‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 13 sur 136 · NE VERS 15J0; MORT EN IS7J · texte numérisé non relu

NE VERS 15J0; MORT EN IS7J

Contemporain de Vasari, mais de quelque dix ans plus jeune que lui, Giuseppe Porta a été mentionné très -honorablement, par cet illustre biographe, dans la vie de Francesco de' Rossi, dit Salviati, peintre florentin. Les deux pages que Vasari a consacrées à Porta, et qui renferment en raccourci presque toute la vie de ce dernier, ne parurent que dans la seconde édition des Vite de' Pittori, c'est-à-dire en 1568. Giuseppe avait alors quarante-huit ans environ, étant né vers 1520, à Castelnuovo délia Garfagnana. Cette date de 1520 n'est qu'approximative. Elle est établie sur ce fait qu'en l'année 1535 Giuseppe Porta était un giovanetto^ ce qui, sous la plume d'un Italien, signifie un garçon de quatorze à quinze ans.

En cette année 1535, Giuseppe Porta, au dire de Vasari, fut conduit à Rome par un vieux parent, qui était secrétaire de W Onofrio Bartolini, archevêque de Pise, et qui entra en arrangement avec Francesco de' Rossi, dit Salviati, pour mettre l'enfant sous sa direction. En peu de temps Giuseppe apprit de son maître non-seulement à bien dessiner, ce qui était de rigueur chez les Florentins, mais à bien manier les couleurs. De même que Francesco de' Rossi avait été surnommé Salviati, du nom du cardinal Salviati, son protecteur, de même Giuseppe Porta prit le nom de son maître et fut appelé Salviati. En voyageant de Rome

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à Florence, de Florence à Bologne et de Bologne à Venise, Francesco avait été suivi par Giuseppe, qui était attaché comme élève à sa personne, et l'on peut dire, selon les usages du temps, à son service [creato).

Lorsqu'ils arrivèrent à Venise, le maître et son disciple furent accueillis avec affabilité par le patriarche Grimani, pour lequel ils avaient sans doute une recommandation, et qui s'occupait alors de faire décorer les murs et les plafonds de son palais, où Camillo Mantovano avait peint des guirlandes de fleurs et de fruits, et Minsocchi de Forli quatre tableaux relatifs à la fable de Psyché. Sur l'invitation du patriarche, I-^rancesco Satviati se mit immédiatement à l'œuvre, et peignit dans un octogone, au milieu de ces quatre tableaux, une composition représentant Psyché entourée d'hommages et encensée comme une déesse, morceau d'une grande beauté, que Vasari, dans sa partialité pour les Florentins, déclarait être le plus bel ouvrage de peinture qu'il y eût dans tout Venise, « la più bella opéra che sia in tutta Venezia. » Ce n'est pas ici le lieu de noter ce qu'il y a d'excessif en un tel jugement, que l'on peut du reste reviser aujourd'hui, car le tableau de Psyché est, je crois, encore à sa place, dans le palais Grimani, devenu l'hôtel des Postes. Quoi qu'il en soit, Giuseppe Porta, ayant noué de hautes relations parmi les gentilshommes vénitiens, par l'entremise de Grimani et de son maître, résolut de se fixer à Venise et d'en faire sa patrie'. Cette ville lui plaisait autant qu'elle avait déplu à Francesco Salviati. Celui-ci se trouvait sans doute mal à l'aise, lui dessinateur excellent, au milieu d'une école où la couleur passait avant le dessin. Il éprouva donc un irrésistible désir de retourner à Rome, et vers l'année 1541 il se sépara de Giuseppe, qui, s'étant marié à Venise, ne voulait pas, au contraire, en sortir.-

Lanzi a remarqué judicieusement que le séjour de Venise pouvait être plus favorable à un dessinateur que ne le pensaient Vasari et son ami Francesco Salviati, puisque Giuseppe Porta y avait si bien réussi. Giuseppe, en effet, tenait par son éducation à l'école florentine et par ses habitudes à l'école romaine, qui l'une et l'autre dédaignaient le coloris et recherchaient, on le sait, la finesse du contour, le grand goût du dessin, la pureté, le style. Très-jeune encore, puisqu'il n'avait guère que vingt ans, le second Salviati devait naturellement subir l'influence d'une école que dominait Titien, où brillait Véronèse, et c'est ce qui lui arriva. Tout en conservant un dessin serré, voulu et ressenti, chargé dans l'accentuation des muscles, Giuseppe observa les coloristes, s'enquit de leurs secrets et s'efforça de concilier la beauté du ton avec la sévérité des lignes et des formes. Ce mélange de deux éléments dont l'accord est si difficile fut regardé à Venise comme un hommage rendu à l'école indigène par un Romain que ses préjugés abandonnaient. Cela le fit bien venir de tout le monde.

