ANTONIO DEL RINCON
Absorbée pendant tout le moyen âge dans ses luttes incessantes contre les Maures, l’Espagne n'eut ni le goût ni le loisir de cultiver les arts et d’acquérir les raffinements de la civilisation. C’est seulement au quatorzième siècle, à la faveur des liens politiques et commerciaux qui unissaient l’Italie à la principauté de Catalogne et aux royaumes de Valence et d’Aragon, que la peinture commença à prendre racine sur le sol de la Péninsule et à compter parmi ses praticiens des artistes indigènes.
Valence dut sans doute à son délicieux climat le privilège d’avoir, la première, formé des peintres : à l’aurore du quatorzième siècle, elle peut déjà citer son mestre Marzal, à qui la municipalité accorde libéralement un local pour l’exercice de son art, et encore Guillermo Arnaldo, originaire de Mayorque, mais fixé à Valence, qu’une charte de Juan Ier d’Aragon autorise, en 1392, à porter des armes; puis, à la suite de ces deux maîtres et dès les premières années du quinzième siècle, apparaît une véritable légion de peintres : Tristan Bataller, Juan Zarebolleda, Guillermo Stoda, Pedro Nicolau, Roger Esperandeu, Juan Palaxi, Jayme Stopinya, Antonio Perez, Domingo Adzuava, et, enfin, Juan Reixats, artiste de grand renom, qui travaillait autour de l’année 1456.
A leur tour, l 'Aragon et la Catalogne ne tardent guère à rivaliser avec l’heureux royaume de Valence. Tandis que, de 1300 à 1350, Raymon Torrent, Guillen Tort et Pedro de Zuera couvrent de leurs peintures les murailles des églises de Saragosse et des cloîtres des riches monastères aragonais, Juan Cesilles et Luis Rorrasa peignent en Catalogne, pour les églises de Reus et de Barcelone, avant la fin du quatorzième siècle.
Mais le siècle suivant est bien plus riche encore en noms d’artistes : la Catalogne possède Alfonso, le moine Senis, Fontanet, Alemany et surtout Luis Dalmau , l’auteur de l’admirable tableau des Conseillers devant la Vierge , qu’il termine en 1445 pour l’église San Miguel de Barcelone. Eu même temps, T Aragon a Bonant de la Ortiga, peintre de la Deputacion del Reino , vers 1457; Juan Galvo, Juan Serrât, employé par l’Inquisition à peindre les sanbenitos de ses justiciés, et encore Pedro de Aponte, successeur de Bonant de la Ortiga, auteur d’un retable commandé par le roi Jean II, et devenu, vers 1479, le peintre de Ferdinand Vie Catholique. Ferdinand emmena cet artiste en Castille et le combla de faveurs.
La Castille n’eut de peintres indigènes qu’au quinzième siècle. C'est, en effet, un Florentin, Gerardo Starnina, élève d’ Antonio Veneziano, qui apparaît d’abord à la cour de Jean 1er; plus tard, deux étrangers
ÉCOLE ESPAGNOLE
encore brillent à la cour de Jean II : Dello de Florence, que le roi arme chevalier, et le maestro Rogel de F landes, qui n’est très-probablement autre que Roger van der Weyden. Enfin, tvers 1418, Tolède a son peintre, Juan Alton : il exécute le retable de l’ancienne chapelle du Sagrario. Puis, paraît le maestro Jorge Ingles, auteur des remarquables peintures du maître-autel de l’hôpital de Buytrago, où figurent le donataire don Inigo Lopez de Mendoza, premier marquis de Santillan, agenouillé et priant, son page derrière lui, avec la marquise accompagnée de sa doneella.
