effets charmants de ce clair-obscur et il représentera les Fileuses ( las Hilanderas ), livrant au demi-jour leur déshabillé, tandis que des dames plus vêtues marchandent des tapisseries terminées, et sont là pourtant comme de simples objets dont le peintre s’est servi pour montrer les miracles de son incomparable pinceau, pour augmenter l’illusion de la perspective et donner prise aux accidents d’une lumière adoucie et ménagée. On irait, je suppose, regarder par une secrète ouverture cet intérieur de fabrique; on viendrait surprendre au milieu de leurs travaux et en déshabillé ces ouvrières paresseusement occupées, dont un jour attiédi caresse les épaules et qui sont comme baignées dans l’air chaud de midi... on ne verrait autre chose que le tableau même du peintre espagnol. Jamais, non jamais la vie n’a été exprimée avec autant de prestige qu’elle l’est ici dans la figure d’une jeune ouvrière vue de dos qui est penchée haletante sur sa besogne. La rondeur, la moiteur de ses épaules, Yelazquez les fait toucher au doigt. Sur la nuque de cette jeune fille sont indiquées des mèches de cheveux tout humides de transpiration. On la sent vivre, respirer, souffler, suer. Il n’est pas possible de mieux rendre, ni même de rendre aussi bien les palpitations d’une chair jeune dont l’épiderme, poli sur les os, est tendre et cotonneux sur les muscles. Pour bien déterminer le ton de chair, le peintre a franchement attaqué le blanc de la chemise, un beau blanc à la façon de Titien, un blanc qui ne serait peut-être que du jaune de Naples si on mettait tout contre un bout de vraie batiste, mais qui, à la place où il est, brille et s’anime comme un coup de soleil. Tout ce tableau a pour fond un mur gris, de ce gris charmant que vous savez, de ce gris d’argent que Chardin et Téniers ont seul connu. Raphaël Mengs disait de Velâzquez, à propos de las Hilanderas : « Il semble que sa main n’a pris aucune part à l’exécution de ses ouvrages, et que tout y a été créé par un pur acte de sa volition. »

Depuis longtemps Philippe IY songeait à établir dans Madrid une Académie publique des beaux-arts; mais il fallait des modèles : le roi chargea Velâzquez de parcourir l’Italie et d’y choisir pour le compte du gouvernement espagnol tout ce qu’il croirait digne d’être rapporté. Le peintre partit donc de Madrid au mois de novembre 1648, et dut s’embarquer à Malaga, le 2 janvier 1649, avec le duc de Naxera, qui avait ordre d’aller recevoir à Trente l’archiduchesse Marianne, qui allait devenir la seconde femme de Philippe IY. Ils débarquèrent à Gènes et se rendirent à Milan; mais Yelazquez ne voulut pas y attendre l’arrivée de la future reine, impatient qu’il était de revoir Venise, où l’appelaient ses souvenirs et tant de merveilleux coloristes. C’est un voyage qui a été bien utile à son pays que cette seconde excursion de Yelazquez en Italie. S’il connaît d’excellents tableaux à vendre, il les achète pour le roi; s’il rencontre de célèbres fresquistes, tels que les Colonna et lus Metelli de Pologne, il leur parle de l’Espagne comme d’un pays où leurs talents trouveront à s’exercer avec gloire, avec profit. A Florence, Velâzquez se repaît des chefs-d’œuvre d’André del Sarte, et à Parme de ceux du Corrége. A Modène, il fut reçu avec beaucoup de distinction par le duc, qui se souvenait d’avoir posé ;i Madrid dans l’atelier du peintre. Cependant, fatigué des honneurs qu’on décernait partout à l’envoyé de Philippe IV, Velâzquez se rendit incognito à Rome d’abord, puis à Naples, où il devait se concerter avec le vice-roi, lequel avait ordre de fournir au peintre de la chambre tout ce qu’il demanderait. Nous avons dit qu’à celte époque Ribera était un des grands personnages de Naples : Yelazquez eut naturellement le désir de revoir son illustre compatriote, et il put admirer de bonne grâce les œuvres d’un tel maître, car lui, Yelazquez, il était fait pour inspirer la jalousie, non pour la concevoir.

