‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 50 sur 83 · A4 - C A8 AS50 N P · texte numérisé non relu

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loin veut être conçu et traité dans le sentiment large du décor. Il doit être dessiné carrément et attaqué avec !>eaucoup de vigueur. Le peintre en brusquant les oppositions laisse à la distance le soin de les rétablir en leur juste tempérament, et s'il manie ses couleurs avec une habile rudesse, il compte sur la dégradation que la perspective aérienne leur fera subir. Murillo n'avait eu garde d'oublier ces principe», qu'il avait vus parfois >i bien appliqués dans la savante pratique de Velasquez. Quand les religieux virent de près ce qu'ils auraient dû regarder seulement de loin, ils se récrièrent sur la grossièreté d'une peinture cahotée, confuse et que >aiis

doute ils croyaient faite avec le manche de la brosse; ils refusèrent de la recevoir. L'artiste, avant de remporter son tableau, demande et obtient qu'on le fasse monter un instant à la place où il devait, s'encadrer. A mesure que la toile monte, les figures se débrouillent, les contours s'adoucissent peu à peu, les couleurs se fondent; ce qui était lâché paraît fini , ce qui était brutal semble doux, et quand la toile estarrivée à sa dernière hauteur, la plus parfaite harmonie enchante les yeux. Les bons franciscains rougissent alors de leur ignorance, et pour apaiser l'artiste irrité, qui veut maintenant reprendre son œuvre, ils sont forcés de lui offrir le double du prix convenu.

Mais comment parler des nombreuses Conceptions de Murillo, sans désigner cette toile dont la beauté est devenue historique, cette fameuse Conception de la galerie du maréchal Soult, trop connue pour être décrite, et qui a coûté à elle seule le prix d'un palais! Les œuvres de Raphaël, de Corrège, de Michel- Ange, n'étaient pas encore montées, que nous sachions, à la hauteur d'une pareille estimation. Il a fallu qu'une peinture lût bien merveilleuse pour n'être pas éclipsée par l'éclat de cette illustre enchère.

Heureuse vie que celle de Murillo! Elle ne fut point traversée, il est vrai, par ces accidents romanesques qui font le charme et le tourment de nos cœurs; la vue de quelques tableaux de Van Dyck, une visite à Velasquez, tels furent les deux grands événements de cette vie d'artiste où ne trouvèrent place ni l'oisiveté ni l'ennui. Dans une ville toute peuplée de moines, de mendiants pittoresques et de dévots illuminés, dans une ville remplie d'églises mystérieuses et — comme dirait La Fontaine — éclairée par les yeux des jeunes filles andalouses, Murillo passa son temps à copier les habitants de la terre, à inventer ceux du ciel. Le monde entier se résumait pour lui dans la cité de Séville. Sur le chemin qu'il avait à parcourir de la paroisse de Santa Cruz, où il demeurait, à la cathédrale de Séville ou bien au couvent des capucins situé hors des murs, il ne perdait rien de ce qui était venu provoquer ses regards. S'il rencontrait les licenciés Alonzo Herrera et Jean Lopez y Tavalan, il était frappé de leurs belles têtes, et il les faisait entrer sous le nom de saint Léandre et de saint Isidore en quelque tableau de dévotion. Sans avoir besoin de voyager, de passer les mers, il sut traiter mille sujets différents, peindre tous les genres, paysages, fleurs, marines et les portraits, et l'histoire et les miracles, les misérables accroupis sur le pavé et les bienheureux emportés à travers les royaumes du paradis.

Suivons un peu en parcourant une galerie célèbre ou même en feuilletant l'œuvre gravé de Murillo, suivons l'histoire de cette jeune fille du peuple, compagne de l'insouciant pouilleux que nous avons déjà surpris à sa toilette. Ici on la voit sur les genoux de sa mère, qui, lui passant le peigne fin sur la tête, lui fait pousser des cris à attirer le chien de la maison ; là sous les arbres au fond d'un jardin, gentiment attifée, elle s'amuse avec des oiseaux auxquels elle a fait un nid dans sa corbeille. Plus tard, grandie et désormais capable d'éveiller et de ressentir l'amour, elle se met à sa fenêtre et fixe un regard effronté. ... sur qui ? je l'ignore ; mais lascivement accoudée, les épaules nues et les cheveux divisés sur le coin du front à la manière des écoliers, elle sourit d'un sourire voluptueux, elle prend pour elle toute la lumière, et, laissant dans la demi-teinte du second plan une duègne richement vieille et disgracieuse, elle fait ainsi ressortir sa jeunesse sur ce fond de laideur. Eh quoi ! n'est-ce pas la même qui, sans doute convertie, pardonnée, devenue à force de repentir sainte Rose de Lima, tient une rose à la main et offre son cœur à l'enfant Jésus, perché comme un colibri sur les branches de la fleur?

Le contraste est le grand ressort de l'art espagnol. Aussi a-t-on vu de nos jours le romantisme français, basé sur le contraste, tourner ses premiers regards vers la patrie de Murillo et de Cervantes. Depuis Hcrnani jusqu'à Ruy Blas, c'est l'Espagne qui a fourni à nos coloristes littéraires pourpoints et guenilles, la basquine noire des duchesses et le manteau troué de don César. Le contraste! personne ne l'a plus souvent mis en œuvre et avec plus de bonheur que Murillo. Toutefois, il ne s'agit point ici des oppositions brusques de lumière et d'ombre, telles que les affectait le terrible Ribera ; chez Murillo, le contraste éclatait dans la philosophie du tableau par le rapprochement imprévu des conditions , par l'antithèse des caractères ou des pensées. Afin de ne pas heurter à la fois l'esprit et la vue, Murillo, à l'inverse de l'Espagnolet, mettait le dualisme dans l'action et l'unité dans le clair-obscur. Le contraste était pour l'âme et l'harmonie pour les yeux. Lorsque, arrivé au dernier terme de son talent, il fut chargé, vers 1670, des grandes peintures destinées à l'église de La Charité, son génie et son œuvre se trouvèrent merveilleusement assortis. Il avait précisément à mettre en scène les deux extrémités que la religion rapproche, que la charité chrétienne réunit: le luxe et la misère, les haillons et la soie, la santé

KSTEBAN MURILLO (1618). 11

florissante et la douleur. Kl justement il habitait lu cilé classique des mendiants. Aveugles, paralytiques, inaneliots.

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