PARIS. — IMPRIMERIE POITEVIN, BUE IIA.M1ETTE, 2 ET
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PEDRO DE MOYA
A toutes les époques, l'art, comme In science, n eu ses pionniers, ses découvreurs d'inconnu, esprits remunnts, chercheurs, que la destinée , non moins que les tendnnces de leur caractère , semble vouer tout exprès à des fins mystérieuses. Toujours les lointaines contrées où le génie a d'autres accents et s'inspire d'autres formates leur sourient et les attirent. Exaltés et séduits par les aspects nouveaux, dépouillant le passé, ils s'assimilent avec avidité ce Style, ce coloris, ces procédés étrangers qui les émerveillent et les captivent. Puis, fiers de leurs conquêtes, ils reviennent mêler ces richesses d'emprunt aux originalités natives. Asservie JUWTOO M dans la tradition, l'École, comme brusquement éveillée, sort de sa léthargie et s'agite. Des émulations fécondantes s'établissent. On compare, on cherche, on discute, on tâtonne, jusqu'au jour où quelque puissante personnalité, se saisissant en maître de ces éléments variés, les confonde et les épanouisse en un harmonieuv ensemble.
Cette mission régénératrice, Moya l'a accomplie. Affadie par le Iroid coloris que Luis de Yargas, Pedro de Villegas et d'autres professeurs avaient rapporté d'Italie. l'Kcole
de Séville languissait : Moya lui révèle le coloris des Flamands : elle revit et se transforme. Murillo, enfin, reçoit de Moya l'étincelle qui allume son génie, et l'École d'Andalousie voit surgir le grand maître qui sera sa gloire et son expression suprême.
Pedro de Moya est né à Grenade en 1610. Son premier maître a été Juan del Castillo, dont il partageait les leçons avec Alonzo Cano et Bartolomé Esteban Murillo. Castillo ne pouvait guère enseigner à ses élèves qu'un dessin suffisamment correct, car son coloris, comme celui de la plupart des peintres sévillans d'alors, péchait par la froideur et par une sécheresse souvent extrême. Un beau jour, Moya disparut de l'atelier. D'un caractère ardent, décidé, le jeune peintre avait tout à coup senti s'éveiller en lui la passion des voyages : elle fut irrésistible. Manquant de ressources , il ne trouva rien de mieux, pour mettre son projet à exécution , que de s'engager dans une compagnie qui partait pour les Flandres. Le mousquet sur l'épaule, paradant et guerroyant, il parcourut les Pays-Bas. L'art l'attendait là. En présence des chefs-d'œuvre de l'École flamande, il ressaisit tout de suite son pinceau. Ni les exercices, ni les fatigues, ni les devoirs obsédants de son métier ne furent alors des obstacles pour le fougueux jeune homme. Libre un moment, il courait peindre. Les églises étaient ses musées : sans cesse on l'y rencontrait copiant, dessinant, et c'est à cette gymnastique d'études rapidement menées, qu'il dut d'acquérir cette prestesse de main , cette exécution précise, solide et facile qui est une des supériorités de son talent.
Ces maîtres flamands, à la touche large et grasse, au coloris vivant et sain, l'eurent bientôt subjugué, et peu à peu il arriva à se défaire des étroites et sèches pratiques du Castillo. En même temps son jugement mûrissait et s'élevait, il pouvait déjà consulter son goût et choisir sa manière. Mais une dernière et toutepuissante séduction devait encore s'exercer sur Moya. Le hasard voulut qu'il lût admis à examiner des tableaux et des portraits que venait de terminer Van Dyck, alors dans toute la plénitude de son talent. Il demanda et obtint la permission de copier ces peintures. L'esprit si fin, le caractère si distingué du dessin, toute la grâce noble et aisée du peintre de Charles Ier pénétrèrent et ravirent Moya. Cette fois il n'était plus besoin de chercher : le maître de son choix était trouvé. Dès lors, Moya n'eut plus qu'une pensée, qu'un but : laisser là le métier des armes, passer en Angleterre et rejoindre Van Dyck. Avec sa vivacité ordinaire, il eut bien vite réalisé son plan. Sans appui, sans autre recommandation que le noble mobile qui s'était emparé de lui, Moya partit pour Londres et courut droit à la demeure du grand artiste. Van Dyck l'accueillit parfailement. La résolution, l'énergie du jeune Espagnol lui plurent; il le mit aussitôt à l'œuvre, et, enchanté de l'intelligence de son enthousiaste admirateur, il lui ouvrit son atelier. Dirigé par un maître qui lui témoignait une touchante sollicitude, prompt à saisir et à s'assimiler les qualités saillantes d'un talent vers lequel il était d'ailleurs si naturellement entraîné, les progrès de Moya furent rapides. La mort de Van Dyck vint les interrompre. Moya fut atterré de cette perte. Un plus long séjour à Londres lui devenait insupportable. Il prit passage sur un navire, et, vers la fin de l'année 1641, quelques semaines à peine après la mort de son maître, il débarquait à Séville.
