‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 14 sur 136 · LA MANNE DANS LE DESERT · texte numérisé non relu

LA MANNE DANS LE DESERT

Venise, devant la basilique de Saint-Marc, en présence du doge Ziani, des cardinaux et des principaux personnages de la Seigneurie. Salviati, qui revenait à Rome un peu modifié par les habitudes vénitiennes, ne manqua pas de déployer dans sa peinture la pompe des costumes, l'opulence des accessoires, et de faire jouer un rôle magnifique à l'architecture byzantine de Saint-Marc, venue si à propos pour servir de fond à son histoire. Toutefois il laissa désirer dans cet ouvrage quelque chose qui est justement ce que les Vénitiens entendent le mieux : l'effet. L'intelligence du clair-obscur fut toujours étrangère à Salviati, comme à ceux auxquels il devait son éducation première. Il ne connaissait qu'une chose : choisir de belles couleurs

bien voyantes pour les appliquer sur un dessin maniéré déjà, mais savant et châtié; en un mot, il savait modeler séparément chaque figure, mais il ignorait l'art de modeler le tableau. Cet art consiste à démêler dans le choix des couleurs ce qui se rapporte à la distribution des lumières et des ombres et à former un tout harmonieux, vibrant et saillant, qu'aucune localité de ton n'empêche de saisir dans son ensemble. Il appartenait, comme ses rivaux, du reste, à une race dégénérée et affaiblie (si on la compare aux grands maîtres), et en qui le génie de l'art s'était alangui chez les uns, tandis que chez les autres il tournait à l'affectation et à la pure rhétorique.

Toutefois, parmi les peintres employés à la Sala Regia, Salviati fut un des plus reman|uables et le plus remarqué. Selon Vasari, ce fut Taddeo Zucchero qui l'emporta dans l'estime du pap3 : « Quand tous eurent mené à fin leur ouvrage, dit-il, le pape voulut voir toute la chambre, et faisant découvrir toutes les fresques, il reconnut (et ce fut l'avis des cardinaux et des meilleurs artistes) que Taddeo avait le mieux réussi, bien que chacun eût d'ailleurs honnêtement accompli sa besogne'. » Mais cette assertion de Vasari, qui, du reste, n'était pas présent à la visite du pape, car il ne travailla que plus tard à la Chambre des Ambassadeurs, cette assertion est contredite par Lanzi, sur d'autres témuignages, et nous en croyons d'autant plus cet écrivain, que, d'après un exemplaire de Vasari annoté par Federigo Zucchero, il est évident que le cardinal Émulio, qui dirigeait les travaux du Vatican, laissait voir une grande partialité en faveur de Porta. « La vérité est, dit Frédéric Zucchero, que le cardinal favorisait Salviati et ne souffrait pas qu'on le mît en parallèle avec mon frère Taddeo '. » Lanzi va plus loin : il assure que la cour ponlilicale fut tellement charmée du morceau peint par Salviati, qu'on fut sur le point de jeter à terre les autres fresques, pour lui donner à repeindre toute la chambre à lui seul : Che fu m punto di atterare le altre pitture , perché tutta la sala fosse dipinta da lui solo.

La mort du pape Pie IV, survenue en 1565, amena sans doute quelque changement dans la surintendance des arts au Vatican; et en tout cas cette mort détermina le départ de Salviati, qui laissa ébauch(îe une seconde fresque, Vasari ne dit pas laquelle. De retour à Venise, Porta fut chargé par la Seigneurie de quelques peintures destinées pour la salle des Stucchi, près la chapelle du Collège, et il les exécuta, chose étrange ! avec le pressentiment qu'elles ne dureraient point. Il se piquait en effet d'astrologie et d'une certaine faculté de divination, mais il n'eut pas la douleur ou, si l'on veut, la satisfaction de voir ses pressentiments se réaliser, car les peintures de Salviati, consumées parl'incendie du Palais-Ducal en 1577, ne périrent qu'après la mort de l'auteur. Il ne reste aujourd'hui dans ce palais qu'un tableau de Porta, le Christ mort, qui, parmi les magnificences dont le spectateur est ébloui, demeure inaperçu ou du moins produit peu de sensation. C'est dans l'église et la sacristie de la Sainte que sont les ouvrages les plus estimés de Salviati. Ils avaient été primitivement commandés à l'artiste pour l'église Santo Spirito, mais lorsqu'on éleva un monumimt à la Santé, la Sainte, en mémoire de la peste, la Seigneurie ordonna qu'on y transporterait les plus belles toiles qu'on pourrait enlever à des églises obscures. Plusieuis tableaux de Salviati furent de ce nombre, ainsi que les trois fameux Titien de Santo Spirito : la Mort d'Abel, le Sacrifice cV Abraham, le Triomphe de David. Ces trois compositions, où le génie du maître éclate dans toute sa grandeur, dans toute la plénitude de ses forces, causent beaucoup de tort aux tableaux de Salviati, à ceux du moins qui ornent maintenant la sacristie, et qui sont la Cène du Christ avec les apôtres, au-dessus de la porte, et les figures d'Aaron et de Josué, entre les fenêtres. Tant qu'il est mis en regard du vieux Palma ou du Tintoret, Salviati conserve sa valeur, affirme la supériorité de son style et ne leur cède que pour l'entente du coloris et le généreux de l'exécution ; mais la présence du Titien le subordonne, parce que l'ampleur, la richesse,

