BONIFAZIO BEMBO
L'École de Crémone, qu'on trouve en pleine activité dès le xiv siècle, fut de bonne heure une école éclectique qui subit tour à tour l'influence de tous les grands mouvements d'art qui se produisirent dans les villes environnantes. Au xv° siècle, c'est à la fois de Florence et de Padoue que lui viennent ses inspirations; au xYi% elle se tourne au contraire vers Venise et devient un moment toute ferraraisc. Bonifazio Bembo y représente le premier, avec éclat, l'introduction du style ombrien et toscan, dans ce qu'il eut de plus élevé et de plus pur. C'est donc par une méprise bien étrange que quelques historiens de l'art ont confondu ce peintre avec son homonyme, qui ne fut môme pas son contemporain, le célèbre Bonifazio de Venise. La date de sa naissance nous est inconnue, mais on a tout lieu de penser qu'il alla de bonne heure dans l'Italie centrale et qu'il eut pour maître soit Gentile da Fabriano, soit Vittore Pisano, soit Pietro délia Francesca. Lomazzo lui donne un surnom qui ne laisse aucun doute à l'égard de son séjour en Toscane, lorsqu'il l'appelle Fazio Bembo da Val d'Arno. Dès 1455, on le trouve au service du duc François Sforza et de sa femme, la duchesse Bianca-Maria, qui accorda à Bembo sa protection spéciale et le chargea de nombreux travaux, soit du vivant de son époux, soit lorsque, devenue veuve en 1467, elle se retira à Crémone dans un couvent. Le tableau le plus ancien qu'on connaisse de Bembo est un tableau de maître-autel, signé et daté de 1461, que M. Rio a vu dans la chapelle du château de Torchiara, dans la province de Parme. C'est vers cette époque aussi que le peintre prit part aux travaux décoratifs du château de Milan. Vasari fait allusion à ces fresques qui représentaient une série de héros et de guerriers vêtus à l'ancienne mode et connus sous le nom de Barons Armés avec la signature De Bemhis de Cremona, 1461. Un peu plus tard, en 1469, Bonifazio Bembo entreprit aussi les peintures du château de Pavic, pour lesquelles une somme de 8,000 ducats lui fut allouée, malgré la proposition d'un de ses confrères, Costantino Vaprio, qui offrait de faire le travail à meilleur marché. Dans l'intervalle, il avait peint, à Crémone, dans l'église de Sant' Agostino, les portraits du duc de Sforza et de la duchesse Bianca.
Est-ce à Bonifazio Bembo ou bien à son frère cadet, Gian Francesco Bembo, qu'il faut faire honneur d'une partie des célèbres fresques qui ornent la cathédrale de Crémone? Cette cathédrale, on le sait, fut la carrière ouverte où, vers la fin du xv" siècle, tous les peintres du pays furent appelés à se mesurer, comme les Florentins se mesurèrent dès la même époque à Rome,dans la chapelle Sixtine. Lanzi n'hésite pas à comparer les deux œuvres ; les grands noms de Luca Signorelli, d'Alessandro Botticelli, de Domenico Ghirlandajo, de Cosimo RosselU, de Pietro Perugino ne l'effraient pas, et il déclare que si les Quattrocentisti de Toscane sont, à Rome, plus corrects, les Quattrocentisti deLombardic sont, à Crémone, plusanimés et plus vivants. La disposition des peintures est la même, d'ailleurs, dans les deux édifices; c'est une série d'épisodes, empruntés à la Bible ou à l'Évangile, traités, à la suite les uns des autres, par des maîtres différents. Par malheur pour la gloire de l'École crémonaise et aussi pour la tranquillité des historiens, un seul de ces compartiments est signé ; c'est le premier, qui représente l'ii/j^j/janie et la. Purification; on y lit cette inscription importante : BEMBVS INCIPIENS, 14... La disparition des deux derniers chifircs est venue juste à point embrouiller la question. Quel est ce Bembo auquel on laissait l'honneur de commencer un immense travail qui devait être la gloire de la contrée, peut-être même le soin de diriger l'ensemble de la décoration?
