ALONSO BERRUGUETE Y GONZALEZ
Peintre, sculpteur et architecte, Alonso Berruguete est le premier artiste espagnol qui ait répandu dans sa patrie les grandes traditions de la Renaissance; quoiqu’il n’ait pas porté dans la peinture les qualités éminentes qu’il déploya principalement dans la sculpture, l’élévation de son style, la savante correction de sou dessin, sa mâle et nerveuse élégance, et ses connaissances approfondies des procédés de la peinture à l’huile, encore imparfaitement connus en Espagne au temps de son retour d’Italie, lui acquirent une influence considérable; à tous ces titres, l’Espagne place Berruguete au premier rang des maîtres de l’Ecole.
Né vers 1480, à Paredes de Nava, Alonso fut d’abord élève de son père, Pedro Berruguete, peintre du roi Philippe el llermoso. Pedro Berruguete, un des plus remarquables artistes de son temps, est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages exécutés dans la manière du Pérugin ; aussi suppose-t-on, bien que les preuves concluantes fassent défaut, que Pedro avait appris son art auprès de ce maître. Obéissant aux conseils de son père, Alonso dut, à son tour, aller chercher la science au pays des chefs-d’œuvre.
En 1503, comme l’atteste Vasari, Alonso était à Florence, et il y copiait le fameux carton de la Guerre de Pise; Michel- Ange l’admit dès lors parmi ses élèves; ce fut donc à ses côtés que le jeune Espagnol apprit les règles et la pratique des trois arts qu’il cultiva simultanément.
En 1504, Alonso accompagnait Michel-Ange, appelé à Rome par le pape Jules II, et il y secondait le maître dans la plupart de ses travaux. Vers cette époque, le Bramante ayant mis au concours la reproduction du Laocoon , Berruguete prit part à ce concours en même temps que le Sansovino, Zaccharias Zacclii de Yolterre et le Vecchio de Bologne; leurs modèles en cire, grandeur de l’original, furent soumis au jugement de Raphaël, qui désigna le modèle de Sansovino comme devant être coulé en bronze.
Après la mort de Filippo Lippi, Berruguete était choisi pour terminer le tableau que Filippo avait laissé inachevé chez les religieuses hiéronymites de Florence; mais tandis qu’il travaillait à cet ouvrage, Michel-Ange le rappela à Rome ; le tableau de Lippi ne fut donc point entièrement terminé par l’artiste espagnol.
Au cours de l’année 1520, Berruguete revint dans sa patrie; dès son arrivée à Saragosse, on lui confiait d’importants travaux; il exécutait, dans l’église de Santa Engracia, un retable décoré de sculptures et le tombeau du vice-chancelier d’Aragon.
Le sculpteur Damian Forment venait de terminer l’admirable maître-autel de style gothique de la cathédrale del Pilar, et se trouvait alors à Iluesca, où il commençait le grand retable de la cathédrale. Désirant connaîlre cet habile artiste, Berruguete se rendit à Iluesca. Là, il prit quelque temps part aux travaux de Forment, qui, séduit par le style énergique de l’élève de Michel-Ange, modifia profondément sa propre manière, et tenta dès lors de s’assimiler le caractère de force et d'élégance de la Renaissance italienne.
De retour en Castille, Berruguete fut tout de suite distingué par l’empereur Charles-Quint, qui le nomma son sculpteur et son peintre, et lui confia la direction de travaux considérables à l’Alcazar de Madrid et au palais qu’il faisait construire à Grenade, dans l’enceinte même de l’AUiambra. A ces premières distinctions l’empereur ajouta bientôt de nouvelles faveurs : Berruguete reçut en don la charge de escribano del crimen de la chancellerie de Yalladolid, et le litre de ayuda de camara. En 1529 , don Alonso de Fonseca, archevêque de Tolède, choisissait Berruguete pour exécuter les sculptures et les peintures du maître-autel du collège qu’il fondait à Salamanque. On croit que l'artiste fut également chargé de la décoration du cloître au collège que l’évêque de Cuença créait, à la même époque, à Salamanque.
Ayant épousé à Yalladolid doua Juana Pereda, Alonso s’était fixé dans cette ville, où il exécuta successivement le tombeau de l’évêque de Paleneia, au collège de Saint-Grégoire, le grand autel du monastère
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de Saint-Benoit, et quelques autres ouvrages pour les églises de Yalladolid et de diverses localités de la Vieille-Castille.
