LES TROIS CROIX
antique. Derrière ce groupe, à la gauche du tableau, le regard s'arrête sur une belle femme qui tient son enfant dans ses bras. 11 n'y a pas de phis fière Romaine dans l'incendie del Borgo. Au sentiment si profondément accusé des maîtres précurseurs, de ceux qui ont illustré la renaissance italienne, depuis Giotio jusqu'à Mantegna, Luini ajoute l'ampleur des formes, la souplesse des draperies et toujours le choix du beau. Au pied delà croix que son sang inonde, est assis un tout jeune homme, plein de grâce, de tendresse et de mélancoHe, fleur d'adolescence qu'arrose le sang du Christ. A droite, s'agitent les soldats qui jouent aux dés la robe du Nazaréen. Près d'eux est une admirable figure de saint Jean. Il tourne la tète vers le Christ et lui jette un long regard d'ineffable douleur. Cette figure vraiment sublime était peut-être connue de M. Ingres, lorsqu'il a peint son saint Symphorien. Des cavaliers romains, un centurion que Lomazzo admirait il y a trois siècles, des licteurs et la foule remplissent la partie inférieure de la composition. Dans
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le haut, ce sont des figures d'anges, au nombre de six, qui sont rangées avec une religieuse symétrie. Il en est deux qui volent de chaque côté de la Victime, et s'approchent d'elle avec amour comme pour la réchaufl'er de leur haleine. Deux antres sont accoudés sur les bras de la croix et y versent des larmes. Le sommet de la fresque, terminée en triangle, est rempli par trois chérubins. Par une licence autorisée chez les vieux peintres et (|ui rappelle un peu les âges gothiques, Luini a représenté les divers épisodes de la Passion en petites figures vers le milieu de la composilion, à la prol'ondeur d'un ([uatrième plan. A gauche, c'est la llagellation; au milieu, Jésus transporté au tombeau; à droite, Jésus ressuscité qui apparaît à ses disciples et fait toucher ses plaies à saint Thomas... Chose étrange ! ces diverses péripéties du grand drame ne troublent point l'unité, tant il est vrai que la principfile unité d'un tableau est celle du sentiment. Les actions sont diverses, mais l'émotion est une. »
Les fresques peintes par Liiini à Sainte-Marie -de-Saronno ne se trouvaient point sur notre route : nous eûmes le regret de ne pas les voir. Mais on peut s'en rapporter à ce qu'en ont écrit des critiques judicieux tels que Lanzi et M. Rio. « Sans copier Raphaël, dit Lanzi, Luini a donné à la Vierge ce caractère de beauté, de noblesse et de modestie que lui avait imprimé Raphaël. Ces perfections semblent se modifier selon le sujet figuré, soit que la Vjerge se présente à l'autel nuptial et qu'elle écoute avec admiration les prophéties de Siméon; soit que, partagée entre la douleur et la joie, elle interroge son divin Fils pour savoir pourquoi il l'avait abandonnée. Les autres figures ont aussi le genre de beauté propre à leur caractère : des têtes qui paraissent en vie, des regards, des mouvements qui semblent demander une réponse ; une variété d'idées, de costumes, de passions toutes imitées de la nature ; un style dans leqiKïl tout paraît vrai et point cherché, qui attire dès la première vue et qui engage à observer le détail, au point qu'on a de la peine à s'en détacher. » Ce même tableau présente une particularité intéressante: l'artiste, dit M. Rio, s'y est peint lui-même « à côté de la Vierge, sous les traits d'un vieillard chauve, à barbe blanche et touffue, aux lèvres fines et serrées, au regard doux et pénétrant, tel qu'on aime à se représenter Luini, d'après l'empreinte qu'il a mise dans ses œuvres. « Or, la fresque de Jésus parmi les docteurs étant de l'année 1525, confirme la conjecture que Luini serait né au moins vers 1470, puisqu'il aurait eu en 1525 l'aspect d'un vieillard.
Un fait certain dans la vie de Luini, c'est qu'il fut membre de la confrérie délia Spiiia, qui s'était imposé la mission de distribuer gratuitement des remèdes aux pauvres malades. Nous avons vu à l'Ambrosienne de Milan une grande fresque transportée comme celles du musée Rrera, qui fui peinte par Luini pour la confrérie dont il était membre, le Christ bafoué. Deux colonnes divisent la composilion en trois compartiments : à droite et à gauche sont rangés de profil les portraits obligés des principaux de la confrérie, et ces portraits sont vivants; mais l'excès même de leur relief et de leur éclat nuit à la scène dramatique dont ils sont les impassibles témoins. Aux bourreaux qui insultent le Christ, l'artiste a imprimé un caractère de naturalisme naïf et fort qui rappelle les écoles germaniques. Ils font des grimaces d'enfants, comme ceux des estampes d'Albert Durer. Sur un plan éloigné, on aperçoit la Vierge éplorée qui cherche son fils. Un ange vêtu de blanc lui montre avec une douleur profonde et un geste gracieux le chemin qu'elle doit suivre pour trouver le Christ. Figure admirable que cet ange, à faire envie aux plus grands maîtres. Lanzi nous apprend au sujet de cet ouvrage un détail intéressant : c'est qu'il fut payé à l'artiste 115 livres et ne lui coûta que trente-huit jours de travail, outre les onze jours qu'y employa un des jeunes peintres par lesquels il avait l'habitude de se faire aider. Enfin, le musée de l'Ambrosienne renferme encore un autre morceau de Luini, mais celui-là est tout à fait charmant, sans aucune restriction ni réserve. C'est une Suinte Famille évidemment peinte daprès un dessin de Léonard et qui est une variante de la Sainte Anne. L'Enfant se retourne pour bénir le petit saint Jean, qu'il prend avec grâce par le menton. Il y a une cinquième figure ajoutée, celle d'un apôtre. Le tout est enveloppé d'un charme indéfinissable.
En allant de Rellinzona à Lugano, nous rencontrâmes dans la diligence autrichienne un Italien fort distingué et d'une immense érudition, qui, chemin faisant, nous parla de Luini; et comme nous arrivions à Lugano, « C'est là, dit-il en nous montrant le monastère des Franciscains, c'est là que Luini est mort. Ayant tué un homme en duel ou autrement, il se réfugia dans ce monastère, y fit pénitence et paya l'hospitalité de ces