I. INFANT DON CARLOS
à son bord, lorsqu'il s'était embarqué à Barcelone ; il consacra un de ses plus grands tableaux, un chef-d'œuvre, à la gloire de cet illustre capitaine. La Ikddition de Bréda, qu'on appelle en Espagne le Tableau des lances,
représente le marquis de Spinola mettant pied à terre devant le front de ses troupes, pour recevoir, avec la grâce et la dignité d'un vainqueur généreux, les clefs de la forteresse des mains du général vaincu. D'un côté sont rangés les Flamands, bien nourris et blonds, aux figures épanouies et colorées , aux carnations abondantes; de l'autre se tiennent gravement les pâles Espagnols , au teint bilieux; Ils sont grêles de formes ; mais leur attitude trahit une hauteur naturelle. Parmi eux, sous un large feutre, on distingue au coin du tableau, un fier et mâle visage : c'est celui de Velasquez lui-même. Entre les deux armées, s'échappe un paysage à perte de vue, campagne remplie d'air, car on y entre, on s'y promène, on y respire.
La vérité ! voilà la seule poésie de Velasquez, voilà sa muse. Il laisse à la nature le soin d'être belle. Même ce qui traverse son imagination fait partie de ses souvenirs ; il n'invente que ce qu'il a vu ; mais aussi quel regard ! comme il embrasse tout, ensemble et détails ! comme il pénètre au fond des choses ; comme il touche à la forme des objets; comme il en saisit le ton positif, le ton juste, ou plutôt le ton apparent, qui est le seul juste! Rien n'échappe à sa raison perçante et d'une immanquable sûreté; il mesure jusqu'à la distance des corps , par le seul degré d'intensité que donne aux couleurs l'interposition de l'air ambiant. Rien ne trompe les yeux de Velasquez, et, au contraire, c'est lui qui trompe l'œil des autres !
En parcourant le palais de Madrid , vous y rencontrerez Velasquez , vous irez lui parler, car il est là , debout à son chevalet, peignant l'infante Marie-Marguerite d'Autriche. Attifée de dentelles noires, et perdue dans une robe de soie claire, qui s'enfle par le bas comme une cloche, la blonde infante, aux joues rebondies, aux yeux ronds, prend de sa petite main une petite tasse du Japon que lui offre, pour la distraire sans doute, une demoiselle d'honneur. A côté de la future impératrice, sont deux nains très fameux dans les annales de l'antichambre, Marie Rarbola et Nicolas Pertusano , celui-ci exactement vêtu comme un valet de pique , houspillant un gros chien couché, qui demeure immobile sur le premier plan. Devant vous s'enfonce une longue galerie, et tout au bout s'ouvre une porte qui, donnant sur les jardins, fait entrer la lumière du soleil et laisse voir sur les marches d'un escalier le gentilhomme qui vient d'ouvrir. Auprès de cette porte , par où se précipite l'éblouissante clarté du grand jour, une glace où se réfléchissent les deux figures de Philippe IV et de sa femme, accuse leur présence. Non, jamais le pinceau humain n'atteignit à cette magie d'illusion. En tant qu'imitation pure, ce tableau est certainement le dernier mot de l'art, et sans le cadre dont il est emborduré, on y distinguerait malaisément la réalité de la peinture. Il semble, dit François Preziado, directeur de l'académie espagnole à Rome, que l'on est dans la chambre avec ce groupe d'enfants et de nains, et que tout y est vivant1. On sait que Charles II, ayant montré ce tableau de famille à Luca Giordano, nouvellement arrivé en Espagne, l'artiste italien s'écria dans son enthousiasme : « C'est la théologie de la peinture, » mettant ainsi l'œuvre de Velasquez au rang que la théologie occupe parmi les sciences.
La toile a conservé le nom que lui donna Luc Jordan. Quand Velasquez l'eut terminée, il la présenta au roi son ami, et lui demanda s'il n'y manquait plus rien : « Encore une chose, » dit Philippe IV, et, prenant la palette des mains du peintre, il alla figurer sur la poitrine de l'artiste représenté dans le tableau , la croix de l'ordre de Saint-Jacques. Cette croix est telle encore que la peignit la main royale. Trait charmant qui, dans le roi d'Espagne, trahissait la délicatesse et le bon goût d'un vrai gentilhomme.