Le contrat par lequel Berruguete s’engageait à terminer dans un délai de quatre à cinq ans le maître-autel du couvent de Saint-Benoît est daté du 8 novembre 1526 ; une de ses clauses principales était que les têtes et les mains des diverses figures, peintes ou sculptées, devaient être traitées par l’artiste lui-même. Ce ne fut qu’en 1532 que Berruguete donna son travail pour achevé et en sollicita le payement : des arbitres, Andrès de Najera le sculpteur, et Julio Aquiles le peintre, ce dernier choisi par Berruguete, furent désignés pour taxer l’œuvre de l’artiste. Faute d’accord, un troisième arbitre, Felipe Yigarni, plus connu sous le nom de Felipe de Borgona, fut adjoint aux deux premiers. Une sentence définitive, rendue en 1533, fixa enfin à 4,400 ducats le prix de ce retable, détruit à l’époque de la suppression des couvents, mais dont les figures, exécutées en bois et coloriées, ont été recueillies au Musée provincial de Yalladolid.
En 1539, Berruguete fut désigné par le chapitre de la cathédrale de Tolède, en même temps que Felipe de Borgona, pour décorer de sculptures et de mosaïques de marbre les stalles du chœur ; Felipe mourut après en avoir terminé trente-cinq : les trente-cinq autres, ainsi que le siège du primat, sont l’œuvre de Berruguete, moins le médaillon représentant la Vierge apportant la chasuble à saint Ildefonse , qui est de Gregorio Yigarni, frère de Felipe.
La Transfiguration du Seigneur , magnifique groupe de marbre dont les figures sont de grandeur naturelle et qui se trouve placé au-dessus du siège archiépiscopal, est également dû à Berruguete, qui le terminait vers 1548.
Ces importants travaux, empreints du caractère le plus élégant et le plus robuste, et d’autres encore que Berruguete entreprit dans le même temps, lui créèrent une réputation bien supérieure à celle de tous les artistes qui l’avaient précédé; ces travaux lui donnèrent la richesse; car, en 1559, Alonso acquérait de Philippe II la seigneurie et les revenus de la ville de la Yentosa, près de Yalladolid, qui demeurèrent la propriété de sa famille jusqu’à latin du dix-huitième siècle.
Berruguete mourut à Tolède en 1561, alors qu’il travaillait avec sou fils au mausolée du cardinal Taxera, à l’hôpital de San Juan Bautista.
L’Espagne est fière de ce grand artiste qui a peuplé de ses œuvres ses palais et ses cathédrales. Saragosse, Tolède, Madrid, Yalladolid, Palencia, Salamanque, Grenade, Médina del Campo, Alcala de Henarès, Paredes de Nava, et bien d’autres localités encore, possèdent en effet quelques superbes travaux du maître dans l’un ou l’autre des trois arts qu’il exerçait concurremment. Comme architecte, Berruguete n’a jamais été surpassé dans ce style somptueux que l’Espagne désigne du nom pittoresque de plateresco , mélange de Benaissanee et d’invention nationale, d’une richesse parfois excessive, mais dont Alonso sait racheter l’exubérance par une exquise délicatesse d’exécution.
Connue sculpteur, l’artiste a laissé de magnifiques ouvrages où brillent surtout la force, la grandeur des formes, et qui rappellent par leur savante anatomie, par leur modelé toujours puissamment ressenti, le style de Michel- Ange. Berruguete n’a guère été peintre que dans ses retables, dont il exécutait à lui seul toutes les parties. Ses peintures, devenues aujourd’hui très-rares, sont très-expressives et d’une savante correction de dessin ; comme ses sculptures, elles affectionnent les formes grandioses, mais le coloris, trèstcrminé, en est froid et manque absolument de caractère.
Le fils de Berruguete, Alonso Berruguete y Pereda, aida son père dans les travaux qu’il exécuta sur la fin de sa vie et termina notamment le tombeau du cardinal Taxera.
Aucun des Musées d'Espagne ne possède de peintures de Berruguete : c’est dans les cathédrales qu'il faut aller chercher les très-rares productions de l’artiste échappées à la destruction. (Jean Bermudez en cite quelques-unes : à Palencia, Jésus accompagné des patriarches apparaît à sa mère après sa résurrection; à Paredes de Nava, quelques ta-
bleaux qui font partie de l’autel placé derrière le grand retable, et une Nativité qui décore un oratoire; à la Ventosa, sur l’autél de saint Michel, l’ Archange chassant Adam et Ève du paradis terrestre , la Chute des mauvais Anges , et divers autres sujets religieux.