Le vieux Pacheco tenait alors la tête de l'École. Plus érudit, plus professeur que peintre, les succès de son gendre Velazquez n'avaient pas peu contribué à lui donner une autorité que justifiaient moins ses mérites personnels. Juan del Castillo et Roélas étaient morts. Le fougueux Herrera, ne pouvant souffrir d'élèves. vivait absolument retiré. Alonzo Cano, à la suite d'un duel où il avait blessé grièvement son adversaire, avait dû s'enfuir à Madrid pour y rechercher la protection de Velazquez. Zurbaran s'était créé cette originalité qu'on lui connaît, grandiose, sévère, ascétique : il avait peu d'élèves. — Enfin, Murillo, pauvre, bien inconnu et s'ignorant encore soi-même, en était réduit pour vivre à peindre des pacotilles de peintures qu'il vendait à la foire et qui s'expédiaient dans les Amériques espagnoles. Tel était, à Séville. le personnel des maîtres lors de l'arrivée de Moya.
Moya fut bien vite entouré de quelques anciens camarades et de tout ce qui s'intéressait à la peinture. On était curieux d'examiner cette manière nouvelle, de juger ce coloriste splendide, ce Van Dyck qu'on ne connaissait point encore à Séville. Murillo était là. La vue des études et des copies que Moya avait exécutées d'après les grands Flamands, lui causa une sensation profonde. 11 s'aperçut bien vite qu'il
PEDRO DE MOYA (1610). :t
orrait à suivre les enseignements de Castillo. Il comprit qu'au lion d'accuser trop sèchement les contours. il fallait, comme le pratiquaient ces maîtres des Flandres, laisser l'air se jouer autour des lignes et les envelopper pour qu'elles pussent tourner et fuir. Leur coloris doux et savant et cette touche à la fois xi ferme et si fondue de Van Dyck le charmèrent à ce point, qu'il voulut, sans retard, partir pour les Pays-Bas, afin d'étudier dans leur patrie même ces maîtres qui répondaient si complètement aux aspiration» de son naissant génie.
On sait ce qu'il advint de ces projets de Murillo. Ses ressources ne lui permirent point de dépasser Madrid.
Jil S Kl' Il VKMH! 1>IH SKS KRKKKS Musée du Fomento à Madrid).
Mais à la recommandation de son compatriote Velazquez, les demeures royales, le monastère de l'Escorial et les galeries des grands s'ouvrirent pour lui. En présence de tant de chefs-d'œuvre, qu'a-t-il besoin d'entreprendre de lointains voyages? N'a-t-il pas sous les yeux Titien, Véronèse, llubens et Van Dyck. tout un merveilleux ensemble des maîtres de la couleur; et, pour le guider au milieu de ces sublimités de l'art, Velazquez, parvenu lui-même à les égaler, Velazquez, qui le familiarisera avec l'amour du rendu, le goût du vrai et les illusions de la perspective aérienne? Bientôt Murillo se sent en possession d'un style. Par une assimilation successive, il s'approprie toutes les qualités des maîtres qui l'ont charmé; à son tour, il sera un coloriste harmonieux et puissant, et l'École espagnole n'aura plus rien à envier à l'Italie et aux Flandres.
Sans atteindre aussi liant que son élève d'un jour, Moya n'en mérite pas moins de compter, à coté de
i ÉCOLE ESPAGNOLE.
