‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 32 sur 136 · L. DUelARDIN S · texte numérisé non relu

L. DUelARDIN S

La peinture en Italie compte trois hommes de cette espèce : Raphaël, Titien et Corrége. La société moderne, fille du paganisme, nourrie dans la foi catholique, a donné, par la main de ces trois artistes incomparables, la mesure de ce qu'elle peut faire dans l'art de peindre. Si leurs tableaux avaient péri, comme ceux de Zeuxis, de Parrhasius et d'Apelles, l'historien ne retrouverait plus dans les autres peintures conservées que l'ombre de l'art moderne. Si le temps, en épargnant leurs chefs-d'œuvre, détruisait, au contraire, les toiles de tous les autres peintres, des travaux admirables seraient perdus, sans doute, mais la peinture de notre âge survivrait tout entière dans le dessin de Raphaël, dans le coloris du Titien, dans le clair-obscur du Corrége. ,

C'est au moment où la réforme ébranle jusque dans ses fondements l'édifice catholique et féodal que le monde chrétien lègue aux siècles à venir, sous sa forme définitive, l'art qui avait coîité quinze siècles de tâtonnements, de travail et de douleur à l'humanité. En mettant la dernière main à leur œuvre, ces trois maîtres, nés dans le même siècle, auraient pu dire, comme le Dieu de Job, à ceux qui allaient leur succéder sans les remplacer : « Vous n'irez pas plus loin! » Non, il n'y a pas eu, il n'y aura pas de plus grand dessinateur que Raphaël; jusqu'à une renaissance nouvelle, Titien restera le maître inimitable des coloristes, et l'admirable peintre dont nous allons étudier l'œuvre exquise, le Corrége, n'aura point de rival pour la grâce des idées et la puissance magique de l'illusion.

Comment donc rendre raison de l'obscurité qui entoura ce prodigieux génie, pendant sa vie et longtemps après sa mort? D'où vient que l'on chercherait vainement son nom dans les livres de ses contemporains? Quoi ! les poésies de l'Arioste, qui vint à Correggio en 1531, ne contiennent pas un seul vers en l'honneur d'un tel peintre! Quoi! parmi les sonnets du galant cardinal Bembo, l'ami de Véronica Gambara, il n'y en a pas un pour le Corrége! Tandis que Raphaël, entouré de ses disciples, étale aux yeux des Romains le luxe d'un prince suivi de sa cour, tandis que la République de Venise, François I", Léon X et Charles-Quint se disputent le Titien, Corrége, leur émule, vit et meurt sans gloire, n'ayant d'autres Mécènes qu'un petit prince lombard et quelques moines ignorants! Le secret d'une destinée si extraordinaire ne nous serait pas révélé si nous le demandions à l'histoire des temps où vécut ce grand homme au lieu de le chercher dans sa propre nature. Timide et mélancolique , il naquit avec cette noble et sauvage fierté qui dédaigne la gloire s'il faut l'acheter par des flatteries. Il passa sa vie loin de la cour du pape, comme de celle de l'empereur, sans sacrifier un seul jour de travail à la vanité de partager l'opulence et les plaisirs des grands. Homme de sentiment, amant désintéressé de l'art, génie créateur au suprême degré, il trouvait dans les mystérieuses voluptés de la génération intellectuelle des joies trop profondes pour goûter encore les plaisirs vulgaires d'une fausse grandeur. Il ne demandait rien à ses contemporains que des toiles pour y faire naître ses madones, ses saints, ses martyrs, ses gracieux enfants, ses Vénus et ses Léda ; des murs pour les couvrir de fresques aux feuillages semés de fruits, de fleurs, d'oiseaux éclatants; des coupoles de cathédrales où son génie pût évoquer toute la milice chrétienne, les docteurs, les vierges, les armées de chérubins que la légende catholique a placés dans le ciel. C'est à peine s'il exigeait de ces chefs-d'œuvre un prix suffisant pour le nourrir avec sa famille. 11 était de ces hommes dont Chateaubriand a dit : « Être, créer, c'était l'unique besoin de cette âme d'artiste; paraître, se faire admirer, il n'y songeait pas; c'est tout au plus s'il s'en croyait digne. >> Nous rencontrerons plus d'une fois, dans le cours de cette étude, les preuves de ceîte rare modestie, de cette abnégation sans exemple.

La date même de sa naissance est incertaine. Tiraboschi le fait naître en 1494, en avouant qu'il n'en a point d'autre preuve qu'une inscription récemment composée à Correggio. On y lit que Corrége mourut en 1534, à l'âge de quarante ans '. Il naquit à Correggio, ville située à quelques lieues de Reggio, et comprise aujourd'hui dans le duché de Modène, mais qui formait à cette époque une petite principauté indépendante.

' Tirabosclii, Nolizie delleartifici Modenesi, 1781. Pungileoni {Memoric storiche di Antonio AUegri, 1 817. (. /", p. 3) ajoute que deux pièces authentiques conservées à Correggio attestent que le jour de cette naissance doit être placé entre le 1" février cl le 14 octobre. — Les livres de baptême de la ville de Correggio ne remontent pas plus haut que l'année 1496.

Ainsi 1(1 nom qu'il a iliuslrô n'est pas lo sien. Il remprunta, suivant un usage alors fort répandu en Italie, (le sa ville natale. 11 s'appelait Antonio Allegri. Son père se nommait I*elle;;rino, sa mère Rernardina Piazzoli (lesli Aromani.

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