‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 41 sur 83 · LK CHRIST MORT · texte numérisé non relu

LK CHRIST MORT

Alonzo Ce.no, peintre célèbre, avait chez lui un pauvre (pobre) qui venait copier les modèles qu'il avait peints. Au moment où Alonzo était dehors, et où sa femme, excellente créature, reposait dans son lit, le copiste sortit de l'atelier de Cano, entra dans la chambre de la dame, lui donna quinze coups de couteau, la laissa morte et s'échappa. Ceux qui accoururent à ses cris lui trouvèrent dans les mains des mèches de cheveux qu'elle avait arrachés au meurtrier. Quand vint son mari, les soupçons se portèrent sur lui, à cause des querelles fréquentes qu'il faisait à sa femme pour quelques légèretés de conduite, et il lui arrêté; mais il subit la question avec une fermeté indomptable, niant jusqu'au bout qu'il lût l'auteur d'un tel meurtre, et L'affaire ayant été instruite, Alonzo Cano fut reconnu innocent '. »

Vino -ii mariilo : y por indicios de disfruslos que ténia cou e I la solire mocedades sujas, le prendieron. \ habiendo

Nous devons croire, en effet, que l'innocence d'Alonzo Cano ne fit plus aucun cloute après sa mise en liberté, puisqu'il fut nommé, trois ans après, majordome de la confrérie de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Un des devoirs de cette charge était de figurer à la procession de la semaine sainte, à laquelle assistaient en corps les peintres et les orfèvres, avec les alguazils de la cour. Mais le fier Âlonzo se sentit humilié d'avoir à paraître en public avec des alguazils, et il refusa de se rendre à la procession, ne voulant pas compromettre la dignité de son art ni sa dignité personnelle. Pour cette contravention aux règlements, Cano fut condamné à une amende de 300 ducats. Toutefois, encouragée par cet exemple, la communauté des peintres ne cessa depuis lors de réclamer contre son adjonction aux alguazils dans les cérémonies publiques : « Je tiens dans mes mains, dit Bermudez, l'original des remontrances présentées à ce sujet par Matias de Torres, par Josef Donoso, et même par Laça (iiordano, qui protestait encore en 1695. »

Sous les apparences de cette humeur intraitable, Âlonzo Cano cachait une âme généreuse, un bon cœur. Quand les pauvres lui demandaient l'aumône dans les rues de Madrid, il ne manquait jamais de leur donner. et s'il se trouvait sans argent, il demandait une plume et du papier, et il improvisait un de ces beaux dessins pleins de charme et de goût qu'il savait fort recherchés; puis il le donnait au mendiant en guise d'aumône, en lui indiquant le nom et l'adresse de quelque amateur capable d'en donner un bon prix. Le dessin, du reste, était un plaisir pour Cano, un délassement. Non -seulement il dessinait toujours l'esquisse des tableaux qu'il devait peindre lui-même ou faire exécuter par ses élèves, mais souvent il lui arrivait, par manière d'amusement, de laisser courir sa plume sur le papier sans idée préconçue et de profiter ensuite des lignes qu'il avait tracées au hasard, pour en tirer quelque motif gracieux qu'il terminait avec beaucoup de soin el de délicatesse. D'ordinaire les dessins de Cano sont faits à la plume sur papier blanc avec une teinte de lavis. Depuis deux siècles il en est sorti d'Espagne un très-grand nombre, et ils y sont devenus rares. Les plus précieux, dit le biographe espagnol, ne sont peut-être pas ceux qu'il a le plus finis, mais au contraire ceux qui, jetés rapidement sur le papier, montrent toute la vivacité de son génie, toute la sûreté de sa main.

