LA VIERGE ET 1. ENFANT
(le Madrid se remplissaient de ses peintures. On en voyait à San Isidro el real, à San lago, à San (iines. a Santa Maria, parroquia , aux Bénédictins de Monserrate, aux Carmes déchaussés, à Saint-Martin: mais depuis deux cents ans, beaucoup de ces ouvrages ont été déplacés; quelques-uns ont péri, par exemple la SothA Catherine de l'église San Miguel, qui fut détruite par un incendie en 1790. Dessinateur au coup d'oeil sûr. savant dans l'anatomie, façonné par l'antique au sentiment des proportions, Alonzo C.ano ne craignait pas d'aborder le nu, et tandis .pie les peintres espagnols évitaient de montrer la chair, symbole du péché, et enveloppaient leurs personnages de chastes draperies, il aimait, lui, à montrer son savoir en peignant des Christ mort, Aes Christ ù lu colonne, des anges peu drapés, descendus descienx en leur nudité naïve, soil pour
arrêter l'ânesse de Balaam, soit pour offrir une liole à saint François, ou pour soutenir le cadavre de Jésus expiré. Quant à sa manière de modeler le nu et de le peindre, Alonzo Cano ressemblait aux Vénitiens avec moins de force. Ses carnations présentent ordinairement une large lumière qui dévore les demi-teintes du milieu, de façon que les ombres ne sont prononcées qu'auprès du contour. Sa peinture est empâtée, mais les touches en sont fondues et l'aspect en est doux comme un Lesueur. Elle n'a ni la chaleur ni l'éclat des Murillo, ni les accents énergiques des Ribera, ni la franchise des Yélasqucz; elle est moelleuse et passée, un peu froide, cl laisse triompher un dessin pur, châtié, sage et rond, dont les lignes ont toutefois de la grandeur, un dessin qui poursuit la forme des extrémités, c'est-à-dire des pieds et des mains, jusqu'aux plans particuliers des doigts. Tel est le caractère des peintures d'Alonzo Cano. Tel il nous apparut au Louvre, lors de l'ouverture de ce musée espagnol dont la perte est si regrettable. Aujourd'hui encore, bien que ce musée précieux ait été enlevé à la France depuis plusieurs années, aujourd'hui encore il nous semble voir la belle Vierge si tendre, si modeste et si lîère tout ensemble, qui se faisait remarquer à côté des Vierges de Murillo, et qui, moins empreinte du vrai sentiment chrétien, appartenait à un type plus distingué. Il nous souvient aussi, comme si nous l'avions devant les yeux, de cet .Ane de Balaam, grand tableau qui, malgré bien des retouches, se distinguait sur-le-champ au milieu des puissantes vulgarités de la peinture espagnole. L'ange qui arrête la monture du prophète, est une ligure douce, corrégesque, élégante, trahissant le statuaire par l'heureux choix de ses grandes lignes, nue au travers de ses draperies impondérables, et revêtue d'une couleur suave et lumineuse, que le contour enveloppe sans l'emprisonner. « Vous verrez, médisait un jour un enthousiaste de l'école espagnole, en me montrant ce tableau, vous verrez qu'une si belle chose ne convaincra pas nos incrédules, les amants entêtés de l'idéal, car il y a des miracles impossibles... et pourtant cet âne a parlé. »
En 1643, la place de maestro mayor de la cathédrale de Tolède étant devenue vacante, Cano se rendit dans cette ville et se mit sur les rangs; mais on lui préféra Felipe Lazaro de Coyti, et Cano s'en revint à Madrid fort irrité. Ici se place une histoire que Céan Bermudez ' semble regarder comme une fable, bien que Palomino Vélasco l'ait racontée avec beaucoup de détails, disant la tenir des héritiers de Rafaël Sanguinelo, qui fut l'ami du peintre et son hôte s. Alonzo Cano, dit-il, rentrant un soir chez lui, trouva sa femme assassinée; ses bijoux étaient volés, et un italien, qui demeurait avec eux, avait disparu. A l'instant il soupçonna celui-ci d'être l'auteur du meurtre, mais la justice ayant penché à croire que lui, Cano, avait tué sa femme, soit dans un accès de jalousie, soit pour se remarier avec une certaine dame dont il était notoirement amoureux, le peintre instruit du danger qui le menaçait, sortit secrètement de Madrid et se dirigea sur Valence, après avoir fait courir le bruit qu'il était passé en Portugal. Arrivé à Valence incognito, l'artiste y lit quelques peintures, et bientôt, pour mieux échapper aux poursuites, il se réfugia dans la chartreuse de Portacœli, à trois lieues de la ville. On sait, en effet, qu'il y peignit sept grands tableaux, et il voulut même prendre l'habit de chartreux, mais il ne put accomplir sa résolution. Enfin il osa revenir à Madrid, toujours sous d'autres noms que le sien , et il alla demander l'hospitalité et le secret au régidor don Rafaël Sanguineto. Mais un jour qu'il avait eu l'imprudence de se montrer dans les rues de Madrid, il fut reconnu, appréhendé au corps et mis à la torture. On dit que Philippe IV, informé de ce fait, défendit que l'on touchât au bras droit de l'artiste, en considération des belles choses que ce bras avait peintes. Ce qui paraît certain, c'est ipi' Alonzo Cano endura courageusement la torture, et que n'ayant pu lui arracher un seul mot, un seul cri, on le mit en liberté. Tel est en substance le récit de Palomino.
Le judicieux auteur du Dictionnaire des peintres espagnols, Céan Bermudez, qui écrivait au commencement de ce siècle, dit avoir fait toutes ses diligences pour découvrir les traces de ce prétendu procès, sans pouvoir y parvenir, y no s:- lia podido hallar. Il ajoute que Lazaro Diaz del Valle, qui vivait à Madrid dans le temps même d'Alonzo Cano, ne dit absolument rien de cette dramatique histoire, bien qu'il entre dans maintes particularités
1 Voyez le Diccionario historien de /os mas /lustres pro/esores de las bel/as artes en Kspahn, compuesto par D. Juan Agustin Cean Bermudez. Madrid, Narra; in-12, (> vol.
2 Las ridas de los pintores ij estatuarios eminentes espaùo/rs par Don Antonio Palomino Felasco. Londres, ¥l\A
AI.ONZO CANO (1601).
sur la vie de 08 prand artiste. Mais si l'on peut arguer du silence <le l.azaro l)iaz, il faut dire qu'on autre
chroniqueur, inconnu sans doute a Céao Beraudez, don José Pellicer, n parlé du fait en question dans ta
Inaks wuuaueritM et en s même précisé la date, qui serait le l i juin KM 4 : « Il y a quatre jours, dit-il.