‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 19 sur 136 · GIOVANNI BATTISTA DELLA CERVA · texte numérisé non relu

GIOVANNI BATTISTA DELLA CERVA

Gaudenzio Ferrari fut, dans le Milanais, le chef d'une école importante, où les traditions locales se maintinrent avec plus de persistance que dans l'école de Léonard, et qui ne tarda pas à supplanter celle-ci. Giovanni Batlista délia Gerva fut, avec Bernardino Lanini, le plus vigoureux parmi les élèves du maître de Verceil, et, bien que ses œuvres soient rares, on peut le considérer comme un des artistes les plus intéressants de cette époque de transition qui précède à Milan l'arrivée des Procaccini et l'invasion des peintres étrangers. Lanzi estime que, si tous ses tableaux avaient la valeur d'une Apparition de Notre-Seigneur à ses disciples qui se trouvait dans l'église de San Lorenzo, Giovanni Battista délia Gerva pourrait être mis au rang des plus grands maîtres. G'est dans cette œuvre qu'on trouve surtout les qualités qui lui acquirent une prompte réputation, l'animation des visages, la noblesse des expressions, la vivacité et l'harmonieuse distribution des couleurs. Les détails biographiques manquent absolument sur son compte ; d'après la rareté de ses ouvrages, on peut croire qu'il mourut jeune; on sait toutefois qu'il fut non-seulement un praticien habile, mais encore un savant théoricien. Lomazzo, son élève, reconnaît qu'il a reçu de lui les préceptes d'art développés dans son Traité de la peinture, publié en 1584. On trouve le portrait de Giovanni Battista délia Gerva dans les fresques de la chapelle Sainte-Gatherine à San Nazzaro, où son condisciple, Bernardino Lanini, le peignit se disputant avec leur maître commun, Gaudenzio Ferrari [Vid. Lomazzo, liv. VI, chap. XXXVII.)

BERNARDINO LANINI

Pendant que G. B. délia Gerva répandait à Milan le goût du style expressif et coloré qu'il avait puisé dans l'enseignement de Gaudenzio Ferrari, Bernardino Lanini, né à Verceil comme Gaudenzio et son élève le plus cher, conservait dans son pays même les traditions de leur commun maître. Les premières œuvres qu'il exposa se distinguent à peine de celles de Gaudenzio; telle est, en particulier, la belle Pietà qu'il fit en 1547 pour l'église de San-Giuliano, et qui pourrait être attribuée à Gaudenzio si le peintre n'avait pris soin de la dater et de la signer. Les seules différences qu'un œil attentif y puisse signaler sont un peu d'incertitude dans le dessin et moins de vigueur dans les modelés. Peu à peu, néanmoins, par la pratique consciencieuse de son art et l'étude constante de la nature vivante, d'après les conseils mêmes de son maître, Lanini, devenu plus indé-

pendant, développa une véritable originalité et put passer avec raison pour un des artistes les plus complets de la Lombardie.

Une imagination chaleureuse et riche prédisposait ce maître à la conception des sujets vastes à nombreux personnages qui conviennent à la peinture monumentale. C'est dans l'église Saint-Christophe de Vcrceil, eu il eut l'honneur de collal)orer avec Gaudenzio, chargé en 1530 de décorer à fresques les murailles de la nef et du chœur, c'est aussi dans l'église deSanNazzaroàMilan, où il peignit, dans l'oratoire, la Vie de sainte Catherine, qu'il faut étudier le talent facile et sympathique de Lanini. Ces dernières peintures furent celles qui établirent sa renommée ; Lomazzo en parle avec entiiousiasmc, et, deux siècles après, Lanzi écrit encore : « C'est ime peinture excellente, pleine d'animation pittoresque dans les visages et dans les mouvements, chaudement colorée, dans le goût du Titien; la figure de la Sainte, toute remplie de grâce, rappelle un peu Guido llcni, et la troupe des anges n'est pas inférieure aux anges de Gaudenzio; si cette œuvre laisse quelque chose à désirer, c'est seulement dans l'étude des draperies qui sont un peu négligées. » Bien qu'il séjournât le plus souvent à Verceil, Bernardino Lanini travailla beaucoup à Milan et dans toutes les villes d'alentour, à Novare, par exemple, où il peignit, dans la cathédrale, des Sibylles et un Père éternel fort admirés par ses contemporains, avec quelques épisodes delà vie de la Vierge « qui aujourd'hui, dit Lanzi, bien que la peinture soit très-détériorée, enchantent pourtant encore par la poésie de l'expression et la clarté du dessin. » Il faut ajouter, d'ailleurs, que, malgré son attachement aux traditions de la vieille école locale, Lanini, en homme intelligent, ne se fit pas faute d'étudier Léonard de Vinci, et de tirer son profit de cette étude. Lanzi signale, comme une preuve de ses recherches dans cet ordre d'idées, un Christ au tombeau entre deux anges possédé par l'église de Saint-Ambroise, tableau d'un magnifique dessin, d'un étonnant relief, d'une expression puissante, l'un des ornements les plus précieux de cette riche basilique, où se trouvent encore, de la main de Lanini, des fresques très-intéressantes dans la chapelle même où Luini fit son Martyre de saint Georges.