A l'âge de cinquante ans, après un second voyage à Tolède, où il fut appelé pour donner son avis touchant quelques ouvrages exécutés dans la cathédrale, Alonzo Cano résolut de retourner à Grenade, sa patrie, et de s'y faire prêtre. 11 voulait passer en paix le reste de ses jours, dans l'alternative du travail et du repos (y trabajar con algun descanso). Une place de chantre étant devenue vacante à la cathédrale, le peintre n'eut pas de peine à faire comprendre aux chanoines qu'ayant plus de chantres qu'il ne leur en fallait au chœur, ils trouveraient de l'avantage à s'attacher un artiste qui, peintre, sculpteur et architecte, pourrait chaque jour travailler à la décoration et aux embellissements de leur église. Les chanoines de Grenade, très-édifiés sur le talent du peintre andaloux, se laissèrent persuader et appuyèrent eux-mêmes sa demande auprès de Philippe IV. Le roi, par un décret du 11 septembre 1651, conféra la ration, c'est-à-dire la prébende de musicien, à Alonzo Cano, sous la condition de se faire ordonner in sacris dans le cours de l'année. Le 20 février suivant, l'artiste prit possession de son bénéfice, et on lui donna pour atelier le premier étage de la grande tour de la cathédrale. Mais une fois installé, Cano ne vit rien de bien pressé à recevoir les ordres. Déjà d'ailleurs son existence était telle qu'il l'avait rêvée, car le chapitre, en considération de ses talents et du parti qu'on en pouvait tirer, l'avait dispensé de l'assistance au chœur et des exercices pieux de chaque jour, à l'exception des dimanches et des fêtes. Le temps du noviciat s'étant écoulé sans que le peintre eût pris les ordres, le chapitre lui accorda un délai, passé lequel il fut sommé de remplir les conditions de sa prébende. Mais Cano reculant toujours devant la gravité de sa première résolution, les chanoines s'adressèrent au roi, le priant de déclarer le bénéfice vacant. En effet, par une cédule royale, datée du 29 août 1656, Philippe IV décida que si lé titulaire n'était pas ordonné au plus prochain des Quatre-Temps, il serait pourvu à la vacance. Les Quatre-Temps se passèrent, et Cano ne reçut point les ordres. Alors le chapitre lui saisit ses revenus,

dadole tormento, nego en él haberla hecho matar. Ya se ha veeibido la causa a prueba, y se crée estar sin culpa. » Anales.... Ce passage des Annales de Pelliccr est cité dans une Biographie manuscrite d'Alonzo Cano, en espagnol, qui nous a été obligeamment communiquée par M. Delaroca.

M.ONZO CANO (1601). 7

et, foret1 dans ses retranchements, le bénéficier se vit obligé d'aller à Madrid solliciter Ml réintégration. Ileureusemenl qu'à ta cour il rencontra l'évéque de Salamanque, auquel il sut inspirer de l'intérêt, et, qui, sans v regarder de trop près, lui confina une cbapellenie et l'ordonna sons-diacre. Cuno pol dés lors rentrer en jouissance de sa prébende, et en effet une troisième cédule, du 15 août 1658, la lui rendit avec les arrérages échus, et il la conserva jusqu'à sa mort, arrivée le 3 octobre 1667 et non, comme le dit par erreur l'alomino.

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SAINT JEAN 1. KVANGEI. I.- r E.

en 1676. Caao fut enterré sous le chœur de la cathédrale, dans la niche du caveau qui fait face à la porte, dit la Biographie manuscrite que nous avons sous les jeu i.

Nous avons vu, il y a quelques années, au musée espagnol du Louvre, un poitrail d'Alonzo Cano par lui-même. Son caractère y était peint au vif. 11 avait le nez aqnilin, les yeux injectés, la mine pointue et farouche. Kh bien! cet homme qui portait une physionomie d'inquisiteur, il avait en horreur l'inquisition. Si son pourpoint avait seulement touché l'habit d'un membre du saint-Office, il le quittait à l'instant pour ne s'en plus servir. S'il apercevait dans une rue un penitentiario, il passait dans une autre. Quant à l'excessive lieiie de son humeur, elle lui venait surtout de la haute opinion qu'il avait de son art. In jour qu'un auditeur de Grenade lui marchandait un tableau, il lui arracha la toile des mains et la mit en pièces devant lui. Une autre l'ois, travaillant au chœur de la cathédrale de Malaga, il crut s'apercevoir que son talent n'était pas

