‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 51 sur 83 · SAINT THOMAS DE VILLANDEVA · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS DE VILLANDEVA

boiteux, lépreux et teigneux, il rencontrait tous ces modèles rien qu'en se promenant par les rues de Séville, \ wta hôpital en plein air'.

1 Séville a toujours été une ville de mendiants, nourris par les moines. Elle en est aujourd'hui peuplée plus que jamais.

Mais que do souplesse, que d'abondance et quel facile génie! Comment énumérer, comment décrire l'un après l'autre tant de tableaux variés , touchants, sublimes, l'Enfant prodigue , la Multiplication des pains dans le désert, Sainte Elisabeth de Hongrie, le Paralytique à la piscine*, et tous ces miracles de la charité évangéliquo reproduits par les miracles de la couleur? Jetez les yeux sur cette foule que Murillo a su peindre dans la Multiplication des pains, aussi nombreuse qu'elle apparaît dans le récit de l'Écriture. Si le Christ a nourri cinq mille hommes avec cinq pains d'orge et deux poissons, dit M. Thoré, Murillo a peint cinq mille hommes sur un espace de vingt-six pieds. En vérité, il n'en manque pas un des cinq mille ; c'est une multitude inouie de femmes et d'enfants, déjeunes gens et de vieillards, une nuée de têtes et de bras qui se meuvent à l'aise, sans confusion, sans gêne, sans tumulte. Tous contemplent le Christ au milieu de ses disciples, et le Christ bénit les pains, et le miracle est opéré! Symbole sublime de la fraternité entre les hommes, magnifique enseignement de charité que le peintre a magnifiquement traduit!

Ce que Raphaël Mengs disait des figures de Velasquez, on peut le dire de la plupart des compositions de Murillo; elles semblent créées par un seul acte devolition. On n'imagine guère que le peintre ait pu les concevoir autrement, et ce parfait naturel, s'il a son mérite, a bien aussi quelque désavantage. Chez Velasquez, par exemple, il est rare que l'arrangement d'un portrait ou la disposition d'un tableau d'histoire n'ait pas la saveur de l'inattendu, même avec une vérité saisissante. Chez Murillo, la conception est si prompte que l'art n'a pas même eu le temps d'intervenir. On serait tenté de croire que la composition s'est combinée d'elle-même, et de la considérer comme une bonne fortune. Néanmoins les groupes se balancent, et si, quelquefois les diverses parties manquent de pondération, ainsi qu'on peut le remarquer dans le Saint Philippe de la galerie du maréchal Soult, c'est là une exception rare. Àh ! sans doute , il est des peintres sages et réfléchis qui ont le talent d'intéresser le spectateur au secret équilibre des différents groupes de leur tableau ; ils savent que tel homme de goût trouvera du charme à découvrir ces compensations dont la loi est un mystère; mais quand on est devant un artiste aussi expansif, aussi passionné que Murillo, quand tout est dominé par la supériorité de l'expression , comment songer à la convenance de ces occultes symétries? Si je contemple l'Enfant prodigue, je suis tout entier à la joie qui éclate sur le visage paternel et dans le geste des serviteurs qui préparent un festin, et jusque dans les caresses du petit chien de la maison, qui a reconnu le fils de son maître. L'enfant prodigue! il est pâle et défait, sans être enlaidi; c'est l'image de son cœur qui s'est flétri, sans se dégrader. Il est là, partagé entre la honte de ses souvenirs et la douceur d'être pardonné. Quelle intelligence des choses humaines! quelle philosophie! Et comme l'exécution est onctueuse, agréable, en harmonie avec le sentiment qui remplit la scène. La couleur est gaie, la touche facile; il semble que la nature elle-même prend part à la fête de cette famille, à leur allégresse, et la clarté d'un beau jour leur sourit, comme dit Montaigne.

Le caractère de Murillo ressemblait au style de ses ouvrages ; il était aimable et doux. Cependant le sang espagnol qui circulait dans ses veines le rendait prompt à s'irriter: on ne possède d'ailleurs qu'à ce prix l'heureuse faculté de sentir vivement les belles choses. 11 vivait en bonne intelligence avec un excellent paysagiste, Iriarte, qui, au dire de Murillo lui-même, faisait le paysage d'inspiration divine*. Iriarte exécutait les fonds de Murillo; il y mettait de beaux arbres au feuillage léger, des sites riants ou sauvages, appropriés au sujet, des eaux limpides et des lointains vaporeux qui s'accordaient parfaitement avec l'intention du maître. A son tour, Murillo enrichissait de jolies figures les paysages d'Iriarte. Ils avaient ensemble deux fois plus de talent qu'il n'en fallait pour un chef-d'œuvre. Un jour ils se piquèrent sur la puérile question de savoir lequel des deux devait commencer un tableau commandé au paysagiste par un amateur qui avait compté sur l'alliance des deux amis. Murillo, dans un moment d'humeur, prit la palette et fit d'un seul coup le paysage et les figures de manière à enchanter l'acheteur. Il venait de découvrir en lui un artiste nouveau qu'il ne soupçonnait point, un admirable paysagiste : la même chose était arrivée à Rubens.

4 Ce tableau, comme celui de l'Enfant prodigue, faisait partie de la galerie du maréchal Soult. 11 avait été payé 8,000 réaux à l'auteur (2,120 francs). Le maréchal Soult l'avait vendu au roi 200,000 francs; mais le marché fut rompu. La Multiplication des Pains valut 15,975 réaux. Voyez Cean Bermudez.

2 Quilliet, Dictionnaire des Peintres espagnols, page 105.

ESTKBAN MIIHILLO (1(518). 13

Tout Paris a vu dans la galerie de M. Aguado et au musée espagnol du Louvre, que la famille d'Orléans nous a repris, des paysages de Murillo. Ils sont compris à la façon de Kuliens, avec largeur et dans la masse. Du

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