Bernardino eut deux frères, Gaudenzio et Girolamo, qui jouirent aussi d'une certaine réputation comme peintres, mais qui ne se dégagèrent pas comme lui de l'imitation et se contentèrent de rappeler de loin, par une certaine vérité d'expression et quelque vivacité de coloris, le frère illustre dont ils suivaient péniblement les traces, sans égaler jamais sa science comme dessinateur. Ils ne travaillèrent d'ailleurs qu'à Verceil, et ce n'est guère que là qu'on trouve leurs œuvres. Les deux gendres de Lanini furent aussi peintres; l'un d'eux, Soleri, appartient à l'école piémontaise; mais le second, Giovanni Martino Casa, de Verceil, s'établit à Milan et devint un bon praticien dans la manière de son beau-père.

propre et de celui de Giovenone, son maître. On voit aussi, dans la sacristie de la même église, une Vierge et plusieurs saints, également de Lanini, Les Guides indiquent encore, comme une œuvre importante de Lanini, des fresques décoratives dans la Casa Mariano.

NovAHE. — La cathédrale de cette ville possède une Adoration des Mages. On signale encore des peintures du même maître dans l'église de Santa Marta.

BoRGO Sesu, pbès Varallo. — L'église de cette petite ville possède un tableau de maître-autel avec cette inscription : « Bernardinus Pausillum hoc quod cernis effigiabat 1339. ..

Londres. — La National Gallery a acheté en 1863 une Sainte Famille de Lanini, tableau important catalogue sous le n" 700. La Sainte Famille est entourée de Ste Madeleine, du pape Grégoire le Grand et de S. Paul présentant une pomme à l'enfant Jésus. — Les figures sont de grandeur naturelle. — Signé dans un cartel : « Bernardinus effigiabai 15i3. »

Milan. — Le musée Brera a recueilli un fragment de fresque provenant du couvent de Sainte-Marthe représentant : Un concert exécuté par trois anges (n° ih) ; une Sainte Marthe (n° 58), et une Sainte Marie -Madeleine {n° 60), qui ont la même origine. Cette galerie no possède qu'un seul tableau de Lanini : Une Madone entre sainte Marthe, saint Joseph et deux autres personnages, accompagnés par deux anges. Dans la ville même on montre un certain nombre de fresques et tableaux qui portent son nom, par exemple, à Saint-Ambroise, les peintures dont nous avons parlé.