Une circonstance solennelle mit en vue le grand-maréchal-des-logis , Yaposentador mayorùe Philippe IV. Le traité des Pyrénées, signé le 7 novembre 1659, termina la guerre entre la France et l'Espagne. Louis XIV allait épouser l'infante Marie-Thérèse, et la princesse devait être remise, à Irun, par Philippe IV aux représentants du jeune roi. Velasquez dut partir au mois de mars 16G0 pour préparer les logements de la cour, et ce fut lui qui disposa le pavillon où les deux monarques eurent leur entrevue, dans l'île des Faisans, appelée depuis 1 lie de la Conférence. Charles Lebrun a fait de cette cérémonie le sujet d'un tableau d'apparat , qui est au musée de Versailles. On peut y voir la figure de Velasquez, que l'artiste français n'a eu garde d'oublier. Le peintre
1 Che parc, a chi lo vede, di troversi in (juella caméra, e chc tutto sia animato. Rarcolla di leltere su la ■pHlura.
scullwa et archileclura, tomosesto, p. 320, in Roma, 1768. Voir ce qu'en dit M. Viardot dans ses Notices de la galerie Aguado, in-folio.
YKLASQUEZ (15 9 9). 15
espagnol Jf puait déjà vieux et fatigué; car il n'était plus alors tel que lui-même il s'était peint dans l'admirable portrait rapporté par M. Taylor au musée espagnol du Louvre. Combien de fois ne siiis-je point demeuré en contemplation devant cette tète, une des merveilles de l'art de peindre! Le regard est si profond qu'il pénètre dans les secrets de notre âme; c'est une œuvre sans prix, où la fermeté de la touche se marie, par un rare mélange, au flou du pinceau. Les formes en sont précises, et cependant le contour en est insaisissable; le modèle est d'une exactitude parfaite, d'un étonnant relief , et cependant il est impossible de dire où finit la lumière, où commence l'ombre. Il y a là toute une théorie de la peinture.
Velasquez était, en effet, en 1660, aussi vieilli qu'il le parait sur le tableau de Lebrun. Les l'alignes inhérentes à ses fonctions et au voyage avaient affaibli son organisation, dont la délicatesse peut se deviner, malgré l'énergie de son visage,à une certaine finesse de chair. De retour à Madrid, il affligea sa famille par I altération de ses traits. Philippe IV, apprenant l'état de son ami, s'empressa de lui envoyer les médecins du roi; mais Velasquez vécut seulement quelques jours; il succomba le 7 août 1660. Les grands d'Espagne, la cour, les chevaliers de tous les ordres assistèrent à ses funérailles; sa veuve mourut de douleur au bout de sept jours, et fut inhumée à côté de lui dans l'église de San-Juan.
Si la peinture n'était qu'un second enfantement de la création , Velasquez serait, sans contredit, le plus grand des peintres. Van Dyck, Hubenset Titien l'ont égalé pour le portrait; ils ne l'ont point surpassé. Dessinateur correct, coloriste vrai, mais vrai jusqu'au sublime, aucun des prestiges de la nature physique n'a échappé a fa puissance de son imitation. Il commença par reproduire le modèle sèchement et crûment ; ensuite il tint compte des phénomènes visibles : il s'aperçut que la forme n'est pas abstraite, qu'elle est modifiée par la présence de l'air, que la couleur dépend de la distance des objets et de la lumière plus ou moins vive qui les frappe. Alors il peignit la nature comme elle se montre à nos yeux pour ne les point blesser, pour leur plaire. Enfin, arrivé aux limites de la perfection, il supprima les apparences de l'art , et il ne resta sur la toile que la nature elle-même. Ne cherchez, parmi les œuvres de Velasquez, ni la pensée profonde du Poussin, ni le sentiment exquis de Lesueur, ni le beau antique , ni l'idéalisme des Florentins du quinzième siècle : Velasquez n'a vu dans les cieux que des hommes, et dans les hommes il n'a vu que des Espagnols, c'est-à-dire des figures se mouvant sous l'empire des passions, à la clarté dusoleil. Sa peinture a donc manqué de style; mais, en revanche, elle est remplie de caractère, et ce caractère, c'est la vérité.
