‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 33 sur 136 · L'HOMME SENSUEL · texte numérisé non relu

L'HOMME SENSUEL

AADIN bC.

L'absence de toute espèce de docuràeiits contemporains sur la vie et la lamille d'Allegii laissait aux biographes une belle occasion de se lancer' dans le domaine des conjectures. Us n'ont pas manque d l'ii profiter. Les uns l'ont fait naître dans la plus extrême pauvreté ; les autres l'ont comblé de tous les biens de ce monde : naissance, richesse, honneurs, rien ne lui a manqué. C'est pitié de voir la peine (pie cerlaiiis ('■crivains se sunt donnée pour trouver une noble origine à un homme qui eût fait oublier tous ses ancêtres,

s'il on avait eu. Il est prouvé aujourd'hui par des documents authentiques qu'Antonio AUegri était le (ils d'un marchand, et que, sans être pauvre, il vécut toujours dans un état voisin de la médiocrité '. Yasari paraît donc avoir exagéré sa détresse lorsqu'il nous le montre travaillant au delà de ses forces, sans profit et sans gloire, chargé de famille, et mourant de fatigue sous le poids' de la monnaie de cuivre dont on payait ses chefs-d'œuvre^.

Du reste, la naissance d'un grand homme ne date pas du moment où il a vu le jour, mais de l'époque oii il a donné les premiers signes de son génie. Ses véritables aïeux sont les maîtres qui lui ont frayé la voie et dont il a reçu la vie spirituelle. Au commencement du seizième siècle, la peinture n'était pas, au témoignage de Lanzi, aussi avancée à Parme que dans quelques autres villes de l'Italie. On y remarquait cependant les ouvrages de Lodovico, élevé de Francia, ceux de Cristoforo Caselli, élève de Jean Bellin, et les peintures de Marmitta, qui fut sans doute le maître du Parmigianino. Les trois frères Mazzuoli (Michèle, Pier Ilario et Filippo), dont le dernier, moins habile que les deux autres, fut le père du Parmesan, avaient doté leur ville natale de beaux ouvrages. Une paraît pas cependant que tous ces peintres aient eu une grande influence sur le génie naissant du jeune Antonio Allegri. S'il est un homme dont les œuvres aient donné le premier essor au Corrége, ce n'est pas à Parme qu'il faut le chercher, mais à Mantoue. C'est à André Mantegna que revient l'honneur d'avoir fait battre pour la première fois le cœur de notre grand artiste, c'est en voyant le tableau de la Victoire du maître padouan, et non en voyant la Sainte Cécile de Raphaël, qu'il dut s'écrier, en devinant son génie : Edanch'id son pittorc^. Si l'on admet avec Pungileoni qu'il ait suivit en 1511 le seigneur Manfredo, forcé de se retirer à Mantoue pour fuir la peste qui désolait Correggio, les faits de l'histoire viendront à l'appui des inductions de la critique. Antonio avait alors dix-sept ans : c'est l'âge des fortes impressions. Les souvenirs de cette époque, où l'homme passe de l'enfance à la virilité, durent autant que la vie. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'œil du connaisseur ne peut examiner les œuvres de Mantegna et celles dTst Corrége sans y reconnaître les signes d'une évidente fdiation. Corrége a poussé à la perfection l'expression des physionomies, la finesse et l'éclat du coloris, la tournure élégante du dessin, caractères distinctifs du père de l'école de Mantoue. A ces qualités il a su ajouter tout ce qui fait l'originalité de son génie, la grâce ineffable, la vie intérieure, la magie des effets, et, par-dessus toutes choses, cette pâte admirable [questa hclla pastosita, comme disent les Italiens), dont il a découvert et gardé le secret. Nous ne

V. Lanzi et Pungileoni, ouvrage déjà cité, passim. Le père de Corrége, Pellegrino, semble avoir été un commerçant économe et laborieux. En 1S16, on le voit étendre ses affaires. Il s'associe avec un certain Vincenzo Mariani pour prendre à ferme deux métairies. Ils s'engagent à payer 150 écus d'or la première année. En 1519, il marie sa fille à ce môme Vincenzo et lui constitue en dot 100 ducats d'or. Cette même année, Francesco Aromani, oncle maternel d'Antonio, lui lègue une partie de ses biens. Lorsque Antonio se marie, il est fait mention de terres, droits, actions que sa femme lui apporte par contrat. En 1530, il achète de la signora Lucrezia Pusterla, de Mantoue, une métairie pour le prix de 195 scudi d'or. Il est certain qu'il laissa quelque bien à son fils Pomponio, puisque, à l'époque où celui-ci quitta Correggio, étant déjà mal dans ses affaires, il trouva encore 700 écus d'or du reste de ses propriétés. Tous ces faits établissent surabondamment que la tradition a fort empiré la pénurie du Corrége.

' « Les auteurs qui ont écrit la vie du Corrége, dit Mengs, l'ont comparé aux peintres célèbres qui vivaient alors à la cour des grands princes ou dans des villes opulentes telles que Rome, Venise et Florence, et ont, par conséquent, eu raison de plaindre son sort; mais cela ne prouve pas qu'il fut absolument réduit à un état misérable et précaire... Ce qui est hors de doute , c'est qu'on ne voit point dans ses ouvrages ces signes d'économie et d'avarice qu'on aperçoit dans ceux de quelques pauvres artistes qui ont cherché à s'enrichir : tous ses tableaux au contraire sont peints sur de bons panneaux, sur des toiies très-fines et même sur cuivre, et tous sont finis avec étude et avec soin. Les couleurs dont il se servait sont les meilleures et les plus difficiles à employer. Il faisait entrer avec profusion l'outre-mer dans les draperies, dans les chairs et dans les sites, et partout fortement empâté , ce qu'on ne voit dans les ouvrages d'aucun autre peintre. Il employait les laques les plus fines, ce qui fait que la couleur s'en est bien conservée jusqu'à nos jours, et ses verts sont si beaux qu'on ne peut rien voir de plus ))arfail. » (R. Mengs. Mémoires sur la vie et les ouvrages du Corrége, t. ii, p. 147).

' Le P. Resta est le premier qui ait rapporté celle anecdote. A la vue de la Sainte Cécile, Corrége se serait écrié avec un noble orgueil : son jiillor ancor iol Malheureusement il est fort douteux que Corrége soit jamais allé à Bologne. Il n'est pas impossible qu'il y ait accompagné Veronica Gambara lorsqu'elle s'y rendit pour solliciter Léon X et François I" ; mais à cette époque la Sainte Cécile n'était point encore à Bologne.

troyoïis (lune point nous éloigner de la vérité on disant, avec le savant historien de la peinture en Italie, que le Mantegna est pour Corrége ce que le Pcrugin fut pour Raphaël, Jean Bellin pour le Titien.

Ce n'est pas à dire cependant que Corrége ait travaillé sous l'œil de Mantegna et dans son atelier. Quoique plusieurs auteurs n'aient pas craint de l'affirmer en employant toutes les ressources de l'érudition pour donner

CORRECE.P.

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