Il fallut pourtant retourner à Rome, où le pape Innocent X fit à Velâzquez un accueil magnifique, aussitôt imité par le cardinal-neveu et les autres Éminences. Le cavalier Bernin, l’Algarde, Pietre de Cortone, Salvator Rosa, qui s’était réfugié à Rome depuis la mort de Mazaniello, entouraient de prévenances le peintre espagnol ; mais quand il eut peint le portrait d’innocent X, ce fut de l’enthousiasme. Le tableau était un des prodiges de l’art; son succès fut un triomphe. La toile, portée en grande pompe à la procession, eut les honneurs du couronnement; elle renouvelait l’illusion que jadis avaient produite les fameux portraits de Léon X] par

LES FI LEUS ES (Musée de Madrid).

Raphaël, de Paul 111 par le Titien. C’était le souverain pontife en personne que ce prêtre au visage rouge, revêtu d’un camail rouge, assis dans un fauteuil rouge et se détachant sur des tentures rouges. Il avait suffi d’un ourlet d’hermine au bord de la calotte de pourpre, et de quelques touches vivement posées sur les points lumineux du nez, de la pommette et des frontaux, pour exécuter ce tour de force, pour donner à cette peinture le relief, la rondeur, l’accent, la vie.

Pendant ce temps, Philippe IV souffrait impatiemment de ne plus avoir auprès de lui Velâzquez. L’intimité journalière de l’artiste lui faisait défaut, car il aimait, nous l’avons dit, à le voir peindre dans le silence de l’atelier du Cierzo, où lui seul, Philippe IV, pouvait pénétrer à toute heure. L’ennui du monarque fut remarqué par un courtisan, don Fernand Ruiz de Contreras, qui en écrivit à Velâzquez; mais avant de repartir pour Madrid, l’intelligent missionnaire de l’art se souvint qu’à son premier voyage il avait commandé un tableau a chacun des douze meilleurs peintres de l’Italie et qu’il devait portera Madrid cesdouze productions rivales. Le

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Guide, le Dominiquin, Lanfranc, Joseph d’Arpinas, dit le Josépin, Pietre de Cortone, le Guerchin, Valentin Colombo, c’est-à-dire notre Valentin (de Coulommiers), André Sacchi, le Poussin, le cavalier Massimo ( Stanzioni ), Horace Gentileschi, Joachim Sandrart : tels étaient les douze peintres à qui la renommée assignait alors le premier rang. N’est-il pas bien curieux, aujourd’hui, de vérifier la justesse du jugement porté sur ces maîtres par l’Italie contemporaine, et de les retrouver à peu près à la même place qu’ils occupaient, il y a deux cents ans, dans l’estime publique?