• Poi dunquc che lutli sopradetti ebboiio condotte le lor opère a buon termine, le voile lutte il papa vedere; e cosl fatto scoprire ogni causa, conobbe (e di questo parère furono tutti i cardinali ed i migiiori arteBci) clie Taddeo s' era porlalo mcglio dcli altri, corne clie tutti si fossero portali ragionevolmente. Vasari, Vila di Taddeo Zucchero.

2 La verità e questa, che l'Emulio favoriva il Salviati, ne volevali metare Tadeo a paragon con lui. Note de Fi-édérie Zucciiero sur un exemplaire de Vasari que possède le chevalier Alexandre Sarracini, de Sienne, et (jui est cité dans la dernière édition de Florence.

la majestueuse liberté d'un tel maître éclipsent Porta et le font paraître timide et mince, sans lui ôler pourtant la dignité et le savoir. Partout ailleurs, à Padoue, par exemple, à la Misericordia, où il eut pour concurrents les Balestra et les Pietro Rizzi, Salviali serait jugé grand, presque grandiose : à la Salule, il est écrasé par le terrible voisinage du Titien, do même qu'au Vatican il est condamné à l'oubli par le voisinage plus terrible encore de Michel Ange. Il nous souvient pourtant que la Cène est un morceau qui se re><sent du grand goût florentin et qui rappelle les traditions les plus hautes. Nous savions qu'il existait

BAPTEME DE JÉSUS (Acjdémie de Venise).

des Salviati à San Francesco délia Vigna, mais la fatalité voulut qu'il nous fût impossible de les voir, cette belle église étant alors en réparation. Heureusement, aux Frari, on nous montra ce qu'on disait être le chef-d'œuvre de Porta, une Purification de la Vierge, avec quatre figures de bienheureux et sainte Hélène, et là il nous fut démontré que Salviati, déplacé à Venise, serait plus admiré dans un autre milieu, pour le grand caractère de son dessin, mis en relief par l'énergie du ton, et pour les allures d'un artiste allaité par le maître suprême.

Mathématicien, géomètre, architecte, Joseph Salviati avait gagné par là les bonnes grâces de Jacopo Sansovino, qui le fréquentait. Il recevait quelquefois la visite du vieux Titien, et les gentilshommes de Venise recherchaient sa conversation. L'un d'eux lui demandant quelles étaient les couleurs les plus précieuses, « L'outre-mer et la laque, » répondit Giuseppe. «Eh bien! reprit l'autre, peignez-moi une Vierge avec un œil

d'azur et un autre de laque; je vous payerai ce que vous voudrez. » Ce fut lui, Porta, qui inventa une nouvelle et meilleure manière de tracer la volute de l'ordre ionique, et il en publia la découverte en un petit livre fort rare imprimé à Venise en 1572. Veut-on avoir tout le talent de Salviati, il faut connaître les planches gravées en bois sur ses dessins, les gravures de sa Lucrèce occupée avec ses suivantes à des travaux d'aiguille, celles des trois compartiments qu'il peignit à la Sainte dans le plafond du chœur ; la Manne au désert, Elie nourri par lange, Daniel nourri dans la fosse aux lions par Abacuch. Ces planches mettent en lumière le dessin mâle, élégant et ferme qu'il possédait à fond. Il a également fourni des cartons aux mosaïstes de Saint-Marc et illustré de ses inventions plusieurs livres, notamment une édition des Philosophes de Diogène Laerce, les Cent Nouvelles recueillies par François Sansovino, fils de son ami, un ouvrage d'astrologie, les Sorti di Marcolino da Forli, et un ouvrage relatif à l'astrologie. Cette science lui fut chère, et il y croyait d'autant plus que plusieurs prédictions qu'il y avait puisées se vérifièrent de son vivant, entre autres des événements qu'il avait prophétisés à ses fils. Un jour que son tailleur lui apportait un habit : « C'est trop tard, dit-il; je n'en jouirai pas. « Il le mit cependant, et comme il sortait il rencontra sur le Rialto un portefaix, un facchino, qui lui versa un baril d'huile sur cet habit. On ne dit point si Joseph Salviati avait prévu le jour de sa mort, qui arriva peu après, 1572, lorsqu'il avait environ cinquante-deux ans. Charles blanc.

