NÉ VERS 1479, «ORT VERS
Les deux fièrc Dossi, que leur compatriote l'Arioste, dans une strophe célèbre de son Roland Furieux, fait marcher de pair avec Léonard de Vinci, André Mantegna, Jean Bellini, Titien et Raphaél, ne méritaient sans doute pas cet excès d'honneur, mais ils ne méritaient pas non plus l'excès de dédain avec lequel les traite Vasari. Leur nom de famille était Luthcro de Gostantino; ils doivent leur surnom au petit village voisin de Ferrare, Dosso, où ils sont nés. Fils d'un intendant du duc de Ferrare, ils paraissent avoir été élevés de bonne heure à la cour. Grâce à de hautes protections, ils ne tardèrent pas à quitter l'atelier de Lorcnzo Costa, où ils avaient fait leurs premières études, pour aller se perfectionner d'abord à Rome, où ils séjournèrent six années, puis à Venise où ils ne demeurèrent pas moins de cinq ans. Ils se firent ainsi une manière à eux, tenant à la fois du style romain et du style vénitien, qu'il est très-facile de reconnaître.
Quoique les deux frères aient travaillé ensemble durant toute leur vie, ils ne se ressemblaient cependant ni de talent ni d'humeur. Dosso Dossi, l'aîné, excellent peintre de figures, composait les scènes historiques ou mythologiques avec une remarquable verve, tandis que son cadet, Giovanni Batista, très-maladroit pour le portrait et assez pauvre d'imagination, montrait au contraire dans l'ornement et dans le paysage une supéliorité que tous les contemporains ont saluée, y compris Lomazzo, qui le déclare, dans ce genre, l'égal de (jaudenzio Ferrari, de Giorgionc et de Titien. Entre les deux personnes, le contraste était plus complet encore ; autant l'aîné, Dosso, était bien fait de sa personne, jovial, affable, bienveillant, autant le cadet, Giovanni IJattista, était mal bâti, morose, roguc, envieux; aussi la discorde ne tarda-t-ellc pas à s'élever entre les deux frères. Plus d'une fois il fallut la volonté opiniâtre du duc de Ferrare pour empêcher cette discorde de dégénérer en rixes violentes et pour forcer ce couple mal appareillé à mener à contre cœur une besogne commune. Giovanni-Battista ne se fit jamais à cette situation, pas plus qu'un galérien à sa rame; les choses en vinrent au point que les deux frères ennemis travaillaient des années entièresdaiis la môme salle sans échanger un mot, ne voulant avoir de rapports l'un avec l'autre que par écrit, même pour les besoins continuels de leur collaboration. Encore n'est-il sorte de mauvais tour que le cadet ne jouât à son aîné, surtout lorsqu'un amateur s'avisait de s'adresser de préférence à Dosso et lui commandait, à lui seul, un tableau de figures. Tantôt il barricadait l'atelier et en défendait l'approche, l'épée à la main ; tantôt il faisait remettre à son frère de fausses dépèches, qui l'appelaient dans une ville voisine ; tantôt il lui volait son tableau commencé. Dans une des salles du palais de Ferrare, ayant à peindre Hercule combattant l'hydre, il donna à l'une des têtes du monstre la ressemblance de son frère ; celui-ci dut employer la force pour corriger cette insolence. La guerre ne cessa que par la mort de Battista, qui , d'abord paralysé à la suite d'une attaque d'apoplexie en 1545, mourut en 1549 sans avoir pu reprendre ses pinceaux.