C'était alors un usage très-répandu que de faire peindre l'extérieur des maisons aussi bien que l'intérieur. Salviati, qui, élevé à Rome, était fort habile à manier la fresque, peignit dans ce procédé, si familier à l'école romaine, la façade du palais des Loredani, au Campo San Stefano, et celle du palais Bernardi, à San Polo, et ses fresques furent jugées belles et de bonne manière. On admirait surtout la façade d'une maison située derrière San Rocco; mais, à vrai dire, un artiste qui était avant tout savant dessinateur devait exceller plutôt à peindre en clair-obscur, parce que l'unité du ton fait mieux triompher le choix des formes et des mouvements et cette dignité du dessin qui est déjà le style. Aussi Giuseppe fit-il de préférence en camaïeu les grandes peintures dont il décora trois autres façades, l'une à San Moisè, l'autre à San Cassiano, la troisième à Santa Maria Zebenigo. Malheureusement ces peintures, ainsi que toutes les autres fresques extérieures exécutées à Venise, ont péri par l'action de l'air salin qui règne sur les lagunes. La disparition de ces beaux ouvrages nous fait juger convenable de conserver la courte description qu'en a écrite Ridolfi, au dix-septième siècle, lorsque le temps ne les avait pas encore détruits. La plus belle

' Fu allievo di Francesco Salviati Giuseppe Porta da Castelnuovo délia Garfagnana, che fu chiamato anche egli, per rispetto del suo maestro Giuseppe Salviati. Costui giovinetto, l'anno 153B, fu condotlo in Roma da un suo zio segretario di monsignor Onofrio Barlolini, arcivescovo di Pisa, fu acconcio con Salviati, appresso il quale imparô in poco tempo non pure a disegnare benissimo, ma ancora a colorire ottimamcnte. Andato poi col suo maestro in Venezia, vi prose tante pratiche di gentiluoraini, che, essendovi da lui lasciato, fece conto di volere che quella città fosse sua patria. E cosl presa moglie vi è stato sempre e ha lavorato in pochi altri luoghi che a Venezia. Vasari, Vita di Francesco detto Salviati, pittore fiorentino.

fresque de Salviati, celle du palais Lorédan, au Campo San Stefano, représentait Lucrèce avec ses suivantes, au moment où survient son mari; Clélie traversant le Tibre avec ses compagnes, malgré les sentinelles du roi Porsenna; Mutins Scevola tenant sa main dans le brasier. Les couleurs employées par Salviati étaient agréables et vives, même du temps de Ridolfi, et produisaient l'effet d'une peinture à l'huile. Cela tenait, dit cet écrivain, à ce que Giuseppe, curieux d'alchimie, rencontrait parfois dans ses bocaux et ses cornues des couleurs que le hasard des mélanges y avait formées, et il s'en servait habilement pour sa fresque, utilisant

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ainsi sa curiosité pour les sciences naturelles. Six ovales avaient été ménagés au décorateur dans les trumeaux de l'entre-sol. Il y peignit les quatre Vertus cardinales et deux figures de Fleuves à l'ocre jaune [terretta fjialla), et il relia le tout par des arabesques et des festons de fleurs et de fruits; ces festons, traversant des cartouches, étaient imités avec une vérité et une vivacité rares. Aussi dit-on que, pour le rendu de ces accessoires, Salviati fut aidé par un certain dal Zallo, qui possédait un talent tout spécial en ce genre d'ornementation, et qui, depuis, obtint des travaux considérables. Toutes ces choses seraient aujourd'hui précieuses pour nous, et le vernis des siècles y ajouterait du prix, mais les Vénitiens, accoutumés à voir sur tous les murs de pareilles fresques, y attachaient beaucoup moins d'importance. Ridolfi nous apprend que la façade du palais Bernardi, où l'on admirait Endymion échangeant d'amoureux regards avec Diane, Vénus en pourparler avec l'Amour, et Bellérophon aux prises avec la Chimère, fut détruite par le propriétaire du palais, pour faire place à des fenêtres qu'il voulait percer.

i ÉCOLE ITALIENNE.