Velâzquez s’était rendu à Gênes, sans doute avec l’intention de venir à Paris, mais la guerre que Mazarin soutenait contre l’Espagne empêcha le peintre de traverser la France. Il repassa la mer, accompagné de Jérôme Ferrer, jeteur en bronze, et du sculpteur Dominique de Rioja, et bientôt suivi de son riche butin de statues et de tableaux qu’il avait laissé à Naples. Philippe IV récompensa Velâzquez en lui conférant le titre de grand-maréchal-des-logis du palais [aposentador maijor ); ses appointements furent portés à mille ducats par an, et il rentra dans cet atelier où il avait vu s’écouler si rapidement dix-sept ans de sa vie, en compagnie de la nature et de l’art, à côté du roi d’Espagne. Esprit droit, cœur honnête et franc, le peintre andalou n’était pas un de ces courtisans qui attendent, pour avoir une pensée, le signal du maître : le duc d’Olivarès étant tombé en disgrâce, il affecta de renouveler à son ancien protecteur les marques d’une reconnaissance que d’autres eussent trouvée dangereuse à témoigner. Velâzquez avait connu le marquis de Spinola , qui l’avait pris à son bord lorsqu’il s’était embarqué à Barcelone; il consacra un de ses plus grands tableaux, un chef-d’œuvre, à la gloire de cet illustre capitaine. La Reddition de Breda , qu’on appelle le Tableau des lances [el cuadro de las lanças ), représente le marquis de Spinola mettant pied à terre devant le front de ses troupes, pour recevoir, avec la grâce et la dignité d’un vainqueur généreux, les clefs de la forteresse des mains du général vaincu. D’un côté sont rangés les Flamands, bien nourris et blonds, aux figures épanouies et colorées, aux carnations abondantes; de l’autre se tiennent gravement les pâles Espagnols , au teint bilieux. Ils sont grêles de formes, mais leur attitude trahit une hauteur naturelle. Parmi eux, sous un large feutre, on distingue, au coin du tableau, un visage intelligent et attentif : c’est celui de Velâzquez lui-même. Entre les deux armées, s’échappe un paysage à perte de vue, campagne remplie d’air, car on y entre, on s’y promène, on y respire.

La vérité! voilà la seule poésie de Velâzquez, voilà sa muse. Il laisse à la nature le soin d’être belle. Même ce qui traverse son imagination fait partie de ses souvenirs; il n’invente que ce qu’il a vu; mais aussi quel regard! Comme il embrasse tout, ensemble et détails, ou plutôt détails dans l’ensemble! comme il pénètre au fond des choses! comme il touche à la forme des objets! comme il en saisit le ton positif, le ton juste, ou plutôt le ton apparent, qui est le seul juste ! Rien n’échappe à sa raison perçante et d’une immanquable sûreté; il mesure jusqu’à la distance des corps, par le seul degré d’intensité que donne aux couleurs l’interposition de l’air ambiant. Rien ne trompe les yeux de Velâzquez, et, au contraire, c’est lui qui trompe l’œil des autres ! Un jour qu'il venait de peindre le grand-amiral de Castille, don Adrian Pulido Pareja, Philippe IV apercevant le portrait de l’amiral : « Que faites-vous là? dit-il, s’adressant au tableau. Est-ce ainsi que vous exécutez mes ordres? Ne vous ai-je pas confié l’honneur de mon pavillon? » Puis, se tournant du côté de Velâzquez : « Mon fils, dit le roi, je vous assure que vous m’avez trompé, » os asseguro que me engane (Palomino Velasco).

En parcourant le musée de Madrid, vous y rencontrerez Velâzquez, vous irez lui parler, car il est là, debout à son chevalet, peignant l’infante Marie-Marguerite d’Autriche. Attifée de dentelles noires et perdue dans une robe de soie claire, qui s’enfle par le bas comme une cloche, la blonde infante, aux joues rebondies, aux yeux ronds, prend de sa petite main une petite tasse du Japon que lui offre, pour la distraire sans doute, une demoiselle d’honneur. A côté de la future impératrice sont deux nains très-fameux dans les annales de l’antichambre, Marie Barbola et Nicolas Pertusano, celui-ci exactement vêtu comme un valet de pique, houspillant un gros chien couché, qui demeure immobile sur le premier plan. Devant vous s’enfonce une longue galerie, et tout au bout s’ouvre nue porte qui, donnant sur les jardins, fait entrer la lumière du soleil et laisse voir sur les marches d’un escalier le gentilhomme qui vient d’ouvrir. Auprès de cette porte,

par où se précipite l’éblouissante clarté du grand jour, une glace, où se réfléchissent les deux ligures de Philippe IV et de sa femme, accuse leur présence. La magie de l’illusion est ici prodigieuse, et il est

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