apprécié : il interrompit son travail et refusa obstinément de le reprendre. Enfin étant au lit de mort, comme le prêtre lui donnait à baiser un crucifix mal sculpté, il le repoussa en disant : « Tirez, tirez, mon père, il est trop mal fait pour que je l'embrasse1. » Et il se fit apporter une simple croix de bois. Ce dernier trait caractérise parfaitement le génie d'Alonzo Cano. Un amour aussi ardent de la beauté plastique était, il faut le dire, une passion assez nouvelle parmi ces peintres espagnols qui avaient été si indifférents jusqu'alors sur le choix des modèles, sur la noblesse des formes et des figures, et dont l'unique préoccupation était d'exprimer le sentiment chrétien dans toute sa profondeur, dans toute son austère tendresse. Alonzo Cano fut le premier païen de la peinture espagnole. Après lui, l'art de l'Espagne tomba peu à peu dans le matérialisme pur; l'esprit qui le vivifiait se retira; il perdit sa poésie, il rendit l'âme.

CHAULES BLANC.

1 « Y el no querer mirar el crucifixo que le presentaba el saeerdote, quando lo estaba auxiliando para morir, por cslar mal executado, pidiendo una cruz con la que fallecio abrazado. » Cean Bermudez.

BMIEMIIIS IBÏ HlBIKGM'lKDISo

Alonzo Cano a formé plusieurs élèves qui ont eux-mêmes laissé un nom et parmi lesquels il faut citer : pour la sculpture, Pedro de Mena et Josefde Mora; pour la peinture, Alonzo de Meja, Miguel-Geromino C.ieza, don Sébastian de Serrera Iîarunero, Pedro-Atanasio Iiocanegra, Ambrosio Martinez, Sébastian Gomez, don Juan iNifio de Guevara et .losef Hisueno. Itien n'est plus rare que les tableaux d'Alonzo Cano en dehors de l'Espagne. On n'en trouve presque aucun dans les musées de l'Europe.

Le Louvre n'en possède plus un seul depuis que le musée espagnol, qui avait été formé par l'ordre du roi Louis- Philippe et par les soins de MM. Taylor et Dauzats, a été rendu par la république à l'ex-roi et vendu à Londres par ses héritiers.

A la PwAcoTHéQEE de Munich, il existe un tableau d'Alonzo Cano. — Saint Antoine de Padoue, tenant sur ses bras l'enfant Jésus, est à genoux devant la sainte Vierge, qui vient de lui apparaître. — Ce tableau est sur toile.

Les tableaux de Cano n'ont guère été connus en France que depuis le commencement du siècle, qu'ils y fuient apportés par le maréchal Soult. A partir de celte époque, nous en voyons paraître quelques-uns dans les ventes.

Vente Lebrcn, -18(19. — Un Rosaire. Composition de trois figures. (39 pouces sur -10.) — 6,C>50 francs.

Vente de Livry, -1 8-J-î — Buste de saint Jean-Baptiste. Morceau d'étude de 23 pouces sur 18. — 225 francs.

Vente Agcado, \ 8-13. — On y voit figurer jusqu'à quatorze tableaux d'Alonzo Cano; mais dans le nombre il en était plus d'un d'équivoque. Voici ceux qui se vendirent le plus cher.

Jésus remettant les clef s à saint Pierre. (Composition de treize ligures.) — Saint Pierre à genoux reçoit les clefs. — 535 francs.

Martyre de saint Sébastien. (Trois figures.) — Le saint est secouru par deux femmes qui retirent les flèches de son corps et pansent ses blessures. (58 centimètres sur 72. — 'i50 francs.

