JOSEPH MUERA
Oomiiiiquin. Autant Zambien paraissait dédaigner l'excellence du procédé, les violents effets du clair-obscur. et, puisqu'il faut le dire, toutes les parties de l'art qui lui manquaient, autant Hibera devait professer de mépris pour quiconque n'était pas initié à la magie des illusions, ne savait pas manier le pinceau, empâter M toile, faire avancer les objets, rebausser adroitement les clairs.
MARTVRE DE SAINT B.tRTHELKXV.
Étrange peintre que ce Ribera ! Si l'on aperçoit à distance un de ses tableaux , quoique les formes y soient très -accusées, très- saillantes, quoique les contours y soient le plus souvent arrêtés avec sécheresse, on ne distingue pas facilement les objets qui le composent. A voir de loin ces grands partis d'ombre forte et de clairs brillants, on s'attendrait plutôt à la représentation d'un songe qu'à la peinture d'une action réelle. Ça et là, une lumière isolée, perçant la profonde obscurité du fond, prête à la composition une apparence fantastique, et l'on a d'autant plus de peine à reconnaître dans ce tableau éloigné la présence du corps humain, que les postures y sont extraordinaires, sinon forcées, les lignes anguleuses et bizarres, les contorsions violentes.
Mais si le spectateur s'approche de la toile de Ribera, il a tout à coup devant les yeux des figures pleines de vie, quelque scène empruntée aux tragédies de la place publique, des masques vulgaires, des carnations palpables à force de vérité, tous les accidents d'une peau ridée où serpentent des veines sensibles, où sont rendus les moindres plis, les moindres poils, de sorte qu'il est saisi d'un mouvement involontaire en rencontrant la réalité même au milieu de ces ténèbres qu'il croyait habitées par des fantômes.
Depuis que la peur et la mort l'avaient délivré de ses rivaux, Ribera jouissait en paix de sa renommée, de son opulence , de la faveur des vice -rois de Naples, successeurs du duc d'Ossuna. Palais, couvents, églises, tout se remplissait de ses dramatiques peintures. Les seigneurs napolitains, la grandesse espagnole, Philippe IV lui-même, se disputaient les œuvres d'un peintre dont l'Espagne commençait à s'honorer. Les Jésuites qui le protégeaient montraient avec orgueil dans l'église du Gesu-Nuovo les tableaux où il avait représenté Ignace de Loyola écrivant ses fameux statuts, à l'apparition et comme sous la dictée de la Vierge; tableaux exécutés, cette fois, en un style moins fier que de coutume, avec beaucoup de morbidesse, et non sans quelque ressouvenir de la manière lombarde. Partout recherché , Ribera pouvait à peine suffire aux travaux qu'on lui commandait. C'étaient les moines de San-Martino qui lui demandaient une Communion des Apôtres et douze Prophètes pour la décoration du beau couvent bâti par eux au pied du fort Saint-Elme; c'était la fabrique de la cathédrale qui voulait un Saint Janvier sortant de la fournaise, magnifique sujet où il déploya dans toute leur force et toute leur variété, les merveilleux effets de son clair-obscur.
Il est rare que les plus fières natures ne soient pas adoucies , humanisées par la bonne fortune. Le sombre peintre des tortures humaines souriait maintenant à ses triomphes. Les angoisses de la jalousie avaient fait place au calme sentiment de la force, et son orgueil, autrefois si féroce, ne se traduisait plus que par l'ostentation de ses richesses, par le faste de ses manières. Installé à Naples dans la maison ou, pour mieux dire, dans le palais qui faisait face à l'église Saint-François-Xavier, il y vivait comme un grand seigneur, alla grande, en des appartements somptueux , noblement vêtu et soigneux d'écarter de sa présence jusqu'au souvenir de son ancienne pauvreté. Il avait carrosses et livrées; parmi son nombreux domestique, on distinguait un porte -enseigne réformé , dont l'unique charge était de lui faire tenir ses pinceaux , de l'accompagner en voiture et de l'avertir des heures écoulées. Quand l'Espagnolet, attentif, passionné, absorbé comme il l'était devant sa toile, avait travaillé trois heures le matin et deux heures après dîner, cet officier entrait pour lui dire : « Signor cavalière Ribera, c'est assez travailler, votre carrosse est prêt. » A la voix de l'officier, Ribera quittait ses pinceaux et souvent il trouvait rangés autour de son chevalet de nobles visiteurs qui, silencieux et inaperçus, avaient attendu son repos en l'admirant. Lui, quoique petit et de formes grêles, il avait de la dignité dans le maintien, et tandis que, par un raffinement d'orgueil, il affectait des allures familières avec les vice-rois de Naples, il traitait ses inférieurs avec gravité.
