ECOLE II
Naples
sauver l'école qui se perdait, mais du moins lutter, dans une certaine mesure, contre l'invasion des doctrines mauvaises et retarder de quelques années, de quelques jours, l'instant de la grande défaite? Mais ses divers maîtres, l'inévitable action des événements qui s'accomplirent autour de lui, et les influences qui, jusqu'au sein de sa famille, vinrent le poursuivre, tout concourut à compromettre en Luca Giordano les qualités heureuses de sa nature.
Il était né à Naples en 1632 : son père, Antoine Giordano, était, si j'en crois Dominici et Palomino, à qui j'emprunterai beaucoup pour écrire cette notice ', un assez mauvais peintre, ou moins encore, un marchand de tableaux. Originaire d'Espagne, il était venu s'établir en Italie et il y faisait, avec plus de zèle que de bonheur, des copies d'après les ouvrages des maîtres à la mode. Naples, on le sait, était alors comme une province de la Péninsule : un vice-roi l'administrait au nom de Sa Majesté catholique ; les costumes des habitants, leurs mœurs, leur esprit même obéissaient aux influences de la métropole, et, n'était-ce pas un Espagnol de la vieille roche, le peintre hardi qui tenait alors, à Naples, le haut du pavé, ce farouche Ribera, ce maître de toutes les violences, ce rude coloriste dont l'Italie n'avait pu adoucir l'énergique tempérament? Or, le père de Giordano demeurait tout a côté de Ribera : Luca passait des journées entières dans son atelier, et, enfant, il jouait avec ses brosses et sa palette, armes puissantes dont ses petites mains essayaient déjà de se servir. A sept ans, Giordano put profiter des leçons de Ribera et il fut bientôt en mesure d'étonner, non seulement le vice-roi, — ce qui n'était peut-être pas difficile, — mais Naples tout entière. L'ardent soleil du midi n'avait jamais fait éclore de plus précoces talents '.
Luca Giordano travaillait depuis neuf ans chez Ribera, et déjà il habituait sa main aux violences du pinceau, lorsqu'il fut pris d'un grand désir de courir le monde. Un matin, il quitta furtivement la maison paternelle et s'en alla tout droit à Rome. Là, après quelques jours d'étude solitaire, après avoir admiré Raphaël au Vatican et Carrache au palais Farnèse, il alla se confier aux leçons de Piètre de Cortone, dont la gloire remplissait alors les académies et les écoles. Pour un élève de Ribera, c'était entrer dans un monde tout nouveau. Piètre de Cortone, en effet, ne tenait pas en grande estime la manière vigoureuse des Napolitains ; ami des couleurs tendres et claires, son pinceau poussait jusqu'à l'abus l'emploi des tons bleus et roses et des gris argentés. Cette harmonie, que Ribera recherchait dans les nuances chaudes et dans les ombres durement accusées, le Cortone la poursuivait dans la lumière et dans le scinlillenient des couleurs gaies. Quant au dessin, préoccupé à la fois du sentiment florentin et de la majesté romaine, il avait l'ambition d'atteindre à la beauté, et, bien qu'il ne soit jamais parvenu qu'à l'afféterie, au moins avait-il, dans son impuissant effort, un culte sincère pour la grâce. Tant de qualités séduisantes, sinon solides, entraînèrent Luca Giordano. Passant d'un excès à un autre, le nouveau converti adopta si bien la manière de Piètre de Cortone que, dans son dédain pour les procédés qu'il avait jadis suivis, il renonça presque à faire sentir les ombres. Simple disciple d'abord, il fut bientôt admis à l'honneur d'aider son maître, qui n'avait jamais rencontré, dans un aussi jeune élève, autant de bonne volonté et d'ardeur au travail.
Cependant, Antoine Giordano n'avait pas tardé à s'inquiéter du sort de son fils absent. Il s'était lancé à sa poursuite et il le retrouva à Rome, dessinant d'après nature, dans l'église de Saint-Pierre. L'enfant qui s'était enfui de Naples était devenu un artiste : devinant qu'il allait avoir besoin de lui , son père lui pardonna son escapade, et le laissa trois ans dans l'atelier de Piètre de Cortone : ce terme expiré, ils allèrent ensemble à Parme; puis à Venise, où le jeune peintre étudia longtemps les tableaux des Bassan et de Véronèse, « qu'il se proposa toujours pour modèle, » assure un historien qui, ici, ne paraît bien connaître ni le grand coloriste vénitien ni son prétendu imitateur '. Luca Giordano visita aussi Florence ; mais ce premier voyage lui fut peut-être plus fatal qu'utile. La multiplicité des œuvres qu'il copia , le
' J'ai eu aussi recours au livre plein de faits de William Siirling , Annals of ihe arlists of Spain, 1848.
' On mentre encore à Naples, à l'église Sainte-Marie-Nouvelle, deux figures d'enfants que Luca Giordano aurait peintes à l'âge de huit ans. Dominici raconte le plus gravement du monde que ces figures avaient été commandées à Antonio Giordano qui ne put en venir à bout. Luca , profitant de son absence , les acheva en quelques heures. Vile de pittori napoletani (1742;.
' D'Argenville. Abrégé de la vie des plus fameux peintres. 1762. Il, 286.
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tîiaïul nombre des manières qn'il s'efforça de s'assimiler Ini ôtèrcnl bien vile toute originalité native. Son père avait, d'ailleurs, tout de suite compris quel parti il pouvait tirer du pinceau rapide de son lils. Il l'exerça à faire, d'après les maîtres qu'ils étudiaient ensemble, des pastiches (ju'il savait très-bien revendre
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