MARTYKE DE SAINT PIERRE ET DE SAINT PAUL
Madone, baissant ses grands yeux, tourne légèrement la tête avec grâce. Saint Jérôme à genoux contemple un crucifix, l'ange sourit, l'évêquc prie, et aux pieds de Marguerite, on voit un dragon la gueule ouverte. L'exécution de cette peinture est tout à fait remarquable. En y regardant de près, on s'aperçoit que les figures secondaires, celle de l'évêque, notamment, ne sont qu'ébauchées; mais à quelque distance, la toile paraît finie et le tout s'harmonise à merveille. Après avoir terminé avec amour la figure de sainte Marguerite et celles de la Yierge et de l'enfant Jésus, le Parmesan s'est contenté pour les autres de les indiquer par quelques touches spirituelles et de sentiment, qui d'un peu loin jouent le fini et donnent un accent de vie au tableau. Les Carraches attachaient beaucoup de prix à cet ouvrage et il était tenu en grande estime à Bologne, lorsque, en 1796, les commissaires de notre armée victorieuse le jugèrent digne des honneurs du Louvre, et le désignèrent pour être transporté à Paris. Il va sans dire qu'en 1815, la victoire nous reprit ce qu'elle nous avait donné. La Sainte Marguerite est aujourd'hui dans la Pinacothèque de Bologne.
En cette même année 1529, où le pape Clément Yll vint à Bologne pour le couronnement de Charles Quint, le Mazzola, qui s'était déjà signalé dans le portrait, voulut faire celui de l'empereur. Il l'observa donc attentivement pendant que le prince était assis à table, et il le peignit de mémoire sur une très-grande toile, où il le représenta couronné de lauriers par une gloire et recevant le globe du monde des mains d'un Hercule enfant qui semble lui en assurer l'empire. La peinture finie, le Parmesan la mit sous les yeux du Pape , qui en fut charmé au point qu'il envoya la toile et le peintre à l'empereur, en faisant accompagner Francesco par son dataire l'évêque de Yaison. Enchanté à son tour de se voir si bien peint sans avoir eu l'ennui de poser, Charles-Quint exprima le désir que la toile lui fût laissée ; mais le Parmesan, écoutant le mauvais conseil d'un ami infidèle ou malavisé, fit entendre que son tableau n'était pas fini et qu'il ne pouvait pour cette raison le livrer à l'empereur. Il remporta donc sa toile et n'en tira aucun profit. Plus tard elle tomba aux mains du cardinal Hippolyte de Médicis, qui la donna au cardinal de Mantoue. On ne sait aujourd'hui ce qu'est devenu ce portrait allégorique, disent les annotateurs de la dernière édition duVasari.
Après un séjour de trois ans et plus à Bologne, où il avait gagné peu de fortune mais beaucoup d'amis, Mazzola, rappelé à Parme par ses parents, s'y rendit au commencement de 1531. Là, suivant un contrat du 10 mai de cette année, cité par le père Affô, il reçut commission do peindre à fresque une grande voûte dans l'église Santa Maria délia Staccata et le prix de son travail fut fixé à quarante écus d'or frappés à l'effigie du soleil [scudi d'oro di sole); mais avant de toucher à la voûte, l'artiste s'occupa d'une partie plate qui présentait une besogne plus facile, et il y peignit sept figures, dont cinq en clair-obscur, Adam, Moïse et les trois vierges sages; deux en couleurs, Eve et Afiron. Ces figures étaient séparées par de riches ornements. Pendant plusieurs années il s'en tint là, et comme les confrères de la Staccata se plaignaient de sa lenteur et le menaçaient des tribunaux, une autre convention fut passée entre eux et le peintre, le 27 septembre 1535, par laquelle Mazzola s'engageait à finir dans deux ans les peintures de la voûte, auxquelles du reste, comme nous le dirons, il ne travailla jamais. Dans l'intervalle, il s'était occupé de la Madone au long col, del collo longo, que renferme la galerie Pitti, et de ce tableau tant de fois copié et reproduit par différents graveurs, qui représente Cupidon forgeant un arc. A ses pieds sont assis deux enfants dont l'un souriant invite l'autre à toucher du doigt les flèches de l'Amour, mais celui-ci, craintif et pleurant, refuse de s'approcher du forgeron. Ce morceau fameux, gracieusement imaginé et d'un coloris aimable, a été attribué au Corrége. Il est maintenant dans la galerie du Belvédère, à Vienne. Le Parmesan l'avait peint pour un de ses amis, le chevalier Boiardo.
