LA VIERGE A LA CE1NTIUF
Murillo est à la fois mondain et dévot; chrétien, il aime également toutes les créatures humaines, qu'ellesoient élégantes ou contrefaites, enlaidies par la misère ou rehaussées par le luxe, sales jusqu'à la vermine ou
parées comme des reines et brillantes comme des séraphins. Voyez-le sortir du cloître des franciscains, où il vient de peindre des apparitions d'anges qu'on dirait vêtus de lumière; au détour de la première rue, il aperçoit par une fenêtre un gamin à tête rase qui s'est accroupi contre une masure gothique, et s'occupe tranquillement, puisqu'il faut dire le mot, à tuer ses poux au soleil. Un autre aurait détourné la vue; au contraire, Murillo s'arrête; il est frappé de l'effet que produit le rayon qui pénètre par l'ouverture et va réveiller le ton des guenilles. Il trouve la pose naïve et l'encadrement pittoresque; l'accident de lumière est vif, piquant et chaud ; la figure est en relief. En un moment le peintre a crayonné son modèle de hasard, non pas sur le papier peut-être, mais dans son imagination, et de retour à son atelier, il peint ce petit chef-d'œuvre d'observation, de naturel et de clair-obscur qu'on admire au musée du Louvre sous le titre de : Un jeune mendiant . — Les Espagnols l'appellent el piojoso, le pouilleux. — Et il n'oublie aucun détail, ni la simple cruche d'eau, ni le vieux panier d'où sortent quelques fruits, ni les crevettes éparses sur la nappe, c'est-à-dire par terre, préparatifs ou reliefs d'un repas frugal dont le commencement ressemble beaucoup à la fin. La tête sera pleine de caractère ; les lambeaux de la veste seront touchés avec hardiesse, car on ne saurait peindre proprement des haillons; les chairs seront modelées avec soin; la rudesse et le ton basané de l'épiderme , la plante des pieds calleux diront assez les habitudes buissonnières du vagabond, son horreur pour l'eau claire et le travail. De sorte que Murillo, involontairement, aura caractérisé le peuple espagnol par la seule figure de cet enfant sans gêne et sans souci qui tout à l'heure va relever fièrement sa tète, et qui du moins est aussi sobre que paresseux. Quant au tableau, il est vraiment curieux et même agréable à voir :
Il n'est pas de... pouilleux
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Le talent qui devait faire de Murillo le peintre le plus populaire de l'Espagne l'avait déjà mis en vue, si bien qu'il acquit en peu de temps assez de fortune pour sembler digne d'épouser une personne distinguée de la ville de Pilas, una persona de conveniencias , dona Beatrix de Cabrera y Sotomayor. Le mariage fut conclu en 1648. Depuis ce moment, Murillo vit s'accroître rapidement sa renommée en même temps qu'il sentit se développer encore son génie. De tant d'appropriations successives se dégageait enfin la personnalité du peintre. Van Dyck, Ribera, Titien, Vélasquez lui-même, tous les modèles naïvement admirés d'abord, s'éloignaient peu à peu des souvenirs de l'admirateur, et sur leurs traces disparues il s'élevait un artiste nouveau, maître à son tour, qui maintenant avait sa physionomie, son cachet propre, sa signature, et qui s'appelait Bartolome Esteban Murillo.
Ce fut la troisième et la dernière de ses transformations. Le clair-obscur violent qu'il avait emprunté de Ribera s'adoucit sensiblement et gagna en transparence ce qu'il perdait en force. Sa touche devint plus moelleuse, son style se fixa, et il ne lui resta du grand Vélasquez que l'art de dégrader les nuances, de peindre l'air, suivant la belle expression de Moratin. Il en conserva de plus un excellent ton gris qui ordinairement sert de fond aux portraits de Vélasquez , où la gravité des personnages vêtus de noir se combine si heureusement avec ce fond tranquille et froid. Mais que dis-je? Les tons froids de l'Espagne sont encore des tons chauds.
Malgré la fière rivalité de Valdes Leal et la jalousie de Herrera le jeune, Murillo monta facilement à la première place dans Séville. De toutes parts on venait lui demander des tableaux de Vierges, des moines en prière, des Jésus et autressujets de dévotion. — Il les peignait si bien dans le sentiment passionné des Espagnols ! —Pas une communauté de capucins, d'augustins, de franciscains qui ne voulût avoir l'image de son saint patron de la main de Murillo; pas un maître-autel de cathédrale, pas une chapelle de renom qui ne fût réservée à quelqu'une des innombrables Conceptions si vite composées par Murillo et tant de fois variées. On eût dit que ce brillant miracle éclairait continuellement son imagination. La Vierge ravie lui apparaissait toujours vêtue de blanc el de bleu, invariable ajustement qui sans doute dans la pensée du peintre unissait les deux couleurs de la pureté et du ciel. Quant aux chérubins dont il l'environnait, ces tendres zéphyrs de la mythologie chrétienne ont mille moyens d'être gracieux, charmants, naïfs, et de se jouer avec les pans de la draperie