Marié à Léonora Cortese, femme d'esprit, d'une beauté singulière, et dont il eut plusieurs enfants, Ribera avait trouvé en elle des goûts semblables aux siens, surtout l'amour des plaisirs et des longues veilles. Cependant il employait ordinairement le soir à dessiner ce qu'il devait peindre le jour, et lorsqu'il avait arrêté le mouvement de ses figures, il finissait son esquisse, soit à la plume, soit à la sanguine ou au crayon noir, avec des couches de lavis. Il peignait les vieillards d'après nature, s'étant procuré des modèles secs, décrépits, tels qu'on les voit dans ses œuvres, et il s'en servait particulièrement pour le Saint Jérôme, qu'il a répété tant de fois avec toutes les variétés de la vieillesse, mais toujours amaigri par les années, exténué par le jeûne , macéré par les pénitences , la peau collée sur les os et complètement ridée , surtout le long des flancs , pour plus de laideur. Tantôt le vieux solitaire, à demi vêtu d'osier, médite sur la Bible, n'ayant d'autre couche qu'un rocher, d'autre compagnie qu'un lion, d'autre horizon que le désert; tantôt on le voit entouré de livres dans sa grotte, mais interrompu tout à coup par le son de la trompette qu'un ange aux ailes déployées fait retentir à son oreille ; trompette sinistre , roulée sur elle-même et souple comme un serpent. Quelquefois il se frappe la poitrine avec une pierre , ou bien la tête de mort sert de pupitre à la Bible ouverte , tandis qu'au milieu d'une solitude boisée, un rayon de la lune, passant entre deux arbres, vient éclairer la poitrine osseuse du pénitent et ses mains décharnées.
JOSEPH RIPERA (1588). 7
Hien n'est plus précieux, plus puissant et plus ferme que les eaux fortes de Kibcra. Klles portent la trace de sa manière savante, attentive aux détails. On s'aperçoit que la pointe n'a pas couru librement et comme au h Marri sur lèverais; au contraire, elle a tourné chaque muscle, attaqué dans les pieds cl les mains les plis de la peau et les moindres ourlets de chair autour des ongles. Celte vive accentuation du détail est remarquable dans la belle gravure du Christ mort, où, sans rien ôter à la grandeur de la figure, le peintre a marqué du bout de sa pointe jusqu'aux lèvres de la plaie que les clous ont laissée sur les pieds du Christ. Ribera excelle
JIARTVRK lit SA1.VT LAURENT.
et se plaît à graver comme à peindre les tètes de mort. Quelques tailles carrées, brutales, légèrement assouplies toutefois à la forme des os du crâne, lui suffisent pour en exprimer la dureté, le vide, la sonorité mélancolique. En parcourant au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale l'œuvre de Ribera, je me suis longtemps arrêté à considérer plusieurs eaux fortes, notamment un portrait équestre de don Juan d'Autriche, portant la date de 1 G 4 8 . Ce portrait m'a saisi d'autant plus fortement, que le héros représenté fut la cause des derniers malheurs et de la mort de Hibera. En peignant son modèle à cheval, gracieux et fier, avec son chapeau à plumes et ses grands cheveux tombant sur les dentelles de sa collerette, l'Espagnolet ne soupçonnait pas que sa vie serait empoisonnée par ce même don Juan. On sait qu'en 1647 éclata la révolution de Xaples. A la voix de Masaniello, le peuple insurgé assiégea dans son palais le duc d'Arcos, et le força de reconnaître pour gouverneur l'héroïque lazzarone. Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, envoyé par son père avec mission d'apaiser les troubles et de ramener les esprits, fit son entrée dans Naples en triomphateur, gagna tous les cœurs par sa bonne grâce, et voulut bientôt connaître tous les hauts personnages de la ville. Ribera, plus orgueilleux que jamais de son origine, invita chez lui don Juan d'Autriche à une fête splendide. Le prince
fut reçu avec magnificence par la femme et les filles de Ribera, auxquelles il donna sa main à baiser. Une de ses filles, Maria-Rosa, était d'une beauté rare, elle plut à don Juan, qui lui fit l'honneur de danser avec elle, lui parla d'amour et la séduisit aisément par l'élégance de sa personne autant que par le prestige de son rang. Sous prétexte de venir poser dans l'atelier de Ribera , don Juan d'Autriche fit des visites fréquentes à Maria-Rosa , et il parvint un soir à l'enlever.
Depuis ce moment funeste, l'Espagnolet fut pris de la plus amère tristesse. N'osant plus se montrer dans les rues de Naples, il acheta une maison de campagne sur le rivage du Pausilippe, et s'y abandonna aux sombres pensées qui l'agitaient. On raconte qu'ennuyé de vivre, il feignit un jour d'être appelé à Naples par une affaire importante, sortit avec un seul domestique qu'il renvoya en chemin, et disparut sans qu'on ait jamais su ce qu'il devint. C'est du moins la version du Napolitain Dominici, qui, dans sa jeunesse, avait entendu souvent parler de Ribera chez son père1. Cean Bermudez le fait mourir à Naples en 1656.