Verceil. — Bien que les fresques importantes dont Gaudenzio Ferrari et Lanini ornèrent l'église de Saint- Christophe soient en partie dégradées, elles attirent encore justement les voyageurs. La Consécration de saint Lazare et l'Assomption de sainte Madeleine dans la troisième et la quatrième chapelle de gauche sont attribuées à Lanini. Dans la fresque de V Adoration des Èlages, Gaudenzio Ferrari a placé le portrait de Lanini, son élève, à côté du sien

GIOVANNI PAOLO LOMAZZO

Giovanni Paolo Lomazzo, né à Milan, élève de G. B. délia Gerva, est moins connu par ses peintures que par ses deux célèbres livres sur l'art : le Trattato délia Pittura, Scoltura et Architettura, imprimé en 1584, et

VIdeadel Tempio délia PUtura, publié quelques années après. Frappé de cécité à trente-trois ans, cet artiste érudit, qui avait employé sa laborieuse jeunesse en voyages d'études à travers l'Italie, porta toute la vigueur de son intelligence sur les théories de l'art qu'il ne pouvait plus pratiquer. L'isolement auquel le condamnait son infirmité eut pour conséquence de développer chez lui, jusqu'à l'excès, le goût d'un symbolisme obscur et compliqué qui était alors fort à la mode. Suivant Lanzi, Lomazzo, mêlant, avec une curiosité avide, toutes espèces d'études philosophiques, scientifiques, littéraires, en perdit, pour ainsi dire, la tétc, et, voulant à tout propos et hors de propos faire le philosophe, l'astrologue ou le mathématicien, traita souvent les matières les plus simples d'une façon embrouillée, si ce n'est à contre-sens. Il faut dire que cette subtilité ne gâte vraiment, d'une manière continue, que le second et le moins considérable de ses ouvrages, YIdea del Tempio, dans lequel il assimile les sept grands peintres, qu'il prend pour les colonnes de son temple, aux sept planètes et aux sept métaux. Son grand Traité sur les arts du dessin, malgré le désordre de la composition et la prolixité du style, reste encore un des répertoires les plus intéressants que puisse consulter l'amateur qui veut connaître les artistes du xvi' siècle, non-seulement par leurs œuvres, mais encore par leurs idées. De tous les ouvrages écrits par les artistes lombards, le Traité de Lomazzo est presque le seul, avec le Traité Ae Léonard de Vinci, qui nous soit parvenu; c'est là qu'on trouve recueillies, avec un grand nombre de maximes, de formules, de théories venant de Léonard et de Gaudenzio, un bon nombre d'observations très-justes sur la pratique des divers maîtres contemporains, et, en particulier, les règles de la perspective telles qu'elles avaient été établies par Foppa, Zénalc, Mantegna. Bramantino, dont les manuscrits sur cette matière sont perdus.

Lomazzo y fait preuve aussi d'une érudition réelle dans les questions de mythologie, d'histoire, d'archéologie examinées au point de vue du peintre et du sculpteur. « Aucune œuvre, dit Lanzi, ne renferme en somme plus de préceptes pour former un]artisle réOéchi et raisonnant son art, suivant l'esprit de Léonard de Vinci. »

Durant les quelques années qu'il put consacrer à la pratique de la peinture, Lomazzo avait montré, dans ses ouvrages, les hautes tendances d'imagination et de pensée qui assurent à ses livres la sympathie des artistes sérieux. Les peintures de sa première jeunesse sont assez faibles; on en pouvait voir un spécimen dans la copie de la Cè?ie qu'il fit pour le couvent délia Pace. Dans celles qui suivent, on ne tarde pas à trouver le penseur qui veut résolument mettre en pratique ses théories sur l'art et qui y réussit plus ou moins bien. Sa maxime favorite était la maxime hardie de Gaudenzio Ferrari : qu'il fallait considérer comme dangereuse toute imitation d'œuvres étrangères, peintures ou estampes, et que, par conséquent, le peintre devait avant tout concevoir entièrement et clairement sa composition dans son imagination, avant de faire, sur nature, l'étude attentive des morceaux. Lomazzo appliqua, quant à lui, cette maxime avec bonheur, et dans les rares tableaux que nous possédons de sa main, on remarque toujours quelque trait d'une véritable originalité, soit dans l'ordonnance générale, soit dans l'invention des gestes, soit dans l'arrangement des accessoires. C'était, en réalité, un esprit des plus distingués, ayant horreur des vulgarités et des redites. Aussi se trouvait-il infiniment plus libre devant une grande toile que devant un étroit panneau. Lanzi estime, comme la meilleure de ses grandes compositions, le Sacrifice de Melchisédech, qu'il fit pour l'église de la Passion, scène magnifique et agitée, abondante en figures, riche en beaux nus, en vêtements variés, en vives couleurs, en attitudes heureuses. D'autres fois, comme à Plaisance, dans le réfectoire du couvent de Saint-Augustin, la peur de la banalité le jette dans l'étrange et le tumultueux. C'est là qu'ayant à représenter le Uepas de Carême, il imagina un banquet idéal, exclusiveni<!nt composé de plats maigres, où il fit asseoir, à des tables séparées, les rois et princes de son temps autour de superbes poissons, et montra les pauvres gens dévorant à leurs pieds tout ce qu'ils trouvaient dans les restes, avec tant d'avidité, que l'un d'eux, plus glouton que les autres, se tordait avec une grimace grotesque pour avoir avalé de travers quelque arête énorme. Jésus-Christ bénissait la table, tandis que, dans le ciel, S. Pierre endormi voyait en rêve s'étaler une grande nappe pleine de poissons petits ctgrands. La bizarrerie de cette composition confuse et surchiirgée, où le grotesque se mêle au sacré, choquait vivement Lanzi, malgré les qualités extraordinaires dans le rendu et dans l'expression qu'il n'hésitait pas à y reconnaître. Lomazzo eut pour élèves Crisloforo Giocca eiAmbrogio Figino, qui étaient d'ailleurs fort jeunes lorsque leur maître devint aveugle.

