RI LN ICI S MOUT EN
Avec Murillo nous allons passer en revue la création, parcourir l'univers, non pas seulement tel que Dieu le fit, mais tel que I imagination des hommes l'a peuplé, par delà les mondes visibles. L'extrême réalité dans ce qu'elle a de plus grossier tout ensemble et de plus pittoresque, les êtres imaginaires en leur expies-ion I la plus suave; l'ombre épaisse des ténèbres d'ici-bas cl les B lueurs éthérées du ciel; la grâce, la beauté svelle et pure des séraphins impondérables, et la misère du mendiant insurgé contre les immondes habitants de sa guenille; toutes les faces ' de la vie, tous les accidents de la lumière, soit qu'elle émane miraculeusement des célestes royaumes, soit que répandue sur la terre elle y fasse briller ligures et paysage»; tout cela pour Murillo est du domaine de son art... que dis-jef entr'ouvranl la voûte azurée, il s'élève jusqu'à la contemplation des lumineuses demeures où le croyant espère une félicité sans égale et sans lin; il voit tourbillonner autour de la Vierge des essaims d'enfants radieux donl son génie fait des anges: il nous montre dans l'air
comme une pluie de chérubins, qui, plus légers que les nuages, voltigent, plafonnent, montent, descendent, se croisent, s'entrelacent, s'appellent d'on sourire, se donnent la main et composent de joyeuses guirlandes balancées par le vent, caressées par un doux rayon de soleil. Les deux éléments qui se disputent la vie humaine , l'idéalisme et l'expérience, la fantaisie et le bon sens, Murillo les a merveilleusement combinés. Semblable en cela au chantre de Don Quichotte, il a été tour à tour rêveur comme le héros de la Manche, grotesque et familier comme Sancho. Il n'est pas une manifestation de la vie, pas un état de l'âme, depuis les sublimes élans de l'extase, jusqu'à l'ardeur du sensualisme, que Murillo n'ait essayé de peindre, et pour lui, tenter c'était réussir. Il a observé dans le corps humain chacune de ses innombrables attitudes, et celle que prend l'orgueil ou que la dignité commande, et celles que font naître la nonchalance, la paresse, le hasard. Les anges, les hommes, les animaux, les arbres, la verdure, le ciel et la mer, il a parcouru d'un bout à l'autre l'échelle des êtres, échelle immense qu'il vit encore se prolonger à travers les contrées glorieuses du Paradis, comme il était arrivé à Jacob dans sa vision.
Il est rare qu'un artiste incomplet mette beaucoup de temps à se produire. La nature l'ayant destiné à comprendre certains aspects, les a si fortement indiqués à son admiration que souvent, au sortir des premières études, le peintre arrive d'un seul bond au genre de talent par où il devra s'illustrer, et même au degré de perfection qu'il lui sera permis d'atteindre. Au contraire, l'artiste doué d'une compréhension universelle, capable de faire vibrer à la fois toutes les cordes de l'art, et d'être ainsi un orchestre à lui seul , celui-là ne se forme pas aussi promptement. Sa marche n'est pas si délibérée, si directe, si résolue. Que de temps ne faut-il pas pour mûrir cette individualité, qui n'a pas encore conscience d'elle-même , précisément parce qu'elle est multiple! Que d'essais, de tâtonnements et de mélanges, que d'excursions dans le domaine des autres et combien de retours sur soi-même, avant de se connaître et de pouvoir dire moi! C'est là l'histoire de Murillo.
Il était né à Sévillele 1" janvier 1618, et non à Pilas en 1613, ainsi que l'avait dit par erreur Palomino1. En ce temps-là les Espagnols appelaient déjà Séville une merveille, que non a vista Sevilla, non a vista maramlla, disaient-ils; mais quoi! cette cité que dans leur emphase ils trouvaient merveilleuse, elle ne contenait pas encore les chefs-d'œuvre de Murillo. Le premier maître du grand coloriste fut Juan del Castillo, son oncle, qui, lui-même, élevé dans les traditions florentines, avait un coloris sec et dur, suivant Bermudez; mais, en revanche, un dessin châtié, sévère et de nature à former de bons élèves. Murillo apprit sans peine ce qu'on lui enseigna, jusqu'au moment où son maître, étant parti pour aller s'établir à Cadix, il se trouva fort désorienté dans Séville, simple écolier, incertain de sa vie et livré aux hésitations de la première jeunesse. Enattendant, il s'exerçait à peindre, pour les vendre à la foire de Séville, une pacotille de peintures, una partida de pinturas , car on donnait ce nom mercantile à une branche considérable du commerce de l'Espagne avec les Amériques. Enluminer des bannières! Tels furent les modestes commencements de Murillo, et si un tel exercice rompait le jeune peintre aux difficultés de l'exécution, et diminuait la rudesse de sa couleur, il ne formait en lui que le praticien.