Mais dès que commence la seconde moitié du quinzième siècle, la Castille devient plus féconde en grands artistes : presque simultanément on voit surgir Garcia del Barco et Juan Rodriguez; ils travaillent à Avila; Pedro Berruguete , père du célèbre Alonso et peintre du roi Philippe el Hermoso; Santos Cruz, collaborateur de Berruguete pour les peintures du maître-autel de la cathédrale d’ Avila; Juan de Segovia, Pedro Gumiel et Sancho de Zamora, dont l’œuvre principale est le retable de la chapelle de don Alvaro de Lima, à Tolède ; Diego Lopez, Alvar Perez de Villoldo, Alonso Sanchez, Luis de Médina et Juan de Borgona, décorateurs du paranymphe , ou théâtre scolastique de l’Université d’Alcala; .enfin, apparaît Antonio del Rincon, peintre des rois catholiques Ferdinand et Isabelle, et le premier des artistes castillans qui ait franchement abandonné la manière gothique pour donner de la rondeur et de la souplesse à ses lignes, pour mprimer à ses figures plus d’animation et de caractère.
Né à Guadalajara vers 1446, Rincon passa, croit-on, sa jeunesse en Italie; suivant ses biographes, il y aurait appris son art auprès d’Andrea del Castagne ou de Dominico Ghirlandajo; sa manière n’est pas, en effet, sans quelques rapports avec celle de ces deux maîtres.
A son retour dans sa patrie, Rincon vit son mérite hautement apprécié ; non-seulement les rois catholiques le nommèrent leur peintre, mais ils le firent encore chevalier de l’ordre militaire et religieux de Santiago. L’artiste dut reproduire fréquemment les traits de Ferdinand et d’Isabelle; on le regarde notamment comme l’auteur des portraits du roi et de la reine qui figuraient au-dessus du maître-autel de l’église de San Juan de los Reyes, à Tolède, ainsi que du portrait de Antonio de Nebrija. Antonio peignit beaucoup à Tolède; un document qui fait partie des archives de la cathédrale établit qu’en 1483 il était chargé d’exécuter de grands travaux dans l’ancien sanctuaire, avec l’aide de Pedro Berruguete ; ces peintures ont disparu depuis longtemps.
Mais l’œuvre capitale de Rincon nous a heureusement été conservée : c’est le retable de l’église de Robledo de Chavela, composé de dix-sept panneaux représentant divers passages de la Vie de la Vierge , avec X Assomption pour sujet central. Ces peintures justifient la réputation dont l’Espagne a entouré le nom de son vieux maître ; elles sont d’un dessin naïf encore mais déjà plus correct, plus vrai, moins raide ; les types des figures y sont beaux, presque expressifs, et les draperies présentent un bon arrangement; Rincon fait déjà pressentir la Renaissance. On croit, mais sans preuves, qu’il dut mourir vers l’année 1500, à Séville, où se trouvaient alors les rois catholiques ; le devoir de sa charge l’obligeait, en effet, à suivre la cour dans ses voyages.
A l’exception du retable de Robledo, il serait difficile de citer quelque autre ouvrage absolument authentique de Rincon. Cependant M. Carderera lui attribue, dans son Iconografa espanola , le tableau portant le n° 935, au Musée national de Madrid, où sont représentés : Ferdinand et Isabelle, les infants don Juan et dona Isabelle, l’inquisiteur Torquemada, entourés de saint Pierre martyr, de saint Augustin avec saint Dominique de Guzman, et adorant la Yierge et l’enfant Jésus. Ce remarquable et intéressant ouvrage, qui provient du couvent de Saint-Thomas d’ Avila, aurait été peint, par l’ordre de Torquemada, autour de l’année 1485.
A la vente Salamanca ( 1867), un tableau représentant le Christ bénissant la Vierge , attribué à Antonio del Hincon, a été vendu 400 francs. La Vierge et l’enfant Jésus, mentionné au Catalogue de l’ancienne galerie espa-
gnole du Musée du Louvre , a atteint £ 50 , à Londres , en 1853.
Un tableau de Rincon, la Vierge allaitant l’enfant Jésus, appartient au Musée de l’Hermitage, à Saint-Pétersbourg.
APPENDICE