‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 58 sur 136 · GIULIO CAMPI · texte numérisé non relu

GIULIO CAMPI

Giulio Campi, l'aîné des trois fils de Galeas, fut le vrai chef intellectuel de cette famille d'artistes savants et infatigables qui travaillèrent tous sans relâche et qui vécurent tous jusqu'à l'extrême vieillesse, remplissant

de leurs œuvres Crémone, Milan et toutes les villes environnantes. Aussi Lanzi le compare-t-il justement à Louis Garrache, avec lequel il eut d'ailleurs plus d'une affinité par l'éclectisme de son goût et la variété de son talent. Giulio reçut ses premières leçons de sou père, qui ne tarda pas à se sentir insuffisant et qui envoya le jeune garçon près de Jules Romain, alors à Mantouc. A la forte école de l'héritier du grand Raphaél, qui voulait que ses élèves apprissent à la fois à modeler, à peindre, à bâtir, Giulio devint bientôt capable de conduire, comme faisait son maître, une œuvre dans toutes ses parties, depuis la pose de la première pierre jusqu'à la disposition du mobilier. Cette éducation si complète, que Giulio transmit à ses frères et à son cousin, établit la supériorité de la famille des Gampi dans leur siècle, comme elle assurera toujours celle des artistes qui l'auront reçue.

Lanzi montre un exemple des bons résultats que peut produire un tel ensemble d'aptitudes dans l'église de Sainte-Marguerite et dans quelques chapelles de Saint-Sigismond que Giulio décora entièrement lui-même. C'est avec un plaisir singulier qu'on retrouve le môme esprit imprimant sa marque aussi bien aux ornements d'architecture qu'aux peintures encastrées, aussi bien aux statuettes en haut et bas relief qu'aux rinceaux et aux frises. Et ce n'est pas seulement par cette abondance d'imagination que Giulio rappelle son illustre maître, c'est encore par la grandeur de son dessin, sa science des nus, son goût magnifique pour les belles architectures! Son style devint plus libre encore et plus magistral lorsqu'il eut été à Rome, où il étudia plusieurs années Raphaël et l'antique avec enthousiasme ; on citait, dans les écoles, les dessins admirables qu'il avait faits d'après les bas-reUefs de la colonne Trajane. Titien eut à son tour sur lui une grande influence, à laquelle il était depuis longtemps préparé par l'admiration qu'il avait ressentie, dès son enfance, pour les peintures de Pordenone dans la cathédrale de sa ville natale. Etant donnée une intelligence si largement ouverte aux manifestations du beau les plus diverses, on ne s'étonnera pas que ses œuvres n'aient pas toutes le même caractère, et qu'elles paraissent, suivant l'influence du moment, surtout dans sa jeunesse, se rattacher tantôt à un maître, tantôt à un autre. Lanzi remarque que Giulio Gampi a quelquefois toute la hardiesse, toute la grandeur de Jules Romain, par exemple dans le Saint Jérôme qu'il avait fait pour la cathédrale de Mantoue, dans la Pentecôte de Saint-Sigismond à Crémone, et surtout dans les peintures du château de Soragno, sur le territoii-e de Parme, oi!i il avait représenté, sur les murs d'une grande salle, les Travaux d'Hercule avec une telle abondance de nus qu'on eût pu faire de cette salle une école pour les jeunes peintres. Ailleurs, au contraire, il rappellera Titien ou Pordenone, jusqu'à tromper les yeux au premier abord ; la grande Madone, de Saint-Sigismond, accueillant le duc et la duchesse de Milan, le Christ devant Pilate de la cathédrale de Crémone, ont pu être un instant attribués à ces deux maîtres vénitiens. Parfois môme on le voit, comme dans une Sainte Famille qui se trouvait à Saint-Paul de Milan, rivaliser pour la grâce et le charme avec Corrége lui-même. Toutefois, il est juste de dire que l'étude constante de la nature vivante, que Giulio n'abandonne jamais, lui permit de combiner ces diverses influences avec une puissance et une sûreté qui équivalent presque à l'originalité. Il est le vrai créateur d'une école qui ne s'étendit pas sans doute au delà de sa famille, et dont les membres peuvent aisément se confondre entre eux, mais qui laissa une forte empreinte dans le pays en y maintenant longtemps avec suite les traditions élevées d'un art savant et sérieux. Giulio Campi mourut à Crémone dans un âge avancé, en mars 1572. Il fut enterré solennellement dans le tombeau de sa famille, à San Nazzaro.