Heureusement Murillo vit arriver à Séville un condisciple qu'il avait connu dans l'atelier de Juan del Castillo : c'était Pedro de Moya, qui revenait de Londres, où il avait étudié sous Van Dyck. Passionné pour la manière du peintre flamand, Moya s'en était approprié la touche savante, ferme et passée tout ensemble, et comme on ne connaissait point encore à Séville le faire de Van Dyck, chacun s'étonnait d'une peinture si nouvelle. Pour Murillo surtout, la vue des ouvrages de Moya fut une révélation. Il sentit sur-le-champ combien était dangereuse, dure à l'œil et contraire à la nature, l'importance exagérée du contour; il comprit que l'air, en enveloppant les lignes, les estompe, les laisse tourner et fuir. Un autre horizon venait de s'ouvrir à ses yeux : il voulut voyager, aller en Italie, à Venise, dans les Pays-Bas, partout où son génie aurait la chance de se développer, et si Moya'ne lui eût appris la mort récente de Van Dyck, il se fût embarqué pour l'Angleterre. Comment faire néanmoins sans fortune? Fallait-il entreprendre à l'étourdie d'aussi longs, d'aussi dispendieux voyages? Murillo trouve des
1 Cette erreur a été relevée par Cean Bermudez qui s'est procuré à Séville l'extrait de baptême de Murillo (Bartolome Estetan). Voyez le Diccionario historico de los mas ilustres profesores de las bellas artes en Espana, Madrid, 1800.
ËSTEBAN MUKILLO (1618). 3
i v-iiiirces; il achète une partie de toiles, la divise en un grand nombre de carrés qu'il imprime de sa propre main , et il se met à peindre prestement tout ce que lui dicte sa fantaisie, des madones, des sujets de dévotion , des fleurs, des paysages; ici des moines, là des natures mortes; puis il vend sa cargaison à un armateur, et, muni d'un peu d'argent, il part pour l'Italie, sans en prévenir sa famille, sans prendre congé de personne'. Le voilà qui arrive à Madrid, en 1643, âgé à peine de vingt-cinq ans.
Yélasquez était alors en grande faveur à la cour de Madrid. Ami du roi d'Espagne, officier de son palais, il reçoit la visite de Murillo, et fait à son compatriote l'accueil le plus gracieux; à la voix d'un des familiers \lirimdos) de Philippe IV, Murillo voit s'ouvrir les portes du palais de Madrid, du monastère de l'Kseurial, de
UN JEUNE HLNDIANT.
toutes les résidences, de toutes les galeries, de tous les musées. En présence des Titien, des, llubens, dont resplendissent les royales demeures, le jeune peintre oublie son projet de voyage. Qu'a-t-il besoin d'aller maintenant jusqu'en Italie? N'a-t- il pas devant lui ce qui peut ravir un coloriste futur, et même des tableaux de ce Van Ityck déjà tant admiré à travers les imitations de Moya? Ce fut donc sans sortir des appartements du Cierzo et de l'Escurial, sous les regards de Vélasquez, avec m
1 Comprà una portion de lienzo ; la dividià en muchos cuadros ; los imprima par su mano. y pintà en ellos asunlos de devocton... Ccan Bermudez, ubi supra, tome II, page 49.
i ■ ÉCOLE ESPAGNOLE.
conseils, que Murillo accomplit le voyage qu'il avait projeté de faire dans les contrées de la couleur. Trois ans environ furent employés par lui à copier, en les étudiant, les tableaux des maîtres, surtout ceux des Vénitiens et des grands Flamands; mais afin de ne rien négliger, il étudiait aussi le dessin d'après les statues et le modèle vivant, tandis que Vélasquez, parvenu à la perfection de sa prestigieuse manière , le familiarisait avec l'amour du rendu, le goût de la vérité pure et les illusions de la perspective aérienne.
