SAINT SÉBASTIEN
(Musée du Fomento, Madrid .
au maréchal du palais ), le 11 avril 1671, après la mort de don Sébastian de Herrera, peintre, sculpteur, architecte, et même graveur, élève de son père Antonio, mais sectateur d’Alonzo Cano. Ce Sébastian Herrera, maître des œuvres de la ville de Madrid et du palais du Buen Retire, était aussi concierge de l’Escorial, en même temps que pintor de camara.
Hélas! Velâzquez était mort en 1660, et Philippe IY avait suivi de près le grand peintre qui avait illustré son règne.
Le plus habile des artistes que Velâzquez laissait après lui, au service de la cour, était certainement Carreno, dont la haute position commence surtout avec le nouveau règne de Charles II. Ce pauvre roi, dernière expression de la décadence d’une grande race, qui s’assombrit chez Philippe II, qui s’alourdit chez
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Philippe III, qui se détraque chez Philippe IVr n’a plus rien de viril. Il n’a même plus rien de la nature humaine : mens sana in corpore sano : l’intelligence et la conscience ont disparu, comme la santé et la force. A propos justement d’un portrait peint par Carreno, M. Paul de Saint-Victor décrit ainsi le descendant de Charles-Quint : « ...Jeune encore, il avait le masque d’un octogénaire, les joues creuses, Poeil fou, les cheveux pendants, la bouche convulsée. Un effarement de visionnaire idéalise cette tête ravagée. On croit voir Hamlet au cinquième acte du drame. »
Charles II n’était qu’un enfant — gâté — , lorsqu’il devint roi en 1665, sous la régence de Marie-Anne d’Autriche. Carreno fit de lui quelques portraits, dès cette époque : il y en avait un à l’ancien musée espagnol de Louis- Philippe : il y en a un au Musée de Berlin, avec l’inscription : Ætcctîs suce - xn. Johannes a Carreno pictor reçj. et cubi. fac. Anno 1673. Les portraits d’une date postérieure sont très-nombreux, et nous en connaissons plus d’une douzaine : il y en avait un, en pied, au même musée espagnol de Louis-Philippe; il y en avait un, à cheval, dans l’ancienne galerie Aguado; il y en avait un, provenant de l’Escorial, à l’exhibition de Manchester; il y en a un, à mi-corps, dans la galerie Suermondt à Aix-la-Chapelle; il y en a trois au musée de Madrid, l’un en buste, l'autre en pied, répété deux fois; sans compter le célèbre portrait avec armure, qui fut envoyé en France, suivant Palomino, lorsque se- négocia le mariage de Charles II avec Marie-Louise d’Orléans. Qu'est devenu ce portrait héroïque ?
Comme portraitiste, Carreno est le peintre qui se rapproche le plus de Velâzquez:: dans sa jeunesse, il avait fait beaucoup de copies d’après Velâzquez. L’Académie de Madrid en possède deux,, qui pourraient tromper les plus fins connaisseurs: un Philippe IV et une Infante, en buste- Je crois bien qu’il doit y avoir des Carreno qui passent pour des Velâzquez. A Madrid même, au Musée royal, un portrait de Francisco Bazan, bouffon de la cour de Philippe IV, figure entière,, debout, de grandeur naturelle, vêtu de noir, et présentant une requête, a été longtemps attribué à Velâzquez; il est restitué maintenant à Carreno, sous le n° 267.
Un autre portrait du même Musée (n° 124), la Naine , monstrueusement grosse, vêtue de rouge et tenant des pommes dans ses mains, pourrait également être prise pour une peinture de Velâzquez : même bravoure de touche, même splendeur de coloris avec des tons rosâtres argentés,. — même réalisme prodigieux que dans les Nains de Velâzquez.
Les deux portrails de Marie-Anne d’Autriche, seconde femme de- Philippe IV et mère de Charles II, au Musée de Madrid, l’un à mi-corps, l'autre en pied, sont peints encore dans le style de Velâzquez. Quelquefois Carreno y mélange une influence de Titien, comme dans le superbe portrait du même Musée, Pedro Iwanowiz Potemkin , ambassadeur de Bussie près Charles II,. en 1682; un chef-d’œuvre. Tous les membres de la famille royale, tous les personnages de la cour et beaucoup d’hommes célèbres ont été peints par Carreno : Don Juan d'Autriche , fils naturel de Philippe IV, plusieurs fois - un de ces portraits, en buste, appartenant à M. W. Stirling, membre du Parlement et auteur du Velâzquez 1 traduit par G. Brunet, était exposé à Manchester; — le favori don Fernando Valanzuela , etc.
