LA CHARITE
les trois Grâces, admirables de modelé et presque aussi belles; les l'arques ailées et cependant assises; une vestale tenant dans sa main une colombe, symbole de virginité; la Fortune avec le globe du monde sous ses pieds, etc. Le choix seul de ces figures montre assez le goût délicat du peintre qui, parmi les gracieuses imaginations des Grecs, sut prendre ce qu'il y a de plus gracieux.
Toutes ces figures sont peintes en clair-obscur dans seize petites lunettes placées au-dessous de la voi'ile, tout autour de la chambre Mais c'est dans l'ornement de cette voûte qu'on sent surtout l'esprit et la main
(lu divin Corrége. Débarrassé des liens de l'histoire, de l'érudition, il ne consulte plus que son imagination brillante. Quelles charmantes pensées elle lui inspire ! Cette abbesse voluptueuse veut oublier, jusque dans son oratoire, les devoirs austères que sa conscience lui rappelle peut-être trop souvent à son gré. Pour lui plaire, Corrége fera disparaître cette voûte, il ouvrira les profondeurs d'un ciel bleu, plein des enivrantes ardeurs du soleil italien, et puis il étendra sous ce céleste azur l'ombrage d'une treille, mêlée de branches chargées (le fruits et de fleurs. Pour achever l'illusion, il ouvrira aux quatre côtés de la voûte quatre fenêtres ovales par où l'œil simnginera plonger dans le firmament. Ces fenêtres serviront en même temps de cadres à ces délicieux groupes d'enfants dont le Carrache disait : « Ils vivent, ils respirent, ils rient avec tant de grâce et de vérité qu'il faut rire comme eux de leur naïve allégresse. » Il est permis de le répéter, cette fresque manifeste déjà tout le génie de Corrége : sa manière est trouvée, il se connaît, il a la mesure de ses forces. 11 n'hésitera plus, il ne se cherchera plus lui-même. Il ne fera plus qu'agrandir sa pensée et perfectionner l'instrument dont il est le maître désormais. Au monastère de Saint-Paul, il est déjà ce peintre dont l'imagination charmante n'a point de rivale ; il a déjà ce dessin varié, vivant, cette science du modelé, des raccourcis de bas en haut qui lui permettront d'accomplir des prodiges dans l'église de Saint-.Iean et dans la cathédrale de Parme ; il est maître de ce pinceau facile, empâté, moelleux, léger et gras qui se joue de la plus haute des difficultés en peinture, celle de rendre la transparence de l'épiderme et la morbidcsse des chairs, surtout chez les femmes et les enfants.
Notre dessein n'est pas d'analyser toutes les œuvres de Corrége et de rechercher l'ordre chronologique de leur composition. Une pareille tâche nous entraînerait à des développements que notre travail ne comporte pas. Nous aurons assez fait si nous parvenons à donner au lecteur une idée nette du caractère de l'homme et du génie de l'artiste. En 1520, Antonio avait vingt-six ans. Il épousa Girolama Merlini qui en avait quinze. Il semble que cette jeune femme fut douée d'un caractère mélancolique, d'une âme tendre et profonde qui dut séduire le cœur aimant de Corrége. A peine entrée dans la vie, elle nourrissait déjà des pensées de mort et voulut faire son testament en faveur de ses oncles paternels. L'amour que lui inspira le Corrége la détourna de ces tristes préoccupations. Leur tendresse mutuelle est attestée par la vie retirée d'Antonio Allegri. Il vécut toujours près d'elle. Quand ses travaux l'obligeaient à quitter leur ville natale pour aller à Parme, il l'emmenait avec lui. Elle lui donna quatre enfants, un fils et trois filles. Ce fils fut appelé Pomponio. 11 fut peintre comme son père, mais ne s'éleva jamais au-dessus de la médiocrité, ainsi qu'on en peut juger par quelques fresques de sa main qui existent encore à Parme.
La sœur d'Antonio s'était mariée l'année précédente. Elle s'appelait Catherine. Peut-être est-ce à cette occasion que Corrége peignit le Mariage de sainte Catherine, qui se voit au Louvre. La Vierge, presque de profil, tient l'enfant Jésus sur ses genoux. Devant elle, sainte Catherine, à genoux, livre sa main au divin Enfant qui s'apprête à passer à son doigt l'anneau, symbole de leur union. Derrière sainte Catherine, saint Sébastien, portant quelques flèches, mstrumenls de son martyre, sourit à cette scène mystique. Dans les profondeurs de la perspective, à gauche, le peintre a eu l'idée ingénieuse de montrer le saint et la sainte livrés à leurs bourreaux. Ce morceau célèbre n'est pas le plus important du maître. Le nombre des personnages, la grandeur de la composition, la beauté des accessoires, la magie de l'effet général placent le Saint Georges, le Saint Roch, le Saint Jérôme, la Madone à l'écuelle et la Nativité surtout, avant le Mariage de sainte Catherine. Mais celui qui a vu, étudié, admiré cette page d'un sentiment si délicat, n'est pas loin de comprendre toutes les perfections de Corrége. L'idée seule du tableau révèle un peintre dont l'esprit abonde en inventions charmantes. Sainte Catherine, unie au divin Maître par le martyre souffert en son nom, s'appelle, en langage mystique, l'épouse du Christ. La poésie, l'imagination acceptent cette désignation symbolique. Mais comment mettre sous les yeux du chrétien ce mariage du Christ avec une vierge pure et belle ? Corrége le sait. Ce n'est pas le Christ devenu homme, le Christ descendant de la croix et placé à la droite de son père qui présente l'anneau à la vierge martyre, c'est l'Enfant né à Bethléem, encore sur les genoux de sa mère. Invention naïve et ingénieuse à la fois ! Le mythe s'explique sans efforts : cet Enfant ne peut être l'époux de cette femme ; cette union, impossible dans ce monde, est un mystère qui
LE C0RRK(;E (14 94). |H
s'iiccoiiiplil dans le ciel! La physionomie de la mère exprime cette inépuisable complaisance, ce dcvouemenl sans limites, cet amour parti des entrailles dont nul autre peintre n'a eu le sentiment au mùme degré