Quoi qu'il en soit , la terrible manière de l'Espagnolet ne mourut pas entièrement avec lui ; elle lui survécut dans ses élèves. Giovanni Do, qui sut imiter son maître de façon à tromper l'œil le plus exercé, Errico Fiamingo, Bartolomeo Passante, Aniello Falcone, excellent peintre de batailles, André Yaccaro, César, François et Michel-Ange Fracanzani, et enfin le célèbre Luca Giordano, tels furent les continuateurs de cette peinture exagérée, mais énergique et forte, de cette peinture à outrance.
Cil. BI-.
' Bernardo de Dominici, tome H, page 21 et suivantes.
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Toutes les galeries de l'Europe ont des tableaux de Ribera. Le musée royal de Madrid en compte jusqu'à 35. On y remarque surtout une Échelle de Jacob, qui est de l'époque où Ribera se convertit au Corrège, — un Saint Jacques et un Saint Itoch en pied, magnifiques pendants venus de l'Escurial. (V. les Musées de M. Viardot.)
Les chefs-d'œuvre de Ribera sont à Naples : le Silène (si bien gravé) se voit au musée Degli Sludi, ainsi qu'un Saint Bruno agenouillé, un Saint Sébastien attaché et le Saint Jérôme qui entend la trompette de l'ange. La fameuse Descente de Croix est dans la sacristie des Chartreux de San Martino , gravée sur un dessin de Fragonard.
Au palais Pitti , à Florence , un Martyre de saint Barthélémy; à Dresde, entre autres ouvrages, une belle Sainte Marie Égyptienne ; à Berlin un seul tableau, encore un Martyre de saint Barthélémy ; à la Pinacothèque de Munich, onze tableaux, dont une admirable Descente de croix de saint André ; à la galerie de Hamptoncourt, un Saint Jean.
La France compte au Louvre vingt -cinq tableaux de ce maître, la plupart importants. On y remarque surtout une Adoration des Bergers — Saint Jérôme — le Martyre de saint Barthélémy — Combat d'Hercule et (Uun Centaure — Caton se déchirant les entrailles.
La collection léguée au roi Louis-Philippe par M. Franck Hall Standish renferme cent quarante- cinq tableaux de l'école espagnole, parmi lesquels un Saint Jérôme de Ribera.
On voit, dans la galerie de M. le duc de Dalmatie, entre autres tableaux de ce maître , un Saint Pierre aux liens et une Sainte famille, d'une grande beauté. Le dernier de ces tableaux , qui représente l'enfant Jésus endormi sur les genoux de la Vierge entouré de saint Jean et de saint Joseph, est d'une belle pâte et d'une couleur admirable.
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M. le comte de Pourtales-Gorgier possède, dans sa galerie à Paris , quatre tableaux de Ribera : la Multiplication des pains — Saint Jérôme contemplant une tête de mort — la Vierge en oraison — et un Ecce Homo.
Malgré leur mérite, les ouvrages de Ribera ne se sont pas maintenus à des prix élevés. En 1843 , à la vente de M. le marquis de Las Marismas, une Sainte Jamille au repos de l'Espagnolet, manière claire, fut vendue 4,000 francs. Une Descente de Croix, poussée à 3,050 francs, fut retirée. La Vierge et t'Enfant Jésus atteignirent le prix de 3,000 fr. Onze autres toiles furent adjugées au prix moyen de 100 fr. environ.
A la vente du cardinal Fesch , en mars 1847, à Rome, un Lévite, 37scudi (199 fr. 80 c.'), deux Portraits, 150 scudi, un Géomètre, 40 scudi. — Les catalogues antérieurs ne signalent pas de prix plus élevés.
On sait que les eaux fortes de Ribera sont des modèles dans ce genre de gravures. Barsch n'a connu que dix- huit pièces de ce maître, et il en donne la nomenclature et la description dans le 20e volume de son Peintre -Graveur. Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale de France possède les plus belles eaux fortes de Ribera qui sont : le Christ mort, le don Juan d'Autriche, le Saint Barthélémy et le Silène, dont il existe plusieurs états.
Ribera a signé ses eaux fortes en rappelant le plus souvent son origine espagnole; rarement il a signé ses tableaux: cependant la grande Adoration des liergers du Louvre porte l'inscription suivante : Josepha Hibera hispanus e academicus romanus faciebat Partlienope , 1628.
Voici ses monogrammes, chiffres, marques et signatures, décalqués avec la plus parfaite exactitude sur les pièces originales.
1 Le srudo romain vaut 5 fr. i'i c.
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&ra/e OéÂaancu. .Jt/ze/d re/ta/ruas, Jt'o-rfaat/é, <Jiusfo ae oe?ire.