UNE REUNION D ARTISTES
retroussées, qui , tourné vers le spectateur, pendant que son cheval l'emporte au combat, ordonne la charge et semble commander, non seulement en vertu de son pouvoir, mais en vertu de son courage. N'est-ce pas là ce qui a inspiré à notre peintre français son Capitaine des guides? N'est-ce pas le ressouvenir de l'héroïque portrait de Velasquez qui a fait trouver à Géricault une autre manière d'être sublime?
Je me souviens d'avoir visité, en 1 836, la galerie du prince d'Orange, depuis roi de Hollande, à Bruxelles. Après avoir admiré bien des chefs-d'œuvre , entre autres un étonnant paysage de Rubcns , où hurlait une chasse au sanglier, des figures du l'érugin et d'admirables tètes de François l'enni, surnommé le Fattore, je fus introduit
1 Museo pictorico y escala oplica. En Madrid, 1724.
1 Parc que se vi et polvo, se mira cl humo, se oye cl estruendo, y se teOB cl estrago. Las vidas de Un pitlarn tipaSoltS, au tom. m, p. 333, du Museo piclorico.
dans une salle nue, où étaient appendus, d'un côté : la Belle Anversoise de Van Dyck et le portrait d'un bourgmestre vêtu de noir, avec sa collerette fine à petits plis; de l'autre, les portraits du comte-duc d'Olivarès et de Philippe IV, par Velasquez. Jamais tableaux ne produisirent une sensation plus profonde sur un jeune homme amoureux de l'art. Ceux qui visitaient avec moi la galerie, ayant passe outre, je demeurai seul quelques instants en présence de ces quatre figures en pied qui me regardaient de toute leur hauteur. La gravité de leur contenance immobile m'imposait du respect et je prenais involontairement leur digne attitude. Incertain , du reste, entre ces deux grands peintres, deux fois ébloui, je sentais mon enthousiasme aller de Van Dyck à Velasquez, de Velasquez à Van Dyck, et chacun d'eux avait à son tour mes préférences. Le savant et riche pinceau de l'élève de Rubens ne me séduisait pas plus que la manière franche, vigoureuse et sobre du peintre espagnol. L'un me faisait admirer l'art, et l'autre l'avait caché pour ne montrer que la nature.
Philippe IV avait attendu avec impatience le retour de Velasquez : l'intimité du peintre lui était nécessaire, car c'était un de ces amis familiers qu'en langage de cour on appelait privados del Rey. Durant l'absence de Velasquez, le roi n'avait voulu poser pour aucun peintre, et cependant il avait à son service lesCaxes, les Carducho, les Nardi. Ami passionné de l'art, et charmé d'en pouvoir découvrir à toute heure les manifestations naïves, les procédas et les secrets, il fit dresser à son peintre favori un atelier dans la galerie du Cicrzo, et garda pour lui-même une seconde clef, se réservant d'entrer quand il lui plairait, d'aller surprendre les fantaisies à l'état d'ébauche et s'amuser à suivre pas à pas le développement de chaque pensée , les progrès de chaque toile, depuis l'informe et confuse apparence du croquis jusqu'au dernier terme de l'exécution. Ce fut à la famille de Philippe IV que Velasquez consacra les premiers instants de son retour. Il peignit l'un après l'autre infants et infantes. On pouvait voir au Musée du Louvre avant que les héritiers de l'ex-roi Louis-Philippe ne les fissent enlever, quelques échantillons de cette pointure, trop sincère, trop libre pour être courtisanesque. Exhaussés sur de hauts talons ou attachés à de longues rapières, ces principicules de la hauteur de leur épagneul, se présentaient à nos regards avec une solennité quasi-royale qui avait Lien son côté charmant, le côté historique et vrai.
Au Musée de Madrid, on conserve les grands portraits équestres ou en pied de l'infant don Dalthazar Carlos. Velasquez l'a représenté : ici, tenant d'un air mutin sa carabine, entouré de ses chiens, et son petit chapeau crânement posé sur l'oreille, au milieu d'un de ces paysages accidentés comme on n'en verrait, je crois, que chez Collantes; là, monté sur un cheval andaloux qui va sortir de la toile au grand galop. Rien n'est plus intéressant que cet embryon de cavalier, aux grands yeux noirs, si tranquille , si naïf, si bien d'aplomb sur sa fougueuse monture, et les jambes perdues en des bottes molles, ainsi qu'il convient à un chasseur déjà rompu aux habitudes de l'équitation '.
Tous les effets d'une nature observée au hasard, tous les phénomènes de la lumière , depuis l'intensité du grand soleil jusqu'aux nuances les plus fugitives d'une clarté douteuse, Velasquez les aborde sans hésitation, les reproduit sans peine. Rien n'embarrasse un tel maître, rien ne l'étonné, tant qu'il ne s'agit pas d'idéaliser son modèle. Grouper des personnages dans la pénombre lui est aussi facile que d'en enlever un seul en pleine campagne. S'il lui arrive de visiter une fabrique de tapis , et d'y voir des femmes qui , à raison de l'extrême chaleur de l'été , travaillent à moitié nues, sous un rayon amorti par les tentures extérieures , il sera frappé des effets charmants de ce clair-obscur, et il représentera les Fileuses, las Hilanderas, livrant au demi-jour leur nudité insouciante, tandis que des dames plus vêtues marchandent des tapisseries terminées, et sont là pourtant comme de simples objets dont le peintre s'est servi pour montrer les miracles de son incomparable pinceau , pour augmenter l'illusion de la perspective et donner prise aux accidents d'une lumière adoucie et ménagée. On irait, je suppose, regarder par une secrète ouverture cet intérieur de fabrique; on viendrait surprendre au milieu de leurs travaux et en déshabillé ces ouvrières paresseusement occupées, dont un jour attiédi caresse les épaules et qui sont comme baignées dans l'air chaud du Midi on ne verrait autre chose
1 On peut se faire une idée de ces portraits en consultant la Collection Utografica de cuadros del Itcy de Esjuiîio. Madrid, 1826. t. 1. Cet ouvrage est incomplet au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.
VKLASgi HZ (.1599). Il
que le tableau même ilu peintre espagnol. Aus>i Kapliael Menus srsl-il écrit, fil parlant tic ce lahlcau et des ixutraits de \ flasque/. : « Il semlile que sa main n'a pris aucune part à l'exécution de M ou\ rages, cl que loul \ a cli' créé par un pur aile de sii voliliofl '. »