Le vieux Titien, qui était alors à Venise le patriarche de l'art, vit de bon œil le jeune Florentin à demi converti aux pratiques vénitiennes, et il le prit en affection. Lorsque le sénat eut chargé le grand peintre de choisir les artistes qui devaient décorer la Bibliothèque de Saint-Marc, dont la voîite écroulée venait d'être reconstruite par le malheureux Sansovino et à ses frais ', Salviati fut le premier désigné sur la liste dressée par Titien, liste où figuraient, nous l'avons dit ailleurs, Paul Véronèse, Battista Zelotti, Zuane de Mio, Giulio Lizzini, Romain, Battista Franco et Andréa Schiavone. Chacun eut à remplir trois compartiments du plafond. Ceux qui échurent à Salviati étaient les trois ronds du sixième rang, à partir du fond de la salle, et ils existent encore. L'un représente la Vertu qui se moque de la Fortune; l'autre, la Physionomie (l'Art sans doute), avec Mercure et Pluton ; le troisième, divers personnages, parmi lesquels on remarque la Guerre sous les traits d'une figure nue, assise sur un canon et qui est peinte grassement, avec douceur et morbidesse, qualités acquises par Salviati dans la fréquentation et le voisinage de ses concurrents, les Zelotti, les Schiavone, les Véronèse. Il n'est cependant pas nécessaire d'avoir l'œil bien exercé pour reconnaître que les peintures de Salviati sont d'une autre provenance que celles de ses rivaux les Vénitiens, et découlent d'un autre principe. Plusieurs fois, dans la présente Histoire des Peintres, nous avons eu occasion de le remarquer, le dessin et la couleur ne peuvent être bien associés, je veux dire de manière à frapper un coup décisif, qu'à la condition que l'un de ces deux éléments sera subordonné à l'autre. Il faut ou que la couleur, simple auxiliaire du dessin, intervienne pour le mieux montrer, ou bien qu'elle triomphe résolument, au point que le dessin ait été conçu, assoupli et, au besoin même, quelque peu sacrifié, pour la mieux faire paraître.

Zanetti retrouva au siècle dernier, dans un compte de dépenses daté du 14 février 1556, le chiffre des sommes payées aux peintres qui avaient décoré le plafond de la Libreria. Chacun d'eux reçut d'abord iO ducats. Mais il paraît que Salviati et Véronèse reçurent, le jour même ou plus tard, 20 ducats de plus que les autres. Voici la note relative à Salviati ; elle est écrite en dialecte vénitien : Laus Deo, 1556, 23 sedtembre. Per Ser Iseppo Salviati depentor contadi a lui a bon conto de duc. 60. che Vha fatto mercado de far tre tondi . nel cielo délia Fabbrica nuova (la Libreria) allincontro del Palazzo, tutti tre duc. 60... duc. 20. « Gloire à Dieu, 1556, 23 septembre. Au sieur Joseph Salviati, peintre, il a été compté à bon compte 60 ducats, qui sont le prix auquel il a fait marché de peindre trois ronds dans le soffite du nouveau bâtiment (la Bibliothèque de Saint-Marc) qui est en face du Palais-Ducal. Les trois ensemble 60 ducats... Soit pour chacun d'eux... 20 ducats. ^ »

Cependant, Francesco Salviati étant mort à Rome en 1562, le cardinal Emulio, qui avait la haute direction des choses d'art au Vatican, jugea qu'on ne pouvait mieux remplacer le premier Salviati que par le second. Il écrivit donc à Giuseppe Porta pour l'inviter, au nom et par ordre du pape Pie IV, à venir prendre part aux travaux de peinture qui se poursuivaient dans le Vatican. Il s'agissait dépeindre à fresque la chambre destinée aux ambassadeurs, chambre dite Salle des Rois, Sala Regia, et qui sert de vestibule à la chapelle Sixtine. Salviati devait s'y trouver en concurrence avec plusieurs artistes célèbres de ce temps-là : Perino del Vaga, Daniel de Volterre, Taddeo et Federigo Zucchero, Marco de Sienne, Girolamo

* Sansovino, accusé de malfaçon, par suite de l'écroulement de sa voûte, fut mis en prison et condamné à une amende. ' Voici le très-curieux passage où Zanetti rend compte de sa découverte dans la Pittura veneziana, liv. III, p. 219 : « lo cercando più chiare notizie di questi uomi, m'abbattei in un conto di spese fatto dall' Exe. Procuratia di suprà, in occasione appunto délia Libreria sotto li 14 febbrajo 1556, in cui si annoverano i pittori tutti che dipinsero sul soffitto, e gli accordi nel mode che segue :

Per Iseppo Salviati, duc. 40. (Le compte du 23 septembre rectifie ce chiffre en celui de 60 ducats.) Paulo da Verona, duc. 40. — Duc. 00.

Battista (Zelotti) da Verona, duc. 40.

Zuane de Mio, duc. 40. (C'est celui qu'on pense pouvoir être le Fratina.) Julio Lizini, duc. 40. (Celui-là était Romain.) Battista di Franchi (Franco), duc. 40.

Andréa Schiavone. duc. 40. »

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Sicciolante da Sermonela, et Samacchini, de Bologne. Les deux plus grands morceaux de la décoration furent confiés à Salviati, qui se mit à l'œuvre en commençant par l'histoire de Frédéric Barberousse qui baise les pieds du pape Alexandre III. Ce sujet lui convenait à merveille, parce que la scène devait se passer à

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