La réponse semblait facile ; on n'avait pas tout d'abord à s'arrêter à l'interprétation bizarre de ceux qui traduisent Bembus incipiens par Bembo le commençant; on ne s'imagine pas les Crémonais s'adressant à un novice pour décorer le temple dont ils étaient si fiers. Ce Bembus devait être le peintre attitré de la cour de Milan, l'homme en réputation depuis longtemps déjà dans la Lombardie, et non pas son frère, Gian Francesco, beaucoup plus jeune que lui et qui ne conquit sa renommée que plus tard, Lanzi, sur ce point, était d'accord avec Vasari ; mais Grasselli a renversé toute leur argumentation en prouvant, pièces en main, que ï Adoration des Mages ctidi Purification élaicnt l'œuvre du frère cadet, Gian Francesco, et qu'elles lui avaient été commandées par un contrat en date du 12 avril 1514. On peut constater en effet que les fresques sont l'œuvre d'un artiste expérimenté, vigoureux coloriste et compositeur abondant, qui fait preuve d'un goût grandiose et riche dans les détails des ajustements, mais qui s'en tient, le plus souvent, au naturalisme un peu lourd des Lombards et a bien plus souci de la vivacité des couleurs que de la correction du dessin. Or, la manière de l'aîné, Bonifazio, dans ses œuvres connues, est plus fine, plus délicate, plus précise, plus proche du style ombrien, quoique aussi très-scrupuleuse dans l'imitation de la nature. Il est fâcheux que presque toutes les peintures d'un peintre de cette valeur aient été détruites et que les éléments nécessaires nous manquent aujourd'hui pour justifier la grande réputation dont jouit de son temps Bonifazio Bembo , et avec lui plusieurs autres Crémonais dont les noms seuls nous ont été conservés par Lomazzo, Zaist ou Vidoni.
CRISTOFORO MORETTI
FLORISSAII VERS 1470.
Cristoforo Morctti, de Crémone, collaborateur et émule de Bonifazio Bembo, n'a pas été, plus que son ami, épargné par le temps. Pour expliquer la grande réputation dont il jouit, il ne reste aujourd'hui qu'une des fresques de la cathédrale de Crémone, faisant face à celle de Gian Francesco Bembo, Notre-Seigneur devant les juges, et une Madone assise entre des saints, tableau remarquable, signalé par Lanzi qui a lu, dans les ornements dorés du manteau de la Vierge, cette signature en caractères entrelacés : Christoforus de Moretis de Cremona. Cette inscription met à néant l'opinion des écrivains qui ont pris le nom de Moretti pour un sobriquet, et pensé que Cristoforo était le fils d'un certain Galeazzo Rivello délia Barba, peintre à Crémone, père et grand-père de plusieurs RiveUi, tous également voués à la même profession.
Quoi qu'il en soit, Cristoforo Morelti paraît avoir été un des réformateurs les plus actifs de la peinture lombarde à la fin du xvi' siècle, un de ceux qui préparèrent le mieux et appuyèrent avec le plus de talent l'avènement de Léonard de Vinci. L'un des premiers parmi les artistes de l'ancienne école, il supprima les ornements d'or dans ses tableaux, s'efforça d'apporter plus de souplesse dans ses figures et prit grand souci de l'exactitude dans la perspective. La fresque de la cathédrale de Crémone est d'un style ferme et large qui avoisine le grand style. Cristoforo Moretti, nous l'avons vu plus haut, avait, comme les Bembo, travaillé à la décoration du château de Milan ; il ne reste aucun vestige de son œuvre.