Murillo, comme l'un des plus charmants peintres de l'Andalousie. A la vérité, son talent demeura toujours comme enchaîné par l'imitation. Son originalité ne put jamais se dégager bien nettement, pleinement grandir et s'affirmer. Moya se souvient trop ; et, jusque dans ses meilleures toiles, on retrouvera toujours Van Dyck, llubens et Murillo lui-même, car l'initiateur devint à son tour l'initié, et Moya, pendant le reste de sa carrière, paraît avoir fait plus d'un emprunt aux éclatantes compositions de son glorieux compatriote.
Après un court séjour à Séville, Moya s'en alla habiter Grenade, sa ville natale, qu'il ne quitta plus. Sa vie, si agitée à ses débuts, s'écoule désormais sans bruit, sans grands événements. A peine rencontre-t-on dans ses biographes quelques vagues indications sur cette partie de son existence. On voit seulement qu'elle est partagée entre l'enseignement et des travaux assez nombreux. Il peignit, en effet, pour la cathédrale, une Apparition de la Vierge à un saint évêque, et pour les couvents, des ouvrages importants presque tous disparus aujourd'hui.
Vers 1651, son ancien condisciple Alonzo Cano vint se fixer à Grenade. C'est de cette époque que les écrivains espagnols font dater l'origine de la petite École grenadine, dont la création est commune à l'enseignement des deux maîtres. Quelques élèves de l'un furent en même temps les élèves de l'autre. Atanasio Bocanegra et Juan Nino de Guevara, disciples de Cano, unirent, en effet, à son style le coloris toul llamand de Moya, et se composèrent, de cette double imitation, une sorte de manière originale. Mais e'esl plus exclusivement de Moya que procède Juan de Sevilla, le meilleur et le plus célèbre des artistes grenadins. Il travaillait encore sous la direction du maître lorsque Moya s'éteignit, en 1666, à l'âge de cinquante-six ans.
Particularité singulière, les peintures de cet artiste sont de nos jours extrêmement rares partout, même dans sa patrie. Devons-nous croire que leur trop frappante analogie avec les ouvrages des maîtres qu'il a le plus étudiés leur aura valu d'aller, sous des noms d'emprunt , prendre place dans les galeries étrangères ?
Le Musée royal de Madrid ne possède aucune œuvre de Moya, mais le Musée national a acquis, en 1863, six tableaux représentant X Histoire de Joseph, série charmante et qui peut être considérée comme du plus beau faire du maître.
Dans ces compositions, remplies de mouvement et de vie, Moya se montre dessinateur habile. Elles rappellent Van Dyck et Rubens par l'éclat de leur coloris transparent, profond, harmonieux, et elles sont traitées dans ce parti pris de naturalisme franc et naïf qui est le propre des peintres espagnols, et dont Murillo s'est si heureusement inspiré.
PAIL LEFORT
Depuis la dispersion de l'ancienne galerie espagnole , Moya n'est plus représenté au Louvre : voici la liste de ses ouvrages qu'on peut voir dans les musées et dans quelques galeries de l'Europe :
Musée de Bordeaux. — Portrait d'un Peintre.
Collection de MM. Pereire. — Christ en croix, dans la manière de Van Dyck.
Musée national duFomento, à Madrid. — Six compositions représentant V Histoire de Joseph; elles ont été acquises en 1863 pour la somme de 38,500 réaux.
Collection Salamanca (ancienne galerie Madrazo). — Sainte Famille.
Séville. Collection Garcia de Leaniz. — Jésus prêchant devant le peuple.
Collection Lopez Cepero. — Sainte Madeleine.
Grenade. Musée provincial. — Sainte Thérèse.
Angleterre. Collection R. P. Nichols. — Un Portrait.
Collection Mathew Anderson. — Sainte Famille (exposée à Manchester e:i 1857 .
Collection Shrëwsbury.— LaJoyeuse Partie.
Saint-Pétersbourg. Musée de l'Ermitage. — Port mit <lc Femme.
Aix-la-Chapelle. Collection Suermondt. — Suinl Sébastien.
Vente Aguado. 1843. — Sainte Famille; 460 fr. — Eoce Homo; 245 fr.
Vente de l'ancienne gale ri : espagnole (Londres 1 853,. — Adoration des Bergers; 12^. — Saint Sébastien: i£,\0sch.
Moya a signé quelques-uns de ses tableaux du monogramme suivanl :
PARIS , — UtHMCItl ll'ITLVl.V Kl'fc l'Allimt 2 BT ».
Scate Gà/ioanace.
Jétorérat/d, tTtueéà reuaisua.