Souvent, ainsi que nous l’avons noté déjà, c’est l’influence de van Dyck qui se mêle au sentiment espagnol, par exemple dans cette douce peinture,, tendre et distinguée, dont nous donnons la gravure, une Religieuse dans sa cellule :-je suppose qu’elle portait précédemment une attribution erronée, car on ne la trouve pas dans le catalogue du Musée de Madrid. Si, par un de ces miracles qu’on ne voit plus aujourd’hui, les anges l’enlevaient pour la déposer sans bruit à Anvers ou à Bruxelles, les Flamands ne manqueraient pas de l’attribuer à l’école de Rubens, peut-être à van Dyck lui-même.
La première fois quej’ai visité la collection réunie au Fomento (ministère des travaux publics), où ont été emmagasinés provisoirement les tableaux provenant des couvents supprimés, et qu’on appelle Nacional Museo , en pendant au Real Museo , je me suis arrêté longtemps devant un Saint Sébastien dont je ne pouvais deviner
1 Paris. 186b, librairie Veuve Jules Rencuard, 1 vol in 8°. Dans cette excellente monographie de Velâzquez, M. William Stirling raconte que Carreno. dont il vante le talent comme portraitiste, dut au bon naturel de Velâzquez son introduction à la cour de Philippe IV.
l’auteur (il n’y a point de catalogue de cette collection, dispersée dans les bureaux et les couloirs), et j’ai
PORTRAIT DE MARIE-ANNIi D’AUTRICHE, SECONDE FEMME DE PHILIPPE IV (Musée de Madrid).
noté sur mon calepin : « Espagnol influencé par van Dyck. Qui ? Pedro de Moya? Alonzo Cano? Mateo Cerezo?»
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--- C’est le Saint Sébastien de Carreno, autrefois dans un couvent de nonnes à Madrid (voir la gravure).
A l’Académie de San Fernando, qui n’a pas non plus de catalogue, il m’est arrivé même hésitation devant une Madeleine placée à contre-jour entre deux fenêtres : après m’être extasié devant les trois incomparables Murillo de cette galerie, la Sainte Elisabeth de Hongrie et les deux pendants relatifs à la Fondation de Sainte-Marie-Majeure à Rome , peints en 1G65, j’ai admiré comme un chef-d’œuvre celte Madeleine désolée, élégante comme une figure de van Dvck, mais plus dramatique, noble comme une figure de l’École italienne, mais plus réelle et plus vivante. — C’est la célèbre Madeleine dans le désert , peinte par Carreno pour un autre couvent de femmes, à Madrid.
La puissance de Carreno comme praticien, et aussi ses qualités complexes, s’expliquent par les longues et fortes études qu'il avait faites dans ses commencements. Ne voit-on pas de lui, a cette Académie de San Fernando, une copie du Spasimo de Raphaël, même grandeur que l’original conservé au Musée de Madrid ? reproduction aussi parfaite que ses copies d’après Velâzquez, et qui « deviendrait bien précieuse, dit M. Louis Viardot, si elle était portée loin de l’original » ; et M. Viardot ajoute : « Crtte copie, faite avant la fin du dix-septième siècle, prouve sans réplique qu’il ne faut point attribuer à la restauration nécessaire que subit à Paris le Spasimo , les tons briquetés qui déparent un peu ce merveilleux chef-d’œuvre. »
En dehors des portraits de Carreno, si j’avais à choisir un de ses chefs-d’œuvre pour le représenter au Musée du Louvre, où il serait plus apprécié que Zurbaran et que Herrera le Vieux, qui ont d’ailleurs d’autres qualités, c’est cette Madeleine de l’Académie de San Fernando que je choisirais.
Dans ses compositions très-compliquées, et si nombreuses, il est toujours adroil, abondant, dessinateur habile, coloriste harmonieux, mais on y sent des signes de décadence comme dans les grands tableaux d’Escalante, qui fut son collaborateur, et de Claudio Coello, qui fut son ami et son sectateur, après avoir étudié chez Francisco Rizi.
Où l’on voit la science facile, à la fois correcte et élégante, de Carreno, c’est dans ses dessins d’après nature, \ivement accusés à la pierre noire et parfois relevés de blanc. M. Paul Lefort 1 en possède quelques-uns qu’on prendrait pour des études de van Dyck.
