I MUS
IMI’IIIMEIUE POITEVIN. UlE UAM.ITTE. 2 ET
MATEO CEREZO
On peut connaître un peintre en étudiant ses œuvres bien mieux encore, suivant nous, qu’en feuilletant des papiers historiques, — quand il en reste.
De plusieurs maîtres espagnols, quoique fameux en leur temps, les œuvres sont devenues rares, et même introuvables. Mais, pour Cerezo, nous sommes à l’abondance. Outre ses peintures conservées en Espagne, au Musée de Madrid et ailleurs , nous avons vu de ses tableaux à Vienne, à Berlin, à Aix-la-Chapelle, à La Haye, en Angleterre, sans compter ceux qui ont passé à Paris dans les collections de Louis-Philippe, de Soult, d’Aguado, etc.
En général, les peintres espagnols, sauf Velâzquez, Murillo et quelques autres , sont terribles et sombres , parce qu’ils ont travaillé surtout pour les églises et les couvents. Sujets mystiques, exécution violente. Aussi ne rencontre-t-on guère de tableaux espagnols dans les galeries particulières. Tout au plus conviennentils aux grands musées, comme exemplaires curieux d’une École puissante et originale.
Cerezo a encore ceci d’exceptionnel parmi les maîtres espagnols : sa peinture est douce, sympathique, harmonieuse. Et pourtant il n’a presque traité que des sujets religieux. Mais, au lieu de choisir des scènes cruellement dramatiques, il s’est passionné surtout pour les deux types de la tendresse : pour la Vierge Marie et pour la Madeleine. Des madones glorieuses et des Madeleines éplorées, voilà ce qui domine dans
son œuvre. En Espagne sont restés la plupart des grands tableaux représentant la Conception et X Assomption, mais les blondes Madeleines ont pu prendre place dans des collections étrangères.
Mateo Cerezo naquit en 1635, à Burgos,où son père, qui était peintre, lui donna les premiers enseignements de l’art. Mais, dès l’âge de quinze ans, il s’en alla à Madrid étudier dans l’atelier de don Juan Carreno. Là, peignant beaucoup d’après nature, copiant les chefs-d’œuvre que Philippe IY avait réunis dans ses palais royaux, il se forma si rapidement, qu’à vingt ans il était déjà renommé comme un maître, « spécialement, dit Bermudez, pour ses tableaux de la Conception, qui étaient dès lors et qui sont encore très-célèbres. »
De 1655 à 1665, il travailla avec grand succès à Madrid. Herrera le Jeune, ayant été chargé par Philippe IY de peindre la coupole de la chapelle de Notre-Dame d’Atocha, où il voulait représenter une Assomption, s’adjoignit Cerezo, le peintre des madones et des anges lumineux. L’œuvre plut tellement au roi, qu’il récompensa Herrera le Jeune, en le nommant peintre de la cour. Il ne paraît pas qu’aucune faveur royale ait récompensé le collaborateur.
Cerezo était alors dans tout l’éclat de son talent : une de ses plus belles peintures que nous ayons Mies est datée de 1668. C’est la Madeleine pénitente de la galerie du comte Czernin, à Yienne, une merveille de sentiment et de couleur. Les tons de chair, la luxuriante chevelure blonde, les draperies, sont aussi distingués que chez Yan Dyck. Cerezo, comme son maître Carreno, est un composé de Yan Dyck et de Murillo. Aussi, attribue-t-on quelquefois ses tableaux à l’un ou à l’autre de ces maîtres. Au Musée même de Berlin, la Madeleine, cataloguée comme Murillo (n° 408), est de Cerezo sans aucun doute, et la même, sauf les proportions, que la Madeleine de la galerie Czernin. Au Musée de La Haye on voit aussi une Madeleine presque analogue, et qui est encore un chef-d’œuvre. L’auteur des Musées de la Hollande en parle ainsi : « La Madeleine pénitente de Mateo Cerezo est une très-belle peinture de ce maître un peu hétérogène, composé de Murillo et de Yan Dyck, et un des derniers représentants de la grande École de Madrid. Il a de la morbidesse, du charme, une couleur harmonieuse, une certaine mélancolie. Sa pécheresse demi-nue, la tête de profil, s’abîme, avec toute la superstition espagnole, devant un crucifix. Quelques draperies, blanches et bleues, sont bien agencées pour faire valoir les tons de chair. La figure, à mi-corps, est de grandeur naturelle.»
Cean Bermudez cite deux autres Madeleines qui étaient, de son temps, aux Carmes-Déchaussés de Madrid et dans la cathédrale de Badajoz. Il y en a deux chez M. de Salamanca, dans son château de Yista-Alegre, près de Madrid (n° 339 du catalogue). Enfin, à la vente du comte de Gessler, ancien ambassadeur de Bussie Madrid (Paris, 1866), encore une Madeleine de Cerezo! Elle avait tant aimé, cette belle pécheresse, qu’il était juste quelle fût aimée, longtemps et beaucoup, par les poètes et les artistes.