L'Atelier de saint Joseph. — L'enfant Jésus lui présente une scie. Saint Joseph interrompt son travail pour lui parler. La Vierge, occupée à coudre, les regarde. — 800 francs.

Sainte Madeleine. — Elle est dans sa grotte, les cheveux épais, éploréc, la tète appuyée sur sa main gauche. Elle regarde une image du Christ placée devant elle. Au-dessus

de sa tête voltigent des chérubins. (Sept figures.) — 705 fr.

Autre Madeleine. — Elle est assise dans sa grotte, les mains croisées sur sa poitrine et adorant le crucilix. Des anges lui font de la musique. (Sept figures.) — (180 francs.

Vintf: du Maréchal Soclt, 1852. — Un éréque donnant la communion à une jeune Jille. — Deux anges font auprès de l'évoque les fonctions d'acolytes; l'un d'eux tient le ciboire. (87 centimètres sur 43.) — 7,000 francs.

Fision de saint Jean. — Il est enlevé sur une haute montagne par un ange qui lui montre la Jérusalem céleste.

— 11 est gravé dans le musée Réveil. (85 centimètres sur 45.) — 12,-100 francs.

La Fision de l'agneau. — Saint Jean aperçoit l'agneau tenant le rouleau dont il vient de rompre les sept sceaux. — Gravé dans le musée Réveil. (73 centimètres sur 10.) — 2.550 francs.

La Fision de Dieu. — Le Père éternel descend du ciel, escorté par deux archanges aux ailes déployées. Saint Jean contemple cette vision. (Môme dimension.) — 3,700 francs.

Saint Jean. — Assis, tête nue, vêtu d'une tunique blanche et d'un manteau rougeàtre, il tient un vase d'or d'où s'élance un dragon symbolique. (49 centimètres sur 35.) — 2,800 francs.

Saint Jacques. — Assis, vêtu d'une robe violacée que recouvre un manteau vert, il indique de la main droite un objet invisible; de l'autre il tient son bourdon. (Même dimension à peu près.) — 2,-100 francs.

Sainte Agnès. — Elle est vêtue d'une robe jaune dorée, coiffée de perles et d'un voile qui retombe sur ses épaules. Elle porte une main sur son cœur et tient de l'autre la palme du martyre (-15 centimètres sur 90). — -1,000 francs.

Vente Loris Philippe, J853. — La Fierge et l' Enfant.

— 210 livres sterling, soit 5,250 francs.

L'Enfant Jésus endormi. 23 livres sterl. — La Descente de croix, provenant d'un couvent de Franciscains de Cadix. 50 livres, 1,250 francs.

L'Ane de Balaam (morceau capital), provenant d'un couvent de Xérès. — ■ 210 livres, soit 0,000 francs.

La Fierge et l'Enfant. — 200 livres, soit 5,00<i francs.

Portrait de Cano (dans sa vieillesse). — ■ 39 livres, soit 975 francs. Sainte Thérèse guérissant un enfant malade.

— h\ liv., soit 1,025 francs.

Impr. Ejr:ard et Cic, rue Djmictie, 2.

écoce édAaano/e.

J&cwtrcu/d, trtue&f reftaieeiœ.

JUAN DE PAREJA

Il est arrivé à Pareja, comme à Mazo, que pendant longtemps, au Musée même de Madrid, un de ses portraits a été attribué à Velazquez. Ce portrait, peint par Pareja, et qui est encore catalogué Velazquez (n° 142), représente Philippe rv, debout, tenant de la main gauche son chapeau et dans la main droite un papier; costume tout noir; pour fond et accessoire, un rideau cramoisi et une table couverte d'un tapis de même couleur. On voit par notre gravure combien cet arrangement, ainsi que la tournure du personnage et les qualités de l'exécution, rappellent Velazquez. Dans tous les sens du mot, Pareja fut bien Y esclave de Velazquez. Il n'a pas, comme Mazo, une personnalité à côté du maître : il n'en est que l'ombre, cette prolongation flottante de «celui qui est.» Mais l'ombre peut quelquefois avoir les apparence* de la réalité : témoin la fable de La Fontaine.