MrLAN. — Le musée Bréra possède le Portrait do Lomazzo peint par lui-même, en costume d'abbé de l'académie du Val de Brigno (n° 106), et un tableau assez important : Le Rédempteur mort soutenu par la Vierije entre S. Jean et les saintes femmes. — C'est Lomazzo qui fit pour l'église du Monastero Maggiore, dans la première chapelle à droite, un Saint Paul et quatre autres tableaux qui s'y trouvent encore. — L'église de San Marco contient de nombreuses fresques de sa main, entre autres une très-belle Madone avec plusieurs saints dans la troisième chapelle à droite.

Paris. — Le Musée du Louvre possède deux beaux des-

sins attribués à Lomazzo : N" 233. Etude académique d'homme nu, le torse vu de face, la tête tournée au ciel et en partie cachée par le bras droit, la jambe droite repliée. Au verso, étude d'homme nu, vu de profil, s'élançant vers la gauche dans l'attitude d'un combattant. — N" 234. Etude de deux hommes nus, vus de dos; l'un d'eux a les mains croisées sur sa tête ; son corps porte sur la jambe droite; la gauche est repliée. Le second a les deux jambes croisées. (Notice des dessins du Louvre par M. Reiset, directeur des Musées nationaux. L'appendice de ce catalogue contient une intéressante notice sur Lomazzo.)

AMBROGIO FIGINO

NÉ VERS 1500, IlORT VERS ICOl.

Nous avons vu que Lomazzo, dans son Traité de la peinture, mentionne qu'il eut pour élèves deux Milanais, Gristoforo Giocca et AmLrogio Figino, peintre élégant et soigneux, « polito ed accurato pittore ». Ciocca ne semble pas avoir acquis une grande renommée, au moins comme peinti'C d'iiistoire ; on connaît de lui quelques épisodes de la vie de S. Christophe dans l'église de San Yittore al Corpo, qui sont des ouvrages assez médiocres; mais il réussit beaucoup dans le portrait. Son condisciple Ambrogio Figino l'ut aussi un portraitiste excellent, fort en vogue dans les cours princières, honoré des éloges poétiques du cavalier Mariai, et il obtint en outre de nombreux succès dans la peinture d'histoire. Ses compositions, rarement très-grandes, passaient en revanche pour être toujours très-étudiées. Il peignit presque constamment à l'huile et se distinguait par la conscience qu'il apportait à l'exécution do ses figures, bien posées et bien définies au milieu d'une ordonnance de tableau toujours claire, car il n'aimait pas à encombrer ses toiles d'accessoires, ni à accumuler beaucoup de personnages dans la même action.

