I.ES FORGERON S
TIMMS
un bon prix. Il n'est pas douteux qu'Antoine ne fil un commerce productif de ces imitations plus ou moins exactes, pièges grossiers où se prenaient les amateurs crédules, et il est triste de songer que Luca se soit prêté à des manœuvres si peu loyales. Quoi qu'il en soit, son père ne lui laissait pas un instant de relâche. Dominici raconte que, pressé de le voir produire, il le nourrissait de sa propre main pendant qu'il était à son chevalet. « Fa presto, » fais vite, lui disail-il sans cesse, et Luca se hâtait, et la toile
humide encore passait entre les mains de l'acquéreur impatient'. Mais, par une sorte de vengeance du sort si ces deux mots, que son père lui répétait constamment, sont devenus lo surnom de Giordano, ils sont surtout restés dans la mémoire des amis de l'art comme une condamnation et un reproche.
Les excursions de Luca Giordano, en Italie, durèrent longtemps. A son retour, il passa pour la seconde l'ois à Rome; mais il s'y arrêta peu, impatient qu'il était de revoir .Naples. A peine arrivé, il y épousa Marguerite Ardi; et puis, comme il n'était pas homme à dépenser son temps en inutiles tendresses, il se remit au travail.
Si l'on en croit Dominici, Giordano avait encore à cette date quelque chose de la manière vigoureuse de Ribera. Toutefois, sa sympathie indécise hésitait entre tous les maîtres dont il venait d'admirer les œuvres, il n'avait pas de style à lui, il résumait dans un complaisant éclectisme les inspirations les plus contraires.
II continua à peindre sur de vieilles toiles, et avec plus d'adresse que de conscience, des pasticlies qu'il faisait passer pour des originaux. Son atelier devint une mystérieuse officine où il confectionnait des Titien, des Bassan, des Tintoret, et même — ce qui paraît moins facile à croire — des Albert Durer.
Ce n'était là, il est vrai, qu'une des moindres occupations de la vie laborieuse de Giordano. Les palais el les églises de Naples se remplirent de ses peintures, et, bien que son coloris, devenu souriant et facile, se prêtât peu à la gravité de la Bible et de l'Évangile, toute l'Italie lui demanda des tableaux religieux. C'est dans cette période que Giordano a produit ses œuvres les plus vantées, un Saint-Nicolas où il s'efforça de ressembler à Véronèse (1655), la Nativité qu'il peignit, dans le style de Guido Reni, pour l'église Sainte-Thérèse; un Saint-Thomas de Villmeiwe, fidèle souvenir de Titien, la Chiïte des anges rebelles, (1666), et bien d'autres tableaux dont l'exécution ne lui coûta parfois que quelques matinées^. Le Saint-Fiwiçois-Xaripr , qui orne encore le maître-autel de l'église des jésuites à Naples, est de ce nombre. L'artiste avait promis aux religieux de leur livrer ce tableau le jour de la fête du saint lieutenant de Loyola; mais, occupé ailleurs, il avait laissé arriver les dernières heures du délai. Déjà les jésuites murmuraient, lorsque Giordano, saisissant son pinceau, leur fit un Saint-Xavier en un jour et demi. Infatigable improvisateur, le Fa presto méritait de mieux en mieux son surnom.
Combien ces procédés des maîtres de l'Italie dégénérée diffèrent de la foi patiente et sobre, de l'enthousiasme ardent et sage qui avaient animé les glorieux peintres de Florence et de Rome! Combien les artistes du dix-septième siècle, et Luca Giordano plus qu'eux tous, semblent avoir perdu, dans leurs tableaux de sainteté , le sens des mystères et des symboles du catholicisme du beau temps! A mesure que l'on s'éloigne des grandes époques de l'art, l'interprétation que les peintres donnent au texte sacré devient mesquine; une sorte de théologie subtile et capricieuse remplace la clarté souveraine du dogme évangélique. Ainsi , Luca Giordano a peint plusieurs fois, et le Louvre possède une curieuse répétition de ce sujet, le Christ enfant se soumettant par avance à la mort pour racheter le monde. Cette idée n'est point née au dix-septième siècle : elle avait été mise en œuvre avant ce temps, et il n'est pas besoin de rappeler l'admirable composition oïl André del Sarle a représenté le petit Jésus apprenant de la bouche de saint ,Iean-Baptiste, enfant comme lui, les douloureuses destinées qui lui sont promises. Troublé par le pressentiment du prochain sacrifice, le Christ se débat dans de» angoisses sans nom. C'est comme une vision anticipée du drame du calvaire, drame terrible dont il n'est encore que lespectateur épouvanté, dont Usera bientôt le sublime acteur. Tout est grand, loutestvrai, toutestsimple dans cette scène, l'une des plus émouvantes que la peinture ait jamais reproduite ou que l'imagination ait rêvée. Luca Giordano a traité le même sujet; mais, dans son tableau, c'est un groupe d'anges qui apporte au divin enfant la croix fatale et les instruments de la Passion. Dieu , à demi-caché dans un lointain nuage, a.ssiste
' Pour donner une idée de la promptitude d'exécution de Luca Giordano, on a quelquefois raconté l'anecdote suivante qui sans doute a été inventée à plaisir, mais qui, par son exagération même, peut servir à caractériser l'homme : un jour qu'il était à l'œuvre dans son atelier et qu'il peignait la Cène, son porc l'appelle pour prendre sa part du dîner. «Je descends, répond Giordano du haut de l'escalier : j'ai fini le Christ, il ne me reste plus à peindre que les douze apôtres. »
' Giordano peignit aussi la coupole de Sainte-Brigitte, et, pour Saint-Philippe de Néri, les Marchands chassés du temple. Dans cette vaste composition, il confia à Mascatiello, peintre de perspectives, le soin d'exécuter l'architecture. (Lanzi; II, 423.)
LIICA (MORDANO (1632). 5
iniiiiohile à colle scène sans caraclèic el sans teneur. Tout y est rapetissé aux piopoitions d'une dévote idylle, (tu ne peut voir dans le tableau de (îiordano qu'une sorte de madrigal tliéologiciuo.
Mais, au dix-septième siècle, amoindrir ainsi le sens de l'Évangile, c'était le seul moyen d'être compris. Le sentiment chrétien, déjà diminué dans les âmes, obligeait l'art de s'abaisser à son niveau. Luca Gjordauo fut d'autant plus apprécié qu'il donnait à l'austérité des sujets religieux (fuelque chose d'aimable, à ses vierges un air de tendre coquelterie, à ses airges aux télés blorrdcs le malin souriri; des amours mythologiques. Aussi son succès lut-il complet el sa gloii'e lit le tour de l'Italie. Florence, (pri l'avait connu écolier, l'appela deux lois : la première, il y i)eignit la coupole de la chapelle Corsiiii dans l'église del
LUCA- lilOP. DAM(2.f.
^M — CA, jj A S S O rvU JJ VÉNUS ET I.' AMOUR.