Paris. — Le Musée du Louvre possède trois dessins de Giulio Gampi.

Cbémone. — Les quatre sujets du Martyre de sainte Agathe, qui furent, au dire de Vasari, le coup d'essai et le coup de maître de Giulio Gampi, se voient encore dans l'église de Santa Agata avec la signature : JVLIVS GAMPVS et la date 1537. — L'église de Santa Pelagia et santa Margherita est un véritable musée de peintures décoratives exécutées sous la direction de Giulio Gampi. La plupart des sujets sont tirés du Vieux et du Nouveau Testament. Les annotateurs de Vasari (1855) constatent que ces pein-

tures ont été restaurées en 1733 par le cavalier Giovan Angelo Borroni. — L'église de San Sigismondo, hors des murs, montre encore avec orgueil ce grand tableau de maître-autel signalé par Vasari comme étant le chefd'œuvre du maître. G'est une grande Madone avec Venfant Jésus entourée d'anges, au milieu des nuages. A la droite est agenouillé le duc François Sforza, présenté à la Vierge par les saints Sigismond et Daria : à sa gauche, la duchesse Bianca Maria Visconti, femme de Sforza, présentée par les saints Jérôme et Grisanto. Signé : JVLII CAMPI OPVS 1540. Ge tableau fut payé deux cents écus d'or; il

a été gravé dans l'ouvrago de Vidoni, Pittura Cremonese. Dans la même église se trouve, à la voûte de la nef, une grande fresque représentant la Descente du Saint-Esprit parmi les apôtres. — L'église de San Nazzaro, la Cathédrale, un grand nombre de palais, dans la même ville, contiennent des peintures intéressantes de ce maître fécond. Milan. — On voit encore dans l'église Santa Maria délia Passione le tableau du Crucifiemenl signalé par Vasari. Dans l'église de San Paolo, qui est pour l'école des Gampi ce que fut le Monasterio Maggiore pour l'école de Luini, les quatre épisodes de la Vie de saint Paul, sa Conversion, son

Baptême, ses Miracles, sa Mort, furent peints par Giulio avec la collaboration de son frère Antonio; l'une de ces fresques est datée 1564 et signée de leurs deux noms; mais une grande Sainte Famille, qui est placée au maîtreautel d'une chapelle à gauche, appartient à Giulio seul, et c'est un chef-d'œuvre,» le plus bel ouvrage de l'église, dit M. Mongeri dans VArte in Milano, fait dans la meilleure phase de son talent, lorsque Giulio allait de la manière de Romanino, son premier maître, à celle de Corrége, par l'imitation duquel il finit. »

CAMILLO BOCCAGINO

NÉ EN 1515, MORT EN 15'l6.

Camillo Boccacino, fils de ce Boccacino Boccacini que nous avons vu si fidèlement attaché aux fortes traditions du xv" siècle, partage avec Bernardino Gatti, dit le Sojaro, et Giulio Gampi, l'honneur d'avoir, au xvi° siècle, élevé l'École crémonaise au niveau des plus brillantes écoles de i'Itahe. Lanzi le considère comme le plus grand génie de son pays. G'est aux leçons de son père qu'il dut évidemment la partie la plus solide et la plus virile de son talent, qu'il perfectionna avec beaucoup de goût en acquérant une élégance, un charme que son père avait trop dédaignés. Lomazzo le qualifie dessinateur pénétrant et grand coloriste, acuto nel disegno, grandissimo colorUore ; et il le place, pour la beauté de ses clairs-obscurs, la suavité de son style, la grâce de ses draperies, à côté de Léonard, de Corrége, de Gaudenzio Ferrari, tout au sommet de l'art. Vasari, il est vrai, se montre beaucoup moins enthousiaste pour Camillo, qu'il traite de haut, assez cavalièrement, disant que Camillo était « un vrai praticien qui eût fait très-bonne figure, si la mort ne l'avait ravi prématurément, mais qu'il ne fit que peu d'œuvres et de peu d'importance. » Mais nous savons que Vasari gardait, pour Boccacino le père, une rancune qu'il ne se faisait pas faute de reporter sans doute sur le fils, et tous les historiens de l'art n'ont pas partagé le dédain du Florentin vindicatif pour un maître intéressant qui sut se faire une place à part dans ce grand mouvement du xvi' siècle, qui devait aboutir si vite à la décadence.