Si l'on en croit son maître Lomazzo, ce n'était pas l'ambition qui manquait à Figino. « C'est ainsi, dit cet écrivain (livre VII, chap. r), que le Ficino, notre disciple, compose avec habileté et sagesse ses précieuses peintures, y combinant un peu des lumières ombrées et de la perfection de Léonard avec l'harmonieuse majesté de Raphaèl, avec les colorations séduisantes de Corrége et le dessin ressenti de Michel-Ange, s'efïorçant, par cette combinaison d'éléments divers, de réaliser les conceptions particulières de son propre génie, ainsi qu'on peut voir, entre autres, dans un tableau oi!i il a peint la Vierge avec son Fils près d'elle, écrasant du pied l'antique serpent, tableau qui se trouve dans l'église San Fedele de Milan. »

Dans les derniers temps de sa vie, l'admiration de Figino pour Michel-Ange devint plus vive encore, et il finit par l'imiter presque exclusivement avec une imprudence dont son talent eut à se ressentir; il devint peu à peu maniéré, tourmenté, prétentieux dans le développement excessif des formes anatomiques qu'il donnait à ses figures, et perdit toute la vivacité de son coloris et la vérité de ses expressions. Un grand nombre des dessins de Figino, dessins très-cstimés, ont été attribués à Michel-Ange ou à ses élèves. Lanzi cite comme étant les chefs-d'œuvre de Figino, avec V Assomption de San-Fedele, quelques tableaux de dimension moindre, un Saint Ambroise dans l'église de San Eustorgio, un Saint Matthieu, dans celle de Saint-Raphaijl, dont il admire le grand caractère.

Il faut se garder de confondre Ambrogio Figino avec un autre peintre contemporain qui porte le même nom de famille, Girolamo Figino; celui-ci fut surtout connu comme miniaturiste.

Paris. — Le Musée du Louvre possède un dessin attribué h Ambrogio Figino.

Milan. — Au musée Brera se trouvent, de la main de Figino, deux tableaux : 1° le Portrait de Liicio Foppa, ui'iitre de camp (n" 347); — 2" uns Vierge avec le Bambino

entre S. Jean l'Evangétiste et S. Michel abattant Lucifer. — L'église de Saint- Rapkaél a conservé le Saint Matthieu cité par Lanzi, et, de plus, un Saint Paul. — Dans l'église de San-Antonio Ahate, on voit une Vierge écrasant la tête du serpent.

PIER-FRANGESCO MAZZUCHELLI dit le MORAZZONE

A la fin du x\i' siècle, les deux grandes écoles milanaises, celle de Léonard et celle de Gaudcnzio, étaient également épuisées. Faute d'artistes de valeur, le style local allait chaque jour disparaissant devant les styles étrangers qui étaient importés à Milan, soit par dos peintres du dehors formés dans les écoles holonaise, génoise ou vénitienne, tels que les Gampi, les Semini, les Procaccini, les Nuvoloni, soit même par des peintres nés dans le Milanais, mais qui allaient ailleurs chercher des traditions. Parmi ces derniers, les meilleurs furent sans contredit Giovanni Battista Grcspi, dit le Cerano, dont nous parlerons hientôt, et Pier-Franccsco MazzuchcUi, plus connu sous le surnom du Morazzone, qu'il doit à son village natal. Tous deux furent, pendant une assez longue période, les éducateurs de la jeunesse, et tous deux contribuèrent malheureusement à faire oublier tout à fait les sévères maximes des anciennes écoles. Ils renouvelèrent, cela est vrai, dans une certaine mesure, l'art milanais, en y introduisant un sentiment nouveau de la souplesse et de la grâce, mais ce fut au détriment des qualités solides qui avaient naguère fait sa gloire; et l'habitude d'un travail rapide et superficiel se joignant chez presque tous leurs élèves à des tendances, de moins en moins combattues, vers un élégant maniérisme, la décadence marcha après eux d'un pas rapide.