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JUAN DE VILLOLDO
On ignore le lieu et la date de la naissance de cet artiste, qui résidait à Tolède au commencement du seizième siècle ; on sait seulement que Juan de Villoldo était le neveu de Alvar Perez de Villoldo, qui peignait vers 1498, en collaboration avec Juan de Borgoha, les fresques du cloître de la cathédrale de Tolède. Juan fut sans doute l’élève de son oncle, et il est probable encore, bien qu’aucun des biographes espagnols n’en fournisse la preuve, qu’il alla se perfectionner en Italie. En 1507, Juan était à Tolède et le chapitre le choisissait comme arbitre pour fixer le prix des travaux de décoration que venaient de terminer, dans la salle capitulaire d’hiver, les sculpteurs Juan de Bruxelas, Francisco de Amberes et Lorenzo Gurricio.En 1508, Villoldo, aidé de Juan de Borgoha et de Francisco de Amberes, peignait les panneaux du retable de la chapelle mozarabe. En 1519, il travaillait encore à Tolède, puisque le chapitre le choisissait de nouveau pour taxer, avec Antonio de Comontes, les fresques que Juan de Borgoha avait peintes dans la bibliothèque de la cathédrale; mais, à dater de cette époque et jusqu’en 1547, nous ne savons plus rien de Villoldo; peut-être fit-il alors le voyage d’Italie.
En 1547, nous retrouvons Villoldo à Valladolid; le 12 août, il signe un contrat par lequel il s’oblige à peindre pour l’évêque de Palencia, cinq toiles contenant diverses compositions, et destinées à la chapelle del Obispo , attenante à l’église San Andrès de Madrid. Ces toiles ont été heureusement conservées et il est encore d’usage, durant les dernières semaines du carême, qu’on les tende autour du chœur de cette même chapelle. Exécutées à la détrempe ----- al aguazo — les draperies en grisailles et les carnations légèrement coloriées, ces peintures appartiennent à ce genre éminemment décoratif qu’on appelait en Espagne pintura de sargas , et qui fut pratiqué avec beaucoup d’habileté par les meilleurs maîtres du seizième siècle.
Pour ce vaste travail, Villoldo puisa les sujets de ses compositions dans l’Ancien et le Nouveau Testament; chacun de ces sujets, répartis sur trois rangs, est encadré dans une architecture d’ordre ionique ; les plus remarquables par l’importance de la composition ou par le mérite de l’exécution représentent : Adam et Ève chassés du paradis terrestre , la Mort d’Abel, X Entrée de Jésus- Christ à Jérusalem, la Cène, la Résurrection de Lazare, le Calcaire, le Christ descendu de la croix, la Mise au sépulcre , la Résurrection , et enfin le Jugement dernier. Comme style, comme dessin, comme caractère, on dirait ces peintures échappées au pinceau de Perino del Vaga, ou encore du Fattore. Si Villoldo n’est pas l’élève direct des Italiens, ces toiles autorisent du moins à affirmer qu’il s’est largement inspiré des productions de l’École romaine et de l’École florentine.
Cean Bermudez attribue à Villoldo deux tableaux, peints sur panneaux, placés sur deux autels de cette même chapelle : l’un représente le Raptème du Christ , l’autre, le Martyre de saint Jean l’Évangéliste.
Villoldo eut pour élève Luis de Carvajal (1534-1613), peintre de Philippe II et auteur de nombreux et importants travaux à l’Escorial.
Les Musées de Madrid ne possèdent aucun spécimen de ce maître, et, à l’exception des tableaux de la chapelle del Obispo, nous ne croyons pas qu’il existe en Espagne quelque autre ouvrage authentique de Villoldo.
Le Catalogue du Musée de l’Hermitage, à Saint-Pétersbourg, mentionne une Annonciation de Villoldo, provenant sans doute de la collection Coeswelt, de Londres.
GASPAR BECERRA
Après Berruguete, Gaspar Becerra est un des artistes les plus complets qu’ait produits l’Espagne. Né à Baeza, en 1520, quarante ans plus tard que le grand Alonso, dont il put admirer les travaux comme
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origine flamande. Du reste, c’est surtout comme coloriste que Campana a exercé sur l’École de Séville une véritable et puissante influence ; tous les maîtres indigènes appartenant au seizième siècle se sont, en effet efforcés de s’en approprier la vigueur et l’éclat.
Parvenu à un âge très-avancé, el maese Pedro retourna dans sa patrie et mourut à Bruxelles en 1580. Son portrait fut placé, par ordre des échevins, dans l’une des salles de l’Hôtel-de-Ville.
Un autre peintre, aussi d’origine flamande, Francisco Frutet, vint habiter Séville dans le même temps que Campana. Frutet s’était assimilé le style de l’École romaine; un très-beau triptyque, qu’on voit dans la chapelle de l’hôpital des Saints-Côme-et-Damien à Séville, peut être regardé comme son meilleur ouvrage. Le panneau central représente le Christ crucifié accompagné de la Vierge, de saint Jean et de la Madeleine; sur le volet intérieur de droite est peint le Portement de croix , dont quelques figures sont empruntées au célèbre tableau de Raphaël, le Spasimo di Sici/ia, et d’autres à X Incendia ciel Borgo; l’autre volet représente la Descente de croix.