Il y avait encore à Séville, au commencement du dix-septi«-

siècle, beaucoup de familles toujours maintenues dans la même condition servile depuis l'époque des anciennes invasions mauresques. Ne de parents esclaves, à Séville même, vers 1606, Juan de Pareja servait. eil cette qualité d'esclave, Velazquez. lorsque le jeune maître fut mandé à Madrid, en 1623. On ne sut

pas si Velazquez avait hérité de cet homme ou s'il l'avait acheté. Quoi qu'il en soit, la chance ne fut pas mauvaise, ni pour le maître, qui eut jusqu'à sa mort un serviteur fidèle, ni pour l'esclave, qui, profitant de cette domesticité en contact incessant avec le génie, sut se transformer en véritable artiste et conquérir une place dans l'histoire de son pays.

Pareja fut d'ailleurs plutôt le rapin que le valet de Velazquez. 11 avait dix-sept ans, Velazquez vingt-quatre ans, lors de leur arrivée à Madrid. Philippe IV avait dix-huit ans. La vie ne sera pas dure pour le petit mulâtre à côté du jeune peintre, familier du petit roi indolent, qui lui-même faisait aussi de la peinture. Dès 1623, Velazquez avait son brevet de peintre royal; dès 1626, il était logé au palais, dans la Trésorerie. Pareja le servait surtout à l'atelier; il broyait les couleurs, il apprêtait les toiles, il nettoyait les pinceaux, il préparait la palette ; dans ses moments de loisir, il dessinait en cachette, il copiait les peintures de son maître, il s'initiait à l'art avec un amour que le mystère excitait encore , « avec l'empressement d'un amant et la circonspection d'un conspirateur », dit très-bien M. Stirling.

Voir constamment peindre Velazquez, être le confident silencieux de ses inspirations, de ses recherches, de ses caprices, assister à ses conversations intimes avec ses confrères, il y avait bien de quoi éveiller et fortifier une vocation artiste.

Lorsque Rubens, à Madrid, en 1628, fréquenta l'atelier de Velazquez, Pareja était là, naturellement. Lorsque Velazquez fit son premier voyage en Italie, de 1629 à 1631 , Pareja l'accompagnait, et il visitait avec lui les galeries et les monuments de Venise, Ferrare, Bologne, Rome, Naples. Au retour de ce voyage, l'atelier de Velazquez fut transporté dans la galerie du nord de l'Alcazar, plus rapprochée des appartements royaux, et chaque matin Philippe IV venait voir travailler son peintre favori, causer avec lui, poser pour un de ses nombreux portraits. Pareja était toujours là. Lorsque Murillo vint à Madrid, en 1643, et fut patronné par Velazquez, Pareja dut bien s'intéresser aux études du jeune Sévillan. En 1 G i 8 , Velazquez retourne en Italie et il emmène encore avec lui le modeste serviteur, de Gènes à Milan, à Padoue, à Parme, à Florence, et, pour la seconde fois, à Venise, à Bologne, à Naples et à Rome.

C'est à Rome, et «pour s'exercer la main», qu'avant d'entreprendre le portrait du pape Innocent X, Velazquez fit de Pareja un portrait qui circula dans les ateliers et décida de son élection comme membre de l'Académie de Saint-Luc. Ce portrait, exposé au Panthéon avec les productions des autres artistes romains, le jour de la fête de saint Joseph, eut un succès prodigieux *. Quelles émotions pour le pauvre Pareja, qui avait toujours caché ses études passionnées et le talent que lui-même avait acquis mystérieusement !