L'éducation de Mazzuchelli fut faite à Rome, où il séjourna plusieurs années, et d'oi!i il revint dans son pays tout à fait transformé et amélioré par les bonnes études qu'il y avait patiemment poursuivies. Aussi est-on frappé de la différence qui existe entre les peintures de sa première jeunesse qui sont molles, lâches, confuses, ne visant qu'à de légers papillotages, d'agréables colorations, et les œuvres de sa seconde manière qui sont celles d'un artiste expérimenté et réfléchi. La fresque qu'il acheva, avant son départ pour Rome, dans l'église de San Silvestro in Capite, V Epiphanie, est intéressante à comparer, par exemple, avec une autre peinture représentant le même sujet qu'il fit, à son retour, à Saint- Antoine. On a peine à croire que les deux ouvrages aient pu être exécutés par le même pinceau; le dernier est d'un vrai peintre, d'un coloriste savant et sûr de lui-même ; richesse dans la composition, originalité dans l'effet, scie-ncc dans le dessin, tout y est. Il est de toute évidence que le Morazzone doit le plus clair de son talent aux grands décorateurs de Venise, à Titien, à Paul Yéronèse, et même à Tintoret dont il reproduit jusqu'aux exagérations de mouvements et de proportions ; ce n'est pas sans doute par la pureté de son goût , ni par la déhcatessc de ses conception qu'il se distingue ; mais on doit reconnaître chez lui un certain sentiment du grandiose et du majestueux qui s'allie parfois très-heureusement à un brillant déploiement de couleurs, comme dans les peintures de réglisc Saint-Jean à Côme, représentant Saint Michel vainqueur des anges rebelles et dans celles de la chapelle de la Flagellation à Varèse.

En .1626 le Morazzone venait d'être chargé de peindre à Plaisance la grande coupole de la cathédrale, lorsqu'il mourut, ayantà peine commencé cet immense travail qui fut achevé par Guerchin. Il n'avait terminé que deux figures de prophètes, « qui partout ailleurs, dit Lanzi, seraient très-fameuses, mais qui là sont écrasées parles figures de son successeur, le plus grand enchantement que ce magicien ait jamais conçu. » Les tableaux de chevalet peints par le Morazzone sont très-nombreux; la plupart furent faits pour ses deux protecteurs, le fameux cardinal Frédéric Borroméc et le roi de Sardaigne qui raccablèrent de commandes; ce dernier même lui concéda le titre de chevalier.

Paris. — Le Musée du Louvre possède un dessin de Mazzuchelli da Morazzone.

Mii.AN. — Au musce Brera on trouve de Mazzuchelli '• r n° 2ô9. Li Madone, l'Enfant Jésus et S. Dominique; 'i" n° 392. Le Nazaréen au puits avec la Samaritaine ; 3° n" •167. Vn portrait d'homme. — Le Guide de Milan signale encore un Elle endormi dans l'église de San RalTaelln et V Epiphanie dont il a été parlé ci-dessus dans l'ëgiise de San Antonio Abate, ([ui contient encore d'autres peintures du inèmo maîtrp, le Christ au jardin, l'Arrestation, du Christ.

Plaisance. — Les fresques de la coupole, dans la Cathédrale, sont fortement endommagées. Néanmoins on dislingue encore les deux compartiments de prophètes (est et nord- ouest), peints par Morazzone.

GoME. — Le Saint 31ichel terrassant les anges rebelles se trouve dans la sacristie de la cathédrale.

TuniN. — A !a Pinacothèque on montre deux tableaux du Morazzone : 1° n° 154. La mort de Viryinie; 2" Evanouissement de Fulvie à la vue de la tête de Ciccron.