Quand Camillo Boccacini arriva à l'âge d'homme, il ne restait presque plus un coin 'à peindre dans cette cathédrale de Crémone qui avait, pendant un demi-siècle, servi de carrière aux artistes crémonais ; c'était à San Sigismondo, couvent fondé par François Sforza, à peu de distance de la ville, que tous les peintres du pays désiraient dès lors d'être appelés. Cette église de Saint-Sigismond devint à son tour le champ d'exercice de toute une école, comme le cloître de la Madonna dcl Bosco à Bologne qui fut le musée des Garraches. « Là, dit Lanzi, on peut connaître la série des maîtres crémonais, étudier leurs mérites respectifs, constater leur goût dominant qui est le goût corrégien, analyser leurs façons diverses de comprendre et de tempérer cet enseignement des grands Parmesans, et admirer chez tous une habileté singulière dans la peinture à fresque. Et ce n'est pas seulement dans les églises que cette école montre son savoir faire ; en couvrant de peintures les façades de presque tous les palais et maisons de Crémone, ils donnèrent à cette ville un aspect qui faisait l'admiration des étrangers. Chaque voyageur, entrant à Crémone, croyait voir une cité toute joyeuse et toute riante, habillée comme pour une cérémonie. » Les peintures que Camillo fit à Saint-Sigismond pour ses débuts existent encore et permettent de constater que les Crémonais n'avaient pas tort de les regarder comme les meilleures qu'ils possédaient, quoi qu'en dise Vasari. De ces fresques qui couvrent les murs et la coupole d'une grande chapelle formant chœur, les meilleurs morceaux sont quatre figures colossales, les Quatre ÉvangêUstes, dont trois sont assis et dont le quatrième, S. Jean, se dresse pour regarder le ciel, en sens inverse de la courbure de la voûte, par un mouvement d'une a'idace admirable qui a" rendu cette figure très-célèbre au point de vue de la difficulté vaincue. « Il est à peine croyable, dit Lanzi, qu'un jeune homme, sans avoir fréquenté l'école du Corrége, ait pu ainsi

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rivaliser avec lui et porter en si peu de temps son goût et son style plus loin qu'il n'avait fait lui-mùme. » Cette œuvre, où éclate une si complète intelligence des lois de la perspective et de l'art du plafonnement, du di sotto m sw,fut achevée dans le courant de l'année 1537. On admira beaucoup aussi les compartiments latéraux qui représentaient, l'un la Résurrection de Lasare, l'autre le Jugement de la femme adultère, tous deux entourés de figurines d'enfants courant et s'cnlaçant sur les pilastres et dans les frises, tenant toutes sortes d'objets sacrés, la mitre ou l'encensoir, avec une grâce incomparal)Ic. Lanzi fait la remarque bizarre que, dansées deux compositions, les ligures sont tournées de telle] sorte qu'on ne voit pas un seul œil. Ce fut, dit-il, une gageure du peintre et sa réponse aux détracteurs qui prétendaient que ses figures ne .savaient plaire que par une certaine vivacité expressive des regards. Camillo voulut prouver que ses figures savaient parlerpar le geste et l'altitude du corps. Et de fait, elles sont toutes très-réussies et elles enchantent parla variété et la beauté des mouvements, la hardiesse et la justesse des raccourcis, la vérité du coloris et une puissance dans le clair-obscur et le modelé qui rappelle Pordenone et fait paraître plates les peintures voisines de Campi. Les seuls défauts qu'on pourrait reprocher à ces fresques sont quelque vulgarité dans les tètes d'adolescents et un peu de confusion dans l'ordonnance générale. Du temps de Lanzi, on voyait encore, sur la façade d'un palais de Crémone, les vestiges d'une grande figure de la Justice qui avait excité l'admiration de Charles Quint, lors de son entrée dans la ville.

Camillo Boccacino fut malheureusement enlevé par une mort prématurée le 2 janvier 1546. Ses œuvres par conséquent sont très -rares. Il fut enterré à San Barlolomeo.

Crémone. — Los peintures dont il a été parlé ci-dessus, ! la grande voûte, et sur les côtés de la chapelle du fond de se voient toujours à San Sigismondo, dans la coupole, | l'église.

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