« Telle était la réserve de son caractère , dit M. W. Stirling, qu'il était revenu de ce second voyage à Rome, et qu'il avait atteint l'âge assez avancé de quarante-cinq ans, avant que son maître soupçonnât qu'il était capable de faire usage des pinceaux qu'il nettoyait. » Richard Cumberland explique cette longue et douloureuse dissimulation de l'esclave devenu artiste, par le préjugé aristocratique, alors encore toutpuissant en Espagne , et par la fierté hautaine de Velazquez. La supposition n'est pas invraisemblable, puisque Pareja n'avait jamais osé se révéler à son maître, et qu'il imagina de faire découvrir son secret — par le roi.

L'atelier du fécond Velazquez était, comme on le devine bien, encombré de toiles, dressées sur les chevalets ou pendues aux lambris; quelques-unes posées à l'envers contre la muraille. Philippe ne manquait jamais de se faire montrer à l'endroit ces tableaux, qui piquaient sa curiosité.

Pareja se risqua enfin à un petit coup de théâtre, entre le roi, l'esclave et son maître. Il introduisit dans

1 De ce portrait, peint par Velazquez , M. W. Stirling a écrit la description suivante : « Un mulâtre d'un air intelligent . aux yeux vifs , ayant le nez épaté , les lèvres grosses , les cheveux crépus caractéristiques de sa race ; il est vêtu d'une jaquette d'un

vert foncé, et il porte autour du cou une collerette blanche et tombante Lord Carlisle possède (au ehAteau Howard, dans le

Yorkshire) une tête d'un homme de couleur, exécutée par la même main (la main de Velazquez), portrait qu'on pourrait regarder comme celui de Pareja. » — Dans ses Trésors d'Art en Angleterre, M. Waagon mentionne avec éloges ce portrait de Howard Castle : « .... Un homme de race nègre; expression frappante de naturel, coloris d'un grand mérite. »

JUAN Dl£ PAHEJA (1006). 3

l'atelier une de ses propres peintures, ayant soin de la tourner du coté du mur. Philippe entre, fait retourner le tableau et l'admire; l'esclave tombe à genoux, confesse qu'il eat l'auteur de la peinture, et il implore la protection royale. Alors Philippe, s' adressant à Velazquei, bien surpris nos doute, — Je t'avertis,

dit-il, qu'un lioimne ipii a ce talent ne peul rester esclave.

L'avertissement était un ordre : Yelazqiiez s 'empressa de signer une licence d 'affranchissement, et d'esclave Pareja passa disciple du grand peintre.

L'anecdote, qui paraît très-authentique, fait honneur à Philippe IV. «Le monarque était bon homme», dit M. \V. Slirling. Oui, ce grand roi des Kspagnes et des Indes était un amateur d'art et de littérature, un

LA VOCATION DE SAINT MATHIEU (Musée de Madrid).

ingénia, qui écrivait, qui dessinait, qui protégeait les hommes d'imagination, et qui laissait la politique à des intrigants de palais : «Pendant que son magnifique empire tombait en ruines, dit ailleurs l'auteur anglais, Philippe remplissait un rôle dans de petites comédies jouées sur son théâtre particulier, passait son temps dans les ateliers des artistes, assistait avec pompe à des combats de taureaux ou à des auto-da-fé ( le brave homme!), ou bien, retiré dans son cabinet du Prado, il s'entretenait avec ses maîtresses, lorsqu'il ne s'occupait pas des projets de nouveaux travaux à exécuter dans ses jardins ou dans ses galeries. »

L'affranchi Pareja n'en continua pas moins son service auprès de l'illustre maître, mais il put se livrer en même temps à sa passion d'artiste. C'est alors, sans doute, qu'il peignit sis grands tableaux, comme la Vocation de saint Mathieu, dont nous donnons la gravure. Cette toile, large d'environ quatre mètres, avait été peinte, probablement, sur commande de Philippe IV, pour le palais d'Aranjuez, où elle était encore à

l'époque de Bermudez; elle est aujourd'hui au Musée de Madrid (n° 134 du Catalogue). La première figure, debout, à la gauche du spectateur, est le portrait de l'auteur, qui figure en tête de cette notice. Pas d'autre tableau de Pareja , au Musée royal de Madrid , que cette Vocation de saint Mathieu et le portrait de Philippe IV, qui lui sera restitué dans un nouveau catalogue. Rien au Musée national ni à l'Académie. Cean Bermudez cite encore quatre tableaux religieux : un Baptême du Christ, à la Trinité de Tolède, un Saint Jean l'Evangéliste, un Saint Oroncio et une Notre Dame de Guadeloupe , aux Récolets de Madrid.