Palomino et Cean Rermudez racontent diverses anecdotes qui prouvent la dignité, l'indépendance, la simplicité de Carreno : Un jour qu’il peignait le jeune Charles en présence de la reine mère, le roi demanda à l’artiste de quel habit (de quel ordre) il était; Carreno répondit qu’il n’avait pas d’autre distinction que l'honneur de le servir. Là-dessus il fut gratifié d’une riche médaille de l’ordre de Santiago (Saint-Jacques). Et comme ses amis lui disaient qu’étant de noble naissance il n’avait pas besoin de cette distinction et qu’il fallait l’accueillir comme un honneur fait à la peinture : — La peinture, répondit encore Carreno, n’a pas besoin d’honneurs : c’est elle au contraire qui peut les donner à tout le monde. La pintura no necesila honores , ella puede darlos a todo elrnundo.
Autre anecdote : Gregorio Utande, peintre à Aleala de Henares, avait peint un Martyre de saint André , pour lequel il avait demandé cent ducats ; comme on ne s’accordait pas sur le prix, il fut convenu que la peinture serait taxée à Madrid. Entretemps, Utande avait prié Carreno de retoucher un peu son tableau, et par reconnaissance il lui avait offert — un petit pot de miel. L’excellent Carreno ayant repeint à nouveau toute la toile, il se trouva qu’il fut nommé taxateur avec don Sébastian de Herrera; mais il s’excusa, sous prétexte qu’il était trop ami de l’auteur. Sébastian Herrera n’eut pas de peine à reconnaître le style et le talent de Carreno, et il taxa l’œuvre à deux cents ducats, qui furent payés à Utande. De là, ce Martyre de saint André fut appelé narquoisement : « le Petit pot de Miel. »
Charles II « aimait extraordinairement » Carreno : le amaba extraordinariamente , dit Rermudez; autant
1 M. Paul Lefort, après un long séjour en Espagne, en a rapporté une collection de dessins, très-précieuse et très-instructive ; le Musé • du Louvre ne possède que quatre-vingt-sept dessins de l’École espagnole ; M. Lefort en a, je crois, plus de mille I Nous aurons quelquefois recours à sa collection et à sa compétence sur l’École espagnole pour l’étude de certains maîtres peu connus, dont les œuvres ne se rencontrent ni au Musée de Madrid, ni dans les autres collections de cette ville.
pour l’honorabilité de son caractère que pour son talent, et, de même qu’Alexandre à l’égard d’Apelles, il défendit qu’aucun peintre copiât ses portraits par Carreno. Il lui avait même donné sur sa cassette secrète une pension, qui fut continuée à sa veuve, doua Maria de Médina.
CARLOS lî (Musée Royal de Madrid).
Carreno mourut en septembre lii8a, la même année que son ancien collaborateur Rizi, et il fut enterré dans le caveau du couvent royal de San Gil. Yo le vi espirai' — je le vis mourir, dit Palomino, (pii a laissé une liste très-complète des œuvres du maître dont la longue carrière fut si bien remplie.
Carreno a gravé à l’eau-forte un Saint Antoine de Padoue, à mi corps, avec le petit Jésus.
Parmi ses nombreux élèves, il faut distinguer Mateo Cerezo, coloriste harmonieux, ressemblant aussi parfois à vau Dvck.
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Sur la biographie et les œuvres de don Juan Carreno de Miranda, il faut voir le long article que lui consacre son ami Palomino, le résumé qu’en donne Cean Bermudez, et quelques notes éparses dans les autres critiques et biographes espagnols.
Le catalogue des œuvres, tel que le donnent Palomino et Bermudez, ne peut plus guère servir aujourd’hui, puisque la plupart de ces tableaux ont été déplacés, notamment ceux qui ornèrent les anciennes résidences royales ou les couvents. On en retrouve une partie maintenant soit au Musée royal, soit au Musée national, soit à l’Académie.
Je ne saurais dire si les tableaux peints pour les églises de province y sont encore, car malheureusement, je ne connais très-bien de l'Espagne que Madrid et deux ou trois villes. Il peut donc être intéressant d'indiquer, d’après le catalogue de Cean Bermudez, les œuvres qu’on voyait encore dans les églises au commencement du siècle.
Tolède — dans la cathédrale, la fresque de la coupole, peinte avec Francisco Rizi, et quelques autres tableaux.