CHARLES BLANC
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Pour se former une idée précise du génie de Velasquez, c'est au Museo del Rey, en présence des soixante-quatre tableaux de ce maître, que renferme cette riche collection, qu'il faut aller l'étudier, car on peut dire que, sauf quelques rares échantillons portés hors de l'Espagne par les dons des rois et la spoliation de la guerre, l'œuvre entière de cet éminent artiste est au Musée de Madrid.
Velasquez s'est essayé et a réussi dans tous les genres. 11 a l>eint l'histoire sacrée et profane, les paysages historiques et copiés, les portraits en pied et à cheval d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards ; chasses, batailles, animaux, intérieurs, fleurs et fruits.
Parmi ses paysages pittoresques, les plus célèbres sont : Une vue du Prado et une vue d'Aranjuez. Dans la première de ces compositions, le peintre a placé une chasse au sanglier, pèle-mcle tumultueux d'hommes, de chiens et de chevaux; dans la seconde, il a représenté l'Allée de la Reine {la Calle délia Reyna), encore si célèbre. Parmi ses paysages
historiques, il faut citer la Visite de saint Antoine à saint Paul l'ermite. La toile de ce tableau est à peine couverte : terre, arbres et ciel, tout est en masse et sans détail vu de près ; mais si l'on s'éloigne de quatre pas, tout se démêle, tout s'anime.
C'est à Madrid que se voit le portrait achevai de Philippe IV, placé au milieu d'une campagne nue, et qui est d'un aspect étourdissant; il n'est pas possible de pousser plus loin l'illusion. Les portraits des reines Elisabeth de France et Marianne d'Autriche, de la jeune infante Marguerite et de l'infant Balthazar, tantôt emporté au galop sur un cheval d'Andalousie, tantôt dans la pose d'un jeune roi, excitent la môme admiration. Nous devons citer encore le comte-duc d'Olivarès, à cheval et armé en guerre ; divers portraits historiques; le marquis de Pescaire, l'alcade Ronquillo, le corsaire Barberousse, enfin un petit nain et une naine énorme.
Parmi les tableaux d'histoire sacrée, il n'y en a que deux
de Vélasqucz au Musée de Madrid : le Martyre de saint Etienne et un Christ en croix.
Quant aux tableaux profanes, ils sont assez nombreux ; le Musée en possède cinq principaux : celui qu'on appelle les Fileuses (las Hilanderas), représentant l'intérieur d'une fabrique de tapis ; c'est un tableau d'un effet merveilleux de lumière et de perspective. Viennent ensuite les Forges de Vulcain (la Fragua de Vulcano), composition pleine d'air et de profondeur. Nous devons citer encore la Reddition de Bréda, appelé communément le Tableau des Lances (el Cuadro de las Lanças), et les Buveurs (los Bebedores ou Borrachos), tableaux très remarquables malgré la différence de leur genre; l'un par son ensemble grand et magnifique, l'autre par la vérité étonnante des types et l'agencement des groupes. Le gouvernement français, sur la proposition de M. Charles Blanc, alors directeur des Beaux-Arts, confia à un artiste de mérite, M Porion,les copies de ces deux tableaux, qui se trouvent en ce moment exposées au Palais des Beaux- Arts.
Sous le point de vue de l'imitation de la nature., il est encore un tableau plus remarquable, peut-être que les Buveurs, c'est celui qui représente la Famille de Philippe I V, dans lequel le peintre s'est représenté. C'est peut-être son ouvrage le plus important.
L'ancienne galerie espagnole du Louvre contenait, on le sait, douze tableaux de ce maître dont dix portraits, un Ex-voto, et le Palais de l'Escurial.
Le Musée du Louvre possède trois tableaux de Vélasqucz : le Portrait de l'infante Marguerite-Thérèse , vu jusqu'aux genoux. On présume que c'est l'étude du portrait qui se trouve dans le tableau représentant la famille de Philippe IV, le dernier cité dans le Musée de Madrid; un Portrait de moine, tableau bien peint, mais dont l'administration du Musée eût pu se dispenser de faire l'acquisition ; enfin, une Réunion d'artistes, beau tableau bien groupé, plein d'air, mais restauré et mal restauré. On assure que le premier a été payé 4,000 fr., et le deuxième 13,000 fr.
L\ Galerie du Belvédère, à Vienne, se flatte de posséder six tableaux de Vélasqucz : un Paysan riant, tenant une fleur de la main droite, tableau à mi-corps; la Famille du Peintre, composition de 12 figures, deux tiers de nature; le Portrait de Philippe IV, figure jusqu'aux genoux; le Portrait de l'infante Marguerite-Thérèse, celui de sa sœur Marie-Thérèse et celui de don Balthasar-Carlos.