Cerezo a peint aussi, avec un profond sentiment, des Christ en croix. Celui de la galerie Suermondt, à Aix-la-Chapelle1, est bien apprécié par M. le docteur Waagen, directeur du Musée de Berlin : «Peinture caractéristique de l’École espagnole, dit-il. Le Christ a de la beauté et de la noblesse. Le modelé est fin et délicat, l’exécution ample et magistrale. »
Dans son excellent livre sur la galerie de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, M. Waagen signale aussi, comme une «peinture très-vivante», le portrait du cardinal Porto Carrero, plus tard ministre du roi Philippe Y, par Cerezo.
11 n’est pas étonnant que Mateo Cerezo ait réussi dans le portrait, car son maître, don Juan Carreno de Miranda -, fut peut-être, après Yelazquez, le meilleur portraitiste de l’École espagnole.
Un peu après la mort de Philippe IY, je suppose, Mateo Cerezo voulut revoir sa belle ville natale de Burgos. Yalladolid se trouvant sur son chemin, il s’y arrêta quelque temps et il y exécuta diverses peintures. A Burgos également, il laissa des souvenirs de son voyage. Combien dura cette absence de Madrid? Les biographes n’en savent rien. Mais il devait être rentré à Madrid vers 1 672, puisque la grande composition
' Voir Galerie Suermondt , à Aix-la-Chapelle, par M. W. Bürger, avec le Catalogue de la collection par le docteur Waagen, directeur du Musée de Berlin.
1 Voir la livraison sur Carreno, n° 10 de l’École espagnole.
MATEO CEREZO ( 1 635).
de Jésus à Emmaüs, peinte dans le réfectoire des Récollets, fut une de ses dernières oeuvres, et qu’il mourut à Madrid, âgé de quarante ans, en 1675 1 .
Ce tableau, dont nous donnons la gravure, est très-vanté par les historiens de l’École espagnole. Palomino, entre autres, ne craint pas de dire que Titien, Tintoret et Yéronèse n’ont pas mieux peint et qu’il est impossible de mieux dessiner. Cean Bermudez a le bon sens de réfuter cette louange exagérée, tout en appréciant comme il faut la beauté du coloris et la franchise de l’exécution.
Cean Bermudez mentionne aussi, avec une vive sympathie, les tableaux de nature morte — bodegoncillos —
SOTAIN.SU. (VI.SERESO. BUtlOKi.
LES DISCIPLES D’ EMMAÜS (Madrid).
que peignait Cerezo. Presque tous les maîtres espagnols, Velâzquez en première ligne, Murillo, Zurbaran, les Herrera et bien d’autres, ont excellé dans ce genre de peinture réaliste. Nous n’avons jamais vu de ces bodegoncillos par Cerezo.
Cerezo, qui étudia toujours beaucoup d’après nature, a laissé des dessins très-habiles, très-vifs et très-expressifs. Cean Bermudez possédait un de ces dessins — à la suie : la Vierge mère tenant entre ses bras le Christ mort, entourée des saintes femmes et de saint Jean. Ce beau dessin, aujourd'hui dans la
1 Par une faute typographique, sans doute, cette date est écrite 1685 dans Cean Bermudez, quoiqu’il dise, dans la même phrase, que Cerezo « mourut à quarante ans », et quoiqu’il ait consigné exactement la date de naissance 1635.
4 ÉCOLE ESPAGNOLE
collection de M. Lefort, rappelle à la fois, comme presque tous les tableaux de Cerezo, la manière de Murillo et celle de Yan Dyck.
Mais, malgré ces adhérences de style, Mateo Cerezo n’en est pas moins un artiste distingué, — je voudrais dire distinguable, en ce sens qu’il a son originalité à côté des maîtres auxquels il ressemble. Il est plus pathétique que le bon Murillo, il est moins fier que le cavalier Yan Dyck. Sa couleur est moins intense que celle de Yan Dyck et moins aérienne que celle de Murillo. Son dessin est moins rond que celui de Murillo, moins délibéré que celui de Yan Dyck. Murillo est plus azuréen, Cerezo est plus blond, dans la nuance , anglaise. Yan Dyck est bien plus savant, Cerezo est plus abandonné.
Comparaisons fantaisistes, d’ailleurs, et qui ne prétendent point à élever Cerezo sur les hauteurs où dominent Murillo et Yan Dyck dans l’histoire de l’art. Yelazquez et Murillo en Espagne, Rubens et Yan Dyck en Flandre, sont au-dessus de toute concurrence, de même que Rembrandt et Frans Hais chez les Hollandais. Mais il est curieux de constater l’influence de Yan Dyck sur les Espagnols : Moya et son élève Juan de Séville, Murillo, Cano, Carreno, Cerezo, d’autres encore, furent impressionnés par ce vaillant maître, qui, plus tard, inspira aussi les initiateurs de l’École anglaise : Reynolds et Gainsborough.