GIOVANNI-BATTISTA CRESPI dit le CERANO

Gomme Mazzuchelli, son contemporain, ([ui n'est guère connu que sous le nom de son pays natal, Giovanni Battista Grespi doit son surnom de Gerano au village duNovarais, où il naquit dans une famille depuis longtemps vouée à la pratique des beaux-arts. L'église de Santa-Maria di Busto conserva longtemps des peintures de Giovanni Picro Grespi, son aïeul, et de Raffaelo Grespi, son oncle, ou même peut-être son père. Quant à Giovanni Batiista, ce fut à Rome et à Venise qu'il alla de bonne, heure étudier, non-seulement la peinture, mais encore la sculpture, l'architecture et les belles-lettres. La diversité de ses talents lui assura à la cour de Milan dont il était pensionnaire une situation exceptionnelle et une autorité durable ; ce fut lui qui eut la direction de la plupart des grands travaux entrepris par le cardinal Frédéric Borromée et qui obtint la présidence de l'Académie des beaux-arts fondée à Milan par ce prélat. La célèbre statue colossale de S. Gharles à Arona fut édifiée d'après le modèle qu'il avait exécuté; les dessins de ce monument sont conservés à la bibliothèque Ambrosienne. G'est encore Le Gerano qui donna les projets pour la façade de Saint-Paul, et fit exécuter les grandes portes sculptées de la cathédrale. Gonuiic architecte et sculpteur aussi bien que comme peintre, il fût extrêmement laborieux et prodigieusement fécond; mais partout il mêla à des qualités extraordinaires d'insupportables défauts. Hardi, ingénieux, logique, il montre, dans toutes ses compositions, de l'entrain, du jet, de l'abondance, mais il gâte presque toujours ces dons précieux par une affectation irritante, soit dans la gn\ce, soit dans la majesté. Ses figures ne manquent guère d'être pesantes lorsqu'elles croient être graves, et violentes lorsqu'elles veulent être expressives. Ses ombres, noircies à outrance, sont le plus souvent accentuées au delà de toute mesure. Et pourtant, avec tous ces défauts, il déploie par instants une telle vigueur, il fait preuve d'une telle fertilité, qu'il peut, avec raison, passer pour un des maîtres les meilleurs de cette école de transition. Lanzi remarque que dans l'église de San Marco, à Milan, son Bapléme de S. Augustin supporte parfaitement le voisinage d'une grande composition de Giulio Gesare Procaccini, à laquelle il fait face ; que dans l'église de Saint-Paul son tableau des Saint Charles et saint Amhroisc vaut mieux certainement, au moins pour la couleur, que le Gampi qui l'avoisine, et qu'à Saint-Lazare son célèbre tableau du Rosaire détourne souvent l'attention de la belle fresque de Nuvoloni. Gerano excellait dans la peinture d'animaux. Il eut pour élève Daniclc Grespi.

Milan. — Le musée Brera ne possède qu'un tableau de Giovanni Maria Grespi, sous le n" 515: La Vierge et l'enfant Jésus, avec saint Dominique, sainte Catherine de Sienne et plusieurs anges ; mais les édifices de la ville contiennent un très-i;rand nombre de ses fresques ou tableaux, parmi lesquels on peut citer : à San Raffaello, un Jonas ; à San Antonio Abate, une Résurrection et un Saint Gaétan ;

à San Paolo, une Vierge et des Saints; à la Madonna di San Celso, une Sainte Catherine; à San Fedele, un Saint Ignace, etc., etc.

Turin. — La Pinacothèque de cette ville conserve deux tableaux de Gerano : 1° n» 1 53, l'Adoration des Bergers daii^ rétable de Bethléem ; 2° n" 170, Saint Charles Borromée et saint François d'Assise aux pieds de la Vierge.

DANIELE GRESPI

Elève du Gerano (G. M. Grespi) et de Giulio Gesare Procaccini, Dauiele Grespi, qui fut considéré par ses contemporains comme un maître de premier ordre, s'éleva certainement beaucoup au-dessus de son premier maître et surpassa même son second, au dire de plus d'un, bien qu'il n'ait pas vécu quarante ans. Doué par la nature d'un esprit très-ouvert, il acquit très-rvite une merveilleuse prestesse de main et sut avec un rare discernement s'approprier chez ses prédécesseurs et ses contemporains ce qu'il y trouvait de bon, en laissant de côlé ce qui lui semblait mauvais. Sans appartenir à l'école des Garrache, il mit en pratique toutes leurs