La Pinacothèque de Munich en aurait un égal nombre. Le Portrait de l'artiste, un Mendiant, le Portrait du cardinal Rospigliosi, et trois autres portraits. A la galerie de Dresde, on conserve le portrait du duc d'Olivarès, tennat un papier à la main.
A l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, treize cadres portent le grand nom de Vélasqucz. Si on excepte les deux fameux portraits acquis en 18b0 par l'empereur, à la vente de feu Guillaume II, roi des Pays-Bas, — ils représentent, l'un : le Portrait en pied de Philippe IV, l'autre celui du comte-duc d'Olivarès, et ils furent payés ensemble 88,549 fr. loc, frais de vente compris, — si l'on excepte encore trois études : Un jeune paysan riant aux éclats ; l'ébauche du portrait
d'Innocent X; le portraiten buste du comte duc d' Olivarès ; et peut-être deux vues: l'une de Sarragosse, l'autre de laCaraca, je pense qu'il conviendra de ranger les autres dans le nombre des apocryphes.
La Galerie nationale de Londres possède de Vélasqucz le portrait de Ferdinand II, duc de Toscane et celui de sa femme Vittoria de la Rovere ; ces peintures sont d'une authenticité très-contestée.
Elle possède en outre une Chasse au sanglier dirigée par Philippe IV et les grands de sa Cour. Ce tableau incomparable futdonné par Ferdinand VI là lord Cowley auquel le gouvernementi anglais l'acheta pour la galerie nationale, en 1846. Voici comment s'exprime, à l'égard de cette peinture, le catalogue rédigé en français qui se vendait à la porte du Musée britannique durant la fameuse exposition de 1851 ; nous n'y changerons rien : « une esquisse habile et vigoureuse, mais avec « une perspective qui manque. Néanmoins le paysage loinu tain, quoique épais, est beau, et les figures aussi sont « assez belles. »
Il nous reste à indiquer les prix des tableaux de Vélasqucz dans les ventes publiques. Le nombre en est fort restreint, comme l'on pense.
A la vente dk M. le duc de Choiseul, en 1772, il fut offert deux tableaux de Vélasqucz : une Danaé, qui fut adjugée pour 599 livres, l'autre, Mars et Vénus, qui atteignit 1,1 15 livres. Reproduits en 1,777, à la vente du Prince de Conty, le premier de ces tableaux ne monta qu'à 460 livres, l'autre à
Pour retrouver maintenant dans les ventes des tableaux de Vélasquez, il faut remonter à l'année 1817. A la vente de M. Laperiôre, un buste de Philippe IV fut vendu 2,450 francs, et celui d'un cardinal ne s'éleva qu'à 450 francs. En 1823, à une seconde vente, du même amateur, on adjugea un portrait en pied de Philipe IV en habit de chasse, 7,500 francs; un autre portrait du même monarque vêtu en salin noir, 7,920 francs; le portrait du duc d'Olivarès atteignit 11,520 francs; un chasseur, 1,000 francs et le portrait d'une jeune princesse 120 francs.
La Vente Ërard, 1832, un portrait de Don Diego Rodriguez de Cïtray se vendit 1 ,800 francs. A la vente de M. Dubois, en 1840, le portrait du roi Philippe IV fut vendu 2,360 francs; celui de la reine, sa femme, 2, 850 francs et celui de son frère, 5,150 francs.
M. Aguado possédait dans sa galerie 17 tableaux de Vélasqucz. En 1843, à la vente du cabinet de cet amateur, voici les prix que furent payés les meilleurs; — la Jeune fille et le nègre, 1,200 francs; la Dame à l'éventail, gravée par Leroux, 12,750 francs; le Portrait en pied d'un corrégidor, 1,600 francs; une Scène de mendians, 1,210 francs.
Il nous reste à parler des tableaux que possédait le roi des Pays-Bas, Guillaume II : ils furent vendus en 1850. Nous avons dit que les portraits de Philippe IV et du duc d' Olivarez furent adjugés à l'Empereur de Russie pour 88,549 fr. 15 c; le portrait d'une femme n'atteignit que 1,310 francs et celui d'une jeune fille 1,766 fr. 21 c.
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