Le Musée de Séville possède de cet artiste une Descente de croix avec saint Bernard agenouillé, et Jésus crucifié entre les deux larrons. La manière de Frutet diffère notablement de celle de Campana : quoique Frutet ait conservé le coloris flamand, son dessin plus rond, ses draperies drapées pins savamment et dans le goût de l’École raphaélesque, ne permettent aucune confusion entre les deux maîtres. On ignore si Frutet quitta Séville ou s’il y mourut, comme le croit Palomino, qui désigne oet artiste sous le nom de Francisco Flores.
Les Musées de Séville et de Madrid ne possèdent aucun ouvrage de maître Campana : quelques rares spécimens figurent toutefois dans les collections particulières de Séville ; en voici la nomenclature :
Séville. — Collection Arasabla , Portement de croix, l’Ascension.
Collection Lopez Cepero, Saint Côme, Saint Damien, Saint Léandre, Saint Hermenegilde.
Le Catalogue de la galerie Aguado mentionnait deux tableaux importants de Campana : une Descente de croix, avec sept figures, et la Vierge soutenant le Christ mort. Le premier a atteint le prix de 1 ,90b francs lors de la vente de cette galerie.
PEDRO DE VILLEGAS MARMOLEJO
Pedro de Villegas Marmolejo, qui fut lié d’une étroite amitié avec le savant Arias Montano , naquit à Séville, en 1520. Comme son illustre compatriote Luis de Vargas, il dut apprendre son art en Italie, car ses compositions sont remplies de réminiscences raphaélesques et reflètent les plus pures traditions de l’École romaine.
Pacheco, qui n’aimait ni Arias Montano, ni les artistes qu’il a loués, écrit dans son Arte de la Pintura que « Montano n’entendait rien à la peinture, et qu’en prodiguant des éloges à Villegas, il cherchait à rehausser « le mérite d’un peintre de qui, pas plus mort que vivant, on n’avait jamais entendu parler. » Pacheco fait preuve en ceci d’une partialité ou d’une ignorance également choquantes ; chaque jour il pouvait voir dans la cathédrale même de Séville d’excellentes peintures de Villegas, et principalement celles qui décorent le retable de la chapelle de la Visitation; si elles n’étaient signées Petrus Villegas pictor faciebat , ces peintures pourraient être aisément confondues avec les plus belles productions de Pedro Campana.
Le panneau principal de ce retable représente la Visitation ; les figures, de grandeur naturelle, sont d’un excellent dessin, les types d’une grande noblesse, les attitudes simples et empreintes d'une majesté tranquille. De chaque côté de ce panneau, l’artiste a peint Saint Sébastien et Saint Roch , traités aussi de grandeur naturelle. Dans la partie supérieure de l’autel, un gracieux Enfant-Dieu apparaît au milieu d’un cortège de séraphins; la predella. renferme des portraits, sans doute ceux des donataires; ils semblent doués de la vie sous leur coloris harmonieux et doux.
Villegas est encore l’auteur du Saint Lazare, vêtu d’habits pontificaux, qui décore l’autel de l'hôpital des
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Lazaristes, hors des murs de Séville, d’une Annonciation placée dans l'église paroissiale de San Lorenzo et datée de 1593, et d’une Vierge avec l’Enfant , qui orne un des autels de la nef centrale dans cette même église. C’est au-dessous de ce tableau que fut enterré Villegas. Eue épitaphe queMontano a dédiée à la mémoire de son ami signale la tombe de l’artiste.
Villegas mourut à Séville, en 1597, à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Il n’existe point de peintures de Villegas dans les Musées d’Espagne. On s’explique eetfe lacune par l’étroite analogie qui rapproche les productions de cet artiste de celles de plusieurs de ses contemporains, plus connus ou plus vantés, et avec lesquelles on les aura sans doute confondues. L’ancienne Galerie espagnole, au Musée du Louvre, renfermait cependant trois tableaux de Villegas Marmolejo; ils ont atteint les prix suivants lors de la vente de cette galerie, à
Londres, en 1833 : la Nativité, £ 8; Saint Français recevant les stigmates , £ 12; Saint Sebastien, £ 16.10.
Un tableau attribué à Villegas et faisant partie de la collection Standish, a atteint le prix de £32; il représentait la Vierge , l'enfant Jésus avec saint Joachim et le petit saint Jean. Un autre tableau, désigné comme de lecole de ce mémo maître, le Mariage mystique de sainte Catherine , a été acquis h cette vente pour la somme de £ 10,10.