manières. Lanzi, qui l'admire beaucoup, le loue surtout pour le soin avec lequel il approprie les gestes, les attitudes, les expressions de ses personnages à la scène représentée et pour le rare bonheur avec lequel il rend les nobles émotions des belles âmes. La distribution de ses figures est claire, logique, naturelle, ce qui n'est pas commun en ce temps de grandes machines agitées et confuses. Son coloris est franc et vigoureux, aussi bien dans SCS peintures murales que dans ses tableaux, ainsi qu'on peut voir dans la riche église de la Passion, où se trouve sa célèbre Déposition de Croix et où il peignit un certain nombre de portraits de chanoines dans le plus grand goût vénitien. « Daniele Grespi, dit Lanzi, est un de ces rares peintres qui luttent sans relâche avec eux-mêmes, «'efforçant toujours de surpasser par l'œuvre qu'ils entreprennent l'œuvre qu'ils viennent d'achever; les défauts qu'on peut signaler dans les peintures de sa première jeunesse sont tout à fait corrigés dans les œuvres de sa maturité, de même que les qualités qu'on a vu poindre dans celles-là paraissent dans les dernières merveilleusement développées et poussées au comble. » Une mort prématurée l'enleva au moment où il venait d'achever les fameuses fresques de la Chartreuse de Garignano, près de Milan, où il représente la Vie de S. Bruno. C'est là qu'on voit cette célèbre figure du docteur parisien, qui se soulève hors de son cercueil pour proférer une malédiction, et celle du duc de Calabre, qui rencontre à la chasse le saint solitaire. Le compartiment où se trouve cette dernière scène est signé : « Daniel Crispus mediolanensis pinxit hoc templum an. 1629. » Daniele Grespi fut emporté l'année suivante, ainsi que toute sa famille, par la grande peste qui dépeupla le Milanais.

Paris. — Le musée du Louvre ne possède qu'un dessin i Ces peintures représentent : dans la voûte, divers épisodes

^8 Daniele Grespi. de l'Evangile, et sur les parois la Vie de saint Bruno, sa-

MiLAN. — Le musée Brera est très-riche en tableaux de voir : 1° Le. Miracle du docteur parisien. Didier, qui, se dres-

D. Crespi : N" 104. Portrait d'homme. — N» 105. Portrait du | sant eu sursaut dans son linceul, annonce aux assistants

sénateur Formenti. — N° 109. Le Nazaréen conduit au Calvaire. — N° 117. La Lapidation de S. Etienne. — N° 417 Portrait du'n sculpteur. — N° 439. La Cène, provenant de l'église de Bragora. — N° 488. La Madone avec l'enfant Jésus, avec S. Charlt.i, S. François et un autre personnage en prière. — N° ôOO. Baptême de Jésus-Christ. — Dans la ville ses peintures se comptent également en grand nombre : à San Eustorgio, Daniele Grespi a peint à fresque une chapelle entière; à San Alessandro, une Adoration des Mages; dans la chapelle du Baptistère de la Passione, une très-belle Cène anachorétique de S, Charles; à San Pietro en Gessate, un Saint Maure; à San Vittore Grande, un Saint Paul l'ermite. G'est à la Chartreuse de Garignano, à peu de distance de la porte Tenaglia, que se trouve la série des fameuses fresques dont nous avons parlé plus haut et qui sont le plus beau titre de gloire de Daniele Grespi.

sa propre damnation : Justo judicio dnmnatus sum. Cette peinture excitait l'admiration de lord Byron, qui disait p'avoir jamais rien vu d'aussi saisissant. 2° Un évoque endormi sur une table, tandis que les anges construisent au loin une église. S" Un évèque accueille avec bienveillance Bruno et ses compagnons. 4° L'pvèque de Grenoble voit apparaître S. Benoit, S. Jean-Baptiste, David dans la gloire céleste au-dessus de l'église des Chartreux. 5° S. Pierre, en présence de la sainte Vierge, bénit Bruno accompagné de quelques-uns de ses moines et lui présente la règle de son ordse. G" Bruno est découvert par le duc de Calabre à la chasse. Autour de ces grands compartiments Daniele Grespi a peint dans tous les espaces laissés libres par la décoration architecturale quelques épisodes légendaires ou personnages sacrés qui complètent l'aspect de cet ensemble important.

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