Le dessin et la gravure lui avaient aussi pris une partie de son temps, et ce n'est pas ce qui a le moins contribué à étendre sa réputation et à lui gagner les amateurs de tous les pays, le dessin étant sa faculté dominante. Parmesan conserve dans les estampes qu'on a gravées d'après lui ou qu'il a gravées lui-même ses qualités les plus précieuses, la grâce de l'invention, l'esprit du trait, l'élégance de ses formes élancées et désinvoltes. Il est le premier, en Italie, qui ait gravé à l'eau-forte ; je dis en Italie, parce qu'Albert Durer avait usé en maître de ce moyen dès l'année 1512, c'est-à-dire quelque vingt ans avant lui; mais, comme dit M. Renouvier ', « le Parmesan s'empare si bien de l'eau-forte, qu'elle date légitimement de lui. » Ce procédé semble d'ailleurs fait pour sa manière ; la légèreté et l'esprit d'une pointe glissant sur le vernis pouvaient seuls atteindre à la grâce de ses figures, aux charmes de ses coups de lumière; les négligences et les brouillamini habituels de ce procédé servaient à faire ressortir tout le feu de sa composition. Son type, dont le caractère dominant était l'élégance obtenue par des proportions sveltes, exerça en Italie et plus loin une séduction puissante.
« Le maître n'a gravé lui-même qu'un assez petit nombre d'estampes ; mais dans ces pièces, d'un aspect sale, d'une négligence affectée, brille toute sa manière, sa beauté aux membres allongés, aux chairs nuancées, aux expressions coquettes. Moins convenable dans les sujets religieux et sévères, il a su donner cependant un charme particulier aux scènes qui permettent le mieux le mouvement, la tendresse ; personne n'a su
Types et manières des Maîtres graveurs, troisième paragraphe, 1" partie.
FHANCESCO MAZZUOLl ou MAZZOLA, dit IL PAKMEGIANINO (1504). 13
marquer en traits plus délicats une figure enfantine ou virginale, donner une attitude plus iière à un torse héroïque, relever en camée les contours d'une tête, montrer on quelques traits l'esprit et la science d'une grande composition: têtes expressives, extrémités fines et correctes, lumières ménagées , mouvements vifs et gracieux. Une fois séduit par ces qualités, on se prend à aimer jusqu'aux défauts qui les suivent, les tournures ressenties, et les draperies jetées avec affectation ; mais cette manière est surtout aimable dans les sujets où la fantaisie du peintre pouvait se mettre plus à l'aise. Ses principales pièces, V Ensevelissement,
\J^Pii)WCII Êfi.
SAINTE FAMILLE (Musée du LouTreJ.
la Madone au Coussin., Y Adoration des Bergers, les Boiteux à la porte du Temple, ont dans leur composition comme dans leur dessin beaucoup de mesure. V Annonciation, la Mélancolie, la Victoire, d'un dessin plus ressenti, se distinguent encore par leur grâce des pièces où sa manière tombe dans une affectation décidée, comme Judith, la Résurrection. Sa vierge a des airs de coquetterie et de fierté inconvenables. Son Christ est trop souvent un Adonis mourant ou un Apollon posant dans un flot de lumière. Mais qui ne ferait taire toute sa sévérité devant ces figures héroïques, Polymnie, Vénus s'essuijant à la sortie du bain, la même étude que Marc Antoine a gravée avec toute sa science, ici traitée dans une manière plus preste et montrant parfaitement la diflerence de l'idéal cherché par les deux maîtres ? »
Yasari prétend que Mazzola s'était adonné à l'alchimie; que, négligeant son art, il poursuivait la chimère de la congélation du mercure et perdait son temps au milieu des fourneaux et des cornues. Ce fait, contesté
par Lodovico Dolce dans son Dialor/o délia Pittura^ est confirmé par l'Armenini, qui écrivait au seizième siècle ses Veri Precetti délia Pittura, et Vasari, après en avoir touché quohiues mots dans la première édition, y insiste dans la seconde , ce qu'il n'eût pas fait certainement si les informations qu'il prit à Parme ne l'avaient définitivement convaincu. Ce fut pendant que Mazzola travaillait , ou plutôt pendant qu'il ne travaillait pas aux peintures de Santa Maria délia Staccata que lui vint ce goût passionné pour l'alcliimie, qui lui faisant perdre en un jour plus qu'il n'aurait gagné en une semaine, le réduisait peu à peu à la misère, car il n'avait d'ailleurs aucune fortune. Le pire fut que les membres de la confrérie de la Staccata, voyant qu'il îibandonnait un ouvrage qui déjà lui avait été payé et surpayé, soprapagato, lui intentèrent un procès. Lui, effrayé de ce scandale et peut-être de la prison dont il était menacé, prit la fuite de nuit avec quelques-uns de ses amis, et il se retira à Casai Maggiore ^. Là, ayant donné trêve à sa passion insensée pour l'alcliimie, il peignit, pour l'église de Santo Stefano, le tableau qui est aujourd'hui dans la galerie de Dresde et qui représente une Vierge au haut des airs, et en bas saint Jean-Baptiste et le saint titulaire de l'éghse avec le donateur, qui était prêtre, en adoration. Il fit ensuite, et ce fut sa dernière peinture, une figure de Lucrèce qui fut volée par la suite et transportée on ne sait où. Les annotateurs siennois de la dernière édition de Yasari observent à ce sujet que \a Lucrèce, gravée par EneasVicus d'après le Parmesan, diffère de celle que Bottari dit être dans le palais du roi de Naples. Nous connaissons et nous avons possédé pendant quelque temps un fort beau dessin du maître, un dessin lavé de bistre, qui représente Lucrèce se donnant un coup de poignard avec autant de grâce qu'elle en pourrait mettre à se caresser le sein avec une plume. Ce dessin provenant, je crois, de la vente Mariette, se trouvait, il y a quelques années, dans la collection NilsBark.