FRANCESCO RIANCHI dit IL FRARI
Les anciennes chroniques de Modène font plus d'une fois mention de cet artiste, sans donner d'ailleurs aucun détail précis sur sa vie. Jacopo Lancillotto dit qu'il peignit en 1481 une balustrade au-dessus de la tribune aux harangues dans le palais communal, et l'appelle M. Bianco Feraro; Tomasino écrit dans son journal, à la date du mois do novembre 1509, que M. Francesco di Bianco Frare a commencé quelques jours auparavant à repeindre un tombeau placé dans le petit hôpital de la Compagnie de la Mort; le même chroniqueur, à la date du 8 février de l'année suivante, inscrit la mort du peintre : « Aujourd'hui est mort maître Francesco de Bianco Frare, peintre parfait et homme de bien, d'une maladie incurable qui a duré
trois mois; et il n'avait ni fils ni filles, et il a laissé d'assez grands biens de "ses propres pour l'amour de Dieu. » D'api es ces chroniqueurs, on pouvait admirer le beau coloris, l'imagination chaleureuse, le style gracieux de leur compatriote dans un grand nombre d'édifices de Modène ; par exemple, à Saint-Dominique la Vie de sainte Hélène, la Vie de saint AmOroise, en plusieurs compartiments dans les chapelles consacrées à ces saints, et dans un corridor de la môme église un Saint Dominique qui donnait la bénédiction à un secrétaire [du duc d'Urbin ; à l'abbaye de Saint-Pierre, sur le maître-autel, une Ascension, et divers saints, peints à fresque dans la voûte ; à San Francesco, un tal)leau à l'huile, dans la chapelle des Morani, le Christ au milieu des apôtres; à Sant'Agoslino, sur un pilastre. Saint François recevant les stigmates, etc., etc.. Du temps de Tiraboschi en 1786, toutes ces œuvres précieuses, dont la valeur nous est prouvée par le magnifique tableau que possède le Musée du Louvre, avaient déjà disparu, et l'historien disait avec tristesse : « Modène ne possède pas un trait de ce peintre, qui dut avoir un si grand renom de son temps. » Francesco Blanchi a longtemps passé pour avoir été le maître du Gorrége ; sa manière gracieuse, tendre, harmonieuse, bien différente de la sécheresse austère dans laquelle se complaisaient encore la plupart des peintres de son temps, a donné lieu sans doute à cette tradition flatteuse pour lui, mais qui ne repose en réalité sur aucun sérieux fondement. Le Gorrége, né en 1594, avait seize ans à peine lorsque mourut Blanchi; s'il fut son élève, il ne put recevoir de lui que l'enseignement élémentaire.
Paris. — Le Musée du Louvre possède un des rares tableaux de cet artiste éminent. C'est la Vierge sur un trône, l'Enfant- Jésus et deux saints. Au milieu de la composition, la Vierge, assise sur un trône élevé, tient l'enfant Jésus assis sur ses genoux; deux anges, assis au pied du trône, jouent, l'un de la viole, l'autre du théorbe. A gauche,
S. Benoît en habits abbatiaux, à droite S. Quentin couvert d'une armure et appuyé sur une épée, tous deux debout. Dans le fond, une galerie ouverte, soutenue par des pilastres décorés d'arabesques, laisse apercevoir un paysage montueux. H. 2 mètres 20; L. 1 m. 38. Figures grandeur naturelle. Gravé par Landon.
NICOLETO DA MODENA
FLOBISSAIT DE 1500 A 1510.
Nicoleto de Modène, grandement loué comme peintre par Vedriani, l'historien de l'art modénais, qui ne donne d'ailleurs aucun renseignement précis sur son compte, doit sa plus durable renommée à son talent de graveur. Un récent travail de M. Emile Galichon dans la Gazette des Beaux-Arts, a heureusement éclairci un certain nombre des points restés obscurs dans la vie de cet artiste. Son nom de famille était probablement Rosa ou Rossi, qu'il traduisait dans sa signature latine par Rosex. Ses premières estampes révèlent, par le style comme par l'exécution, simple jusqu'à la rudesse, l'influence de Mantegna • elles portent presque toutes la signature du graveur en toutes lettres, vanité rare à cette époque. Un peu plus tard, Nicoleto, rendu plus modeste par la connaissance des gravures de Martin Schongauer qu'il étudia avec persévérance, cessa de signer ses planches et se contenta d'y apposer des monogrammes bizarres dont la variété a longtemps dérouté les collectionneurs; mais il revint à sa première habitude lorsque, fortifié tout à fait dans son art parla connaissance des procédés importés en ItaUe par Albert Durer, il se sentit vraiment digne d'être rangé parmi les maîtres. M. Galichon signale la ressemblance frappante qui existe entre certaines gravures de Nicoleto et celles de son contemporain Giovanni Battista del Porto. Ses meilleures gravures sont datées de 1500, 1501, 1512. C'est donc un homme du xv" siècle, qui ne paraît pas avoir eu connaissance des estampes de Marc-Antoine, ou qui était sans doute déjà trop vieux lorsqu'elles parurent pour modifier sa manière. M. Emile Galichon,à la suite du travail précité (GareWe des Beaux-Arts 1869-1870) a donné un catalogue de l'œuvre de Nicoleto qui comprend quatre-vingt-quatre estampes, sept nielles et quatre pièces douteuses. Nous ne saurions mieux faire que d'y renvoyer le lecteur.