Joachim Sandrart et quelques écrivains italiens ont assuré que Murillo était allé dans sa jeunesse en Amérique. Ces auteurs ont été mal informés : ils ont dit de Murillo ce qui n'était vrai que de ses toiles enluminées, et de son fils Gaspard-Esteban Murillo. Ils n'ont pas voulu croire non plus qu'un peintre d'une si rare habileté se fût passé de voir Ta terre de l'art et de franchir les douanes italiennes; ils ont écrit qu'à son retour d'Amérique, Murillo avait voyagé en Italie; mais, comme le remarque avec vivacité l'auteur espagnol4, serait-il probable qu'un tel voyage fût demeuré inconnu à tant d'amis intimes de Murillo, qui, en effet, n'en ont entendu parler que dans les livres, lorsqu'on sait combien la vie des hommes illustres est observée, connue et suivie jusqu'en la ténuité de ses moindres détails2. Ce qui est certain, c'est que Murillo, de retour à Séville en 1645, peignit pour le petit cloître du couvent de Saint-François, des tableaux qui étonnèrent tout le monde. Ce n'était plus seulement le style de Yan Dyck, tel que Moya l'avait importé à Séville, trois ans auparavant ; c'était un mélange imprévu de toutes les manières que Murillo avait si profondément étudiées, quand, à Madrid ou à l'Escurial , il avait successivement copié des Ruhens, des Titien, des Van Dyck, et Ribera et Vélasquez. Aucune originalité n'était encore saisissable dans cette fusion singulière où la gravité du Titien tempérait le fougueux éclat de Rubens, où l'élégante souplesse d'Antoine Van Dyck mitigeait la sauvage accentuation de l'Espagnolet. Çà et là, malgré le mélange, le pinceau de l'imitateur trahissait plus visiblement chacun des maîtres qu'il avait tour à tour admirés. Ainsi, des anges apparus au saint en extase rappelaient les fortes oppositions de 'Ribera; le superbe tableau de Sainte Claire mourante semblait être un ressouvenir de Van Dyck , tant il y avait de ressemblance pour les airs de tête, de fraîcheur dans les carnations et d'adresse dans le dessin des extrémités. Enfin le Saint Jacques avec les pauvres accusait l'influence directe de Vélasquez. Au moment de rencontrer son génie propre, d'avoir conscience de lui-même, Murillo ne présentait qu'un éclectisme heureux, et cependant, à travers les apparences de l'assimilation, la grandeur du maître commençait à se faire jour.
Qui le croirait? Ce n'est plus au cloître des franciscains de Séville qu'il faut aller aujourd'hui pour voir les peintures par où commença la célébrité du peintre andaloux, c'est à Paris même que se trouvent maintenant la plupart de ces tableaux où la force du clair-obscur est si bien expliquée par la fréquentation des œuvres de Ribera. Emportées dans les fourgons de nos généraux , quelques-unes de ces toiles, comme l'Extatique à la' cuisine, sont venues enrichir le magnifique musée du maréchal Soult; d'autres, telles que la Mort de sainte Claire, ont fait l'honneur de la galerie Aguado. A celte phase seconde du talent de Murillo, se rapportent une Scène de brigands, où se détache, sur un fond de paysage vigoureux, la figure d'un moine arrêté par un brigand demi-nu, dont le torse est exécuté à la façon de l'Espagnolet, et une Fuite en Egypte3, qui représente l'enfant Jésus amoureusement enveloppé dans les bras de sa mère, et porté par l'humble monture qui un jour le conduira en triomphe, tandis que, tirant l'âne par la bride, le charpentier se hâte à travers les ombres de la nuit.
Dans un pays semblable à l'Espagne, Murillo devait être facilement aimé de la foule. Il était précisément doué de ce qui plaît aux Espagnols , et à la différence de Vélasquez , qui reproduisait plus volontiers le côté noble du caractère national, il en saisissait, lui Murillo, le côté vulgaire, les mœurs générales et banales, avec tous les contrastes quelles présentent chez une nation aussi profondément catholique. Il savait peindre la béate ferveur du dévot ou l'extaso du moine illuminé, aussi bien que les haillons d'un gueux superbe ou Je fumier de Job. Pieux lui-même, il va souvent prier de longues heures dans l'église de sa paroisse, sauf à
1 Paloraino Velasco, dans le chapitre II du livre VI, intitulé : El aprovechado, page 62.
2 Aun los atomos mas minimos se observan, dit l'auteur. El Museo piclorico, tome III, page 420.
3 Ces deux ouvrages faisaient partie de la collection du maréchal Soult, collection célèbre, dont la vente, plus célèbre encore, sera l'objet d'un travail où nous rappellerons la destinée et le prix des principaux chefs-d'œuvre qui y figurèrent.
ESTEBAN MIIHILLO (1618).
remarquer après les vêpres telle courtisane qui soulève sa jalousie pour voir si elle sera vue. Catholique,