« Finalement, dit Vasari, Francesco Mazzola était retombé dans sa folie d'alchimiste , et lui qui avait été si aimable, si délicat de traits, devint méconnaissable, au point qu'à sa barbe longue, à ses cheveux incultes, on l'eût pris pour un sauvage. Dans cet état il fut saisi de la fièvre et il eut un flux de sang qui l'emporta. Il sortit ainsi de ce monde dont il n'avait connu que les peines et les ennuis. Selon sa dernière volonté, il fut inhumé dans l'église des Servîtes, à un mille de Casai Maggiore, et on l'ensevelit tout nu avec une croix d'archiprêtre sur la poitrine. Le 24 août 1540 fut le jour de sa mort et la peinture perdit ce jour-là, en sa personne, la grâce singulière dont il avait introduit la nouveauté dans l'art. Aussi habile musicien que peintre émincnt, il se plaisait à jouer du luth et il y excellait. Mais il est bien vrai que, s'il eût été moins capricieux, et s'il eût renoncé à l'alchimie et à ses chimères, il eût été un des plus parfaits et des plus rares artistes de notre temps. Je ne nie pas qu'il ne soit mieux de se porter avec fureur au travail quand le désir en vient, mais je blâme celui qui ne veut pas travailler peu ou prou, et qui perd son temps en vaines spéculations, attendu que de se créer des illusions, en cherchant à parvenir où on ne peut atteindre, cela vous expose à perdre ce que l'on sait pour vouloir ce que l'on ne peut^ Si Francesco Mazzola, qui avait reçu en don de la nature un esprit très-vif
> Lodovico Dolce dit positivement : « C'est bien à tort que le Parmesan est accusé d'avoir donné dans l'alchimie, car il n'y eut jamais un philosophe qui méprisât plus que lui les richesses, « chc mat sprezzasse i denari e le facoltà, » comme en témoignent messire Battista da Parma, excellent sculpteur de ses amis, et beaucoup d'autres. » Mais ce n'est pas bien raisonner que de conclure du mépris des richesses au dédain de l'alchimie : on peut bien étudier une science sans avoir l'intention de s'enrichir, et uniquement pour satisfaire cette noble curiosité de l'esprit qui a distingué tant d'hommes désintéressés et supérieurs, tels que Bernard Palissy et le grand Léonard.
'- D'après le récit de l'Armenini, Parmesan aurait été mis en prison et n'aurait obtenu sa liberté qu'en prenant un nouvel engagement de finir l'œuvre à peine commencée (e se voile uscire, fù forsato promettere di finirla). Il serait mort quelque temps après, des chagrins que lui avait causés cette malheureuse affaire (oppressa délia collera e dello sdegno). Armonini, Trattato délia Pittura^ édition de Milan, 1820, page H.
^ Ma è ben vero che se non avesse lavorato a capriccio ed avesse messo da canto le sciochezze degli alchimisti, sarebbe veramente stato dei più rari ed eccellenti pittori dell'età nostra. Non niego che il lavorare a furori e quando se n'ha voglia, non sià il miglior tempo; ma biasimo bene il non voler layorare mai o poco, ed andar perdendo il tempo in considerazioni ; atteso che il
FRANCESCO MAZZUOLI ou MAZZOLA, dit IL PARMEGlANiNO (150i). 15
et le scnliment de la grâce, se fût astreint à pratiquer journellement son art, il eftt acquis une telle habileté et des qualités si solides que, non content de donner à ses airs de tétc tant d'élégance et tant de charme, il eût fait progresser la peinture dans ses propres ouvrages comme dans ceux des autres. »
Il est une phase que traversent fatalement toutes les écoles du monde, celle où des hauteurs du style sévère, contenu et grand, elles passent à la recherche des proportions violentées, des formes élégantes et de la grâce qui veut être remarquée et qui se montre, se cupit vidcri. C'est la période dans laquelle le beau tourne au joli, le naturel s'altère et la fierté se transforme en une gentillesse encore élevée et noble, mais bientôt précieuse et maniérée. L'évolution qui s'est opérée en Grèce dans la sculpture de Phidias à Praxitèle,