Mais c'est comme portraitiste que Pareja doit compter dans son École. «Beaucoup de ses portraits sont attribués à Mazo, même à Velazquez, et il est bien difficile , ajoute Cean Bermudez, de les distinguer les uns des autres. » A preuve, le Philippe IV du Musée de Madrid. Tenons pour certain qu'il y a encore bien des révisions à faire dans les tableaux espagnols , moins étudiés et moins connus que ceux des autres Écoles , surtout quant aux maîtres de l'entourage de Velazquez. Une fois éveillés sur les adhérences de Mazo, de Pareja , de Carreno , de Murillo lui-même , et de quelques autres peintres au style et à la pratique de Velazquez , les connaisseurs sincères arriveront peut-être à rectifier bien des attributions ambitieuses.

Où sont, en effet, les nombreux portraits peints par Pareja, représentant des personnages de la famille royale ou de la cour, soit qu'il ait fait des imitations de son maître, soit qu'il ait produit des œuvres originales?

Un de ses bons portraits, celui d'un provincial des Capucins, en froc noir, et tenant un livre, est au Musée de l'Ermitage (n° 427 du Catalogue): « Portrait très-vivant, très-soigné, et d'une fraîche couleur », dit M. Waagcn.

Il y avait aussi trois portraits de Pareja dans l'ancienne collection Aguado : une dame en costume religieux; un jeune seigneur, en buste, et un autre jeune homme d'environ quinze ans, debout dans un riche appartement, et costumé de soie blanche tailladée de rouge, les deux teintes affectionnées de Velazquez.

Il est bien probable que Pareja accompagnait Velazquez et Mazo à la fameuse conférence de l'île des Faisans. Velazquez étant mort presque au retour de ce voyage, Pareja demeura attaché à la fille de son maître si regretté, — celle qui avait épousé Juan Bautista del Mazo, — et il lui continua ses services , tout en exerçant avec honneur sa profession.

Il mourut à Madrid, en 1670, sans doute dans la Trésorerie du palais, où habitaient Mazo et sa femme.

v. BiJRGER.

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Peu de tableaux à signaler :

Les deux tableaux du Musée royal de Madrid : la Vocation de saint Mathieu et le Portrait de Philippe IV.

Dans la galerie du maréchal Soult, vente à Paris, 1852, catalogue rédigé par George et Laneuville, on trouve une Conversion de saint Mathieu dont la description se rapporte au grand tableau de Madrid.

Le tableau de la galerie Soult, que nous ne nous rappelons pas, n'avait que 54 centimètres sur 70; était-ce une petite copie ou une première esquisse du grand tableau de Madrid?

Au Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, le beau portrait d'un Provincial des Capucins.

Dans la galerie Aguado, vente à Paris, 1843, les trois portraits mentionnés dans le texte.

Au Musée de Munich , un grand tableau catalogué Pereda (n° 361), représentant une partie de cartes, avec cinq figures de grandeur naturelle , nous a toujours fait l'effet d'être un original de Pareja. Beaucoup d'élégance, des rouges superbes, une tonalité vigoureuse dans des tons distingués. Influence incontestable de Velazquez.

A l'ancien Musée espagnol de Louis-Philippe , deux petits tableaux attribués à Pareja: l'Ensevelissement et les Saintes Femmes au tombeau ( n°* 204 et 205 ).

Voir, sur Pareja, outre Bermudez, Ponz, Palomino, Cumberland et Stirling, les Musées d'Espagne, par Louis Viardot.

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