Alcorcon. — Église paroissiale, une Assomption de la Vierge , et le tableau du maître-autel.
Orgaz. — Église paroissiale, la même Assomption, et un autre tableau : Y Incrédulité de saint Thomas.
Peneranda. — Église de Saint-François, un Saint Michel, un Saint Bonaventurer et Sainte Isabelle , reine de Portugal.
Almeida. — Église paroissiale, une Madone.
Pampelune. — Chez les Pères de la Trinité, le célèbre tableau de la Fondation de l’ordre de la Sainte Trinité.
Ajoutez quelques peintures dans des églises de Madrid.
Voici maintenant les œuvres que nous connaissons dans les galeries publiques et particulières :
Musée royal de Madrid. — N° 85, portrait de dona Maria Ana d’Autriche, seconde femme du roi Philippe IV. — N° 124, portrait d’une femme monstrueusement grosse. Haut. 6 pieds, larg. 4 pieds. — N° 160, portrait de Charles II, en buste. — N° 2165, ancien 357, le roi Charles II. Figure entière. Haut.
6 pieds , larg. 4 pieds 3 p. — N° 513, portrait de Charles II. Répétition du précédent dans une autre proportion. Haut.
7 pieds 2 p., larg. 5 pieds 6 p. — N» 517, portrait de Pedro Iwanowiz Potemkin, ambassadeur duczar de Moscovie. Figure entière. Haut. 7 pieds 3 p., larg. 4 pieds 3 p., — N° 530, portrait de Dona Maria Ana d’Autriche. Figure entière, sur une toile haute de 7 pieds 7 p. — N° 267, portrait de Francisco Bazan, bouffon de la cour de Philippe IV. Figure entière. C’est
le portrait qu’on attribuait autrefois à Velâzquez. — Sans numéro , la Religieuse , dont nous donnons la gravure. Figure entière, de grandeur naturelle.
On voit encore, au Musée de Madrid (n® 529), une Madeleine, « dans le style de Carreno, » laquelle rappelle la Madeleine de l’Académie.
Nacional Museo, ou Museo del Fomento, à Madrid. — Le Saint Sébastien dont nous donnons la gravure.
Académie de San Fernando, à Madrid. — La Madeleine dans le désert. — Grande copie du Spasimo, de Raphaël. — Copie d’un portrait de Philippe IV et d’une Infante, d’après Velâzquez.
Ancien musée espagnol, au Louvre. — N° 35, l’Elévation. — Nu 36. Saint Bernard à mi-corps. — N° 37, Saint Jacques combattant avec les Espagnols contre les Maures. Grande composition haute de 7 pieds. — Nos 38 et 39, Portrait de Charles II — Le n° 50, Portrait d'homme, était aussi attribué à Carreno.
Exhibition de Manchester : — N» 1,081, Don Juan d’Autriche, fils naturel de Philippe IV. Buste. A M. Stirling. — N° 1,082, Charles II d'Espagne , provenant de l’Escorial et appartenant à M. J. Evelyn Denison.
Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. — N°5 429 et 430, le Baptême de Jésus-Christ et Saint Damien tenant une boîte de médicaments (provenant tous deux de la collection Coesvelt de Londres). Le docteur Waagen , dans son excellent livre sur la Galerie de l’Ermitage ( die Gemâlde- Sammlung in der Kaiserlichen Ermitage zu St-Petersburg, Munich, 1 864), ne mentionne que le Baptême du Christ « peinture très-distinguée et très-harmonieuse de couleur. »
Musée de Berlin. — N° 407, portrait de Charles II, roi d’Espagne; daté 1673. Haut. 6 pieds 7 p., larg. 4 pieds 6 p.
Galerie de M. Barthold Suermondt, à Aix-la-Chapelle. — N“ 99 , portrait de Charles II, à mi-corps, provenant de la collection du colonel von Schepeler, qui tenait de l’Escorial, d’Aranjuez et des autres résidences de la cour d’Espagne, la plupart de ses tableaux.
Ancienne galerie Aguado (catalogue de la vente, Paris, 1843). — N° 3, portrait équestre de Charles II, roi d’Espagne. Haut. 2 mètres, larg. 1 mètre 32.
Ancienne galerie du maréchal Soult (catalogue de la vente, Paris, 1852 .- — N° 89, Saint Ambroise faisant l’aumône aux pauvres. Grande composition; haut. 2 mètres 50 c. sur plus de 2 mètres de large.
jSarâiaeü, Jêau-Jemei).