M(fflffi(GlK m miKGMlKDM

Giuseppe Porta, dit Salviati, passait pour avoir gravé plusieurs estampes en bois ; mais il n'a fait qu'en donner les dessins. En .voici l'énumération :

La Manne au désert, Elie nourri par l'ange, Abacuch apportant à manger à Daniel dans la fosse; ces trois morceaux d'après les peintures de Salviati à la Salute. Deux sont de forme ronde, le troisième est de forme ovale. Les mêmes ont été gravés par Andréa Zucchi, dans la suite du Lovisa.

Un Crucifix : celui qui était peint dans le Palais-Ducal.

Lucrèce avec ses femmes. Crozat en avait le dessin avec quelques changements, et Mariette l'acheta à la vente de cet illustre amateur.

Quelques paysages, très-beaux, dit Mariette, sont attribués au Titien, bien qu'ils soient de Salviati.

Ce peintre a aussi donné le dessin des planches en bois qui ornent le livre intitulé : Le sorti di Marcolino da Forli, in-folio. Une partie de ces planches a servi à l'illustration des Vite di Filosofi de Diogène Laerce. Venise, 16H, in-4''. En 1610 parut à Venise le livre in-4° intitulé Cenlo novelle siette , de Francesco Sansovino , « avec les figures du chevalier Salviati à chaque nouvelle. » Aggiuntovi le figure, etc.

Silvestre de Ravenne a gravé une Assmeblée d'hommes et de femmes qui s'attachent à l'astrologie ; annoncée par erreur d'après Fr. Salviati (lisez : Giuseppe Salviati).

Le môme sujet se trouve en tête des Sorti di Marcolino. On y voit, sur une petite table, la marque SK., qui est celle d'un graveur nommé Karolus et non celle de Silvestre de Ravenne, bien que les deux burins aient de la ressemblance. Mais ce Silvestre Ravenne a gravé, on le croit du moins, d'après Salviati, la pièce qui représente un homme à genoux jetant un laurier sur un feu qui consume des livres.

Musée dc Louvre. — Adam et Eve. Ils s'éloignent avec effroi de l'arbre de la Science. Ancienne collection.

Venise. — Aux Frari, la Purification de la Vierge, avec cinq figures de saints et saintes.

A la Salute, trois compartiments du plafond dans le chœur (ceux que nous avons mentionnés) ; dans la sacristie, la Cène et les figures de Josué et d'Aaron.

Au Palais-Ducal, un Christ mort, dans la salle de' Stucchi.

A San Zaccheria , la Guérison d'un infirme par saint Cosme et saint Damien.

A San Francesco délia Vigna, Madone avec deux saints, entre un Prophète et une Sibylle.

Aux Servîtes, une Assomption. — Aux Incurables, une Annonciation. — A Santa Maria Giubenico, une autre Annonciation.

A la bibliothèque de Saint-Marc, trois ronds du soffite.

A Murano, dans l'église des Anges, le Christ apparaissant à Madeleine, et, dans l'église Saint-Pierre, le Christ en croix avec les Maries et Nicodème.

Padoue. — A la Misericordia, une Madone avec saint Sébastien, Saint Jean-Baptiste, et, sur l'orgue, une ylnnonciation .

A Santa Giustina, le Christ et la Madeleine à ses pieds.

A San Francesco, Saint Pierre et Saint André

A Sant Andréa, une Vierge avec plusieurs apôtres.

Rome. — Dans la Sala Regia, au Vatican, avant d'entrer à la chapelle Sixline, on trouve la grande fresque de Salviati.

Le Trésor de la Curiosité nous fournit les renseignements qui suivent :

Vente Crozat, 1741. — La Purification de la Vierge, dessin du tableau qui est aux Frari de Venise; il a appartenu à Rubens, qui l'a restauré. 25 livres.

Vente Auguste Miron, 1823. — La Circoncision, et plus bas l'Horoscope du Sauveur reconnu dans les livres saints. Ce morceau, qui a appartenu à Rubens, a été restauré par lui. Il provient du président Haudry.

' [MPRlHKaiE POlTEVin, RUE DAMtËTTE,

Page 1