On peut lire dans Baruffaldi la liste assez longue des travaux que firent les deux frères par les ordres des ducs de Ferrare, Alphonse et Hercule d'Esté. C'est surtout dans le château de Ferrare et les constructions annexes qu'ils eurent à déployer leur talent décoratif; on y admirait, entre autres choses, une série de figures gigantesques , peintes en camaïeu , formant cariatides sous un parapet de marbre, et surtout, dans les appartements privés du prince, une suite de bacchanales et de scènes mythologiques qinsufTporta'ient, dit-on, sans désavantage la redoutable comparaison qu'on en pouvait faire sur place avec la peinture de Titien traitant
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dans le môme lieu des sujets de môme nature. Une partie de ces compositions se voit encore, dans les cabinets dépendant de la Tour des Lions et dans la salle dite de l'Aurore, au centre de la môme tour. « Le succès qu'obtinrent ces peintures mythologiques, dit Rio, et celles dont ils avaient déjà décoré d'autres palais du duc, fit naître chez les Fcrrarais une véritable fureur pour ce genre de décoration. Ce fut une nouvelle manière de faire sa cour au souverain, surtout après qu'il eut fait décorer ainsi par ses deux peintres favoris la somptueuse demeure qu'il avait fait construire au centre de sa capitale, pour la fille d'un chapelier, la belle Laura Dianti, dont lc|nom fut pour les compositeurs de sonnets et de devises la source d'une infinité d'allusions poétiques, erotiques et mythologiques. » Toutes ces occupations à la cour n'empochaient pas les Dossi de se livrer à d'innombrables travaux de tout genre, soit pour des églises, soit pour les particuliers. C'est ainsi qu'ils peignirent la façade de diverses maisons à Ferrare, comme ils avaient fait pour celle de cette Laura Dianti, maîtresse du duc Alphonse, et pour le palais des Este à Gopparo, où ils avaient représenté en camaïeu la Bataille de Ravonne. Dans le palais de Belriguardo, ils avaient orné de fantaisies, d'arabesques, de compositions, la plupart des 366 chambres que contenait ce somptueux édifice. C'étaient eux qui avaient fourni les cartons pour les grandes suites de tapisseries qui représentaient, au palais de Modène, les Faits et gestes de la famille d'Esté, et dans la cathédrale de Ferrare les Actes et martyres de S. Georges et de S. Maurelio, les deux patrons de la ville. Il n'est pas douteux, à ce propos, que Vasari émettait encore une insinuation calomnieuse lorsqu'il affirmait que Pordenone fut appelé à Ferrare par le duc Alphonse pour y dessiner des cartons de tapisseries, « parce qu'il n'y avait pas dans le pays de bons dessinateurs pour les sujets de guerre, » et que Pordenone mourut probablement empoisonné peu de temps après son arrivée à Ferrare. Les tapisseries, ci-dessus mentionnées, prouvent suffisamment l'habileté des Dossi dans ce genre. Il y a sans doute encore beaucoup d'exagération dans la façon dont le biographe toscan rapporte la mésaventure arrivée aux Dossi chez le duc d'Urbin, qui, après leur avoir commandé les peintures d'un salon dans son palais, aurait trouvé l'ouvrage si ridicule qu'il l'aurait jeté à bas, en renvoyant honteusement les deux peintres, pour confier le travail à Girolamo Genga et à d'autes artistes locaux, qui s'en tirèrent au contraire à merveille. Sans croire avec Malvasia que la destruction des peintures des Dossi soit due à la jalousie des Urbinates, on peut bien supposer avec Lanzi que, si l'œuvre des deux frères parut cette fois médiocre, ce fut sans doute la faute de Giovanni Rattista, qui s'obstina, suivant sa coutume, à vouloir sortir de son rôle de décorateur et de paysagiste, et se mit en tête de faire le peintre d'histoire, ce à quoi il réussissait fort mal,
Dosso Dossi fut, en somme, un artiste très-supérieur à son frère. Dans le portrait, il exceUa au point d'être comparé au plus grand des maîtres, à Titien ; son portrait d'Alphonse d'Esté et celui de l'Arioste passèrent, à juste litre, pour des chefs-d'œuvre. C'est à lui que l'auteur du Roland furieux demanda des illustrations pour son poëme, lorsque le célèbre imprimeur de Venise, Valgrisi, voulut en faire une nouvelle édition. Ses œuvres très-nombreuses ont été toujours et partout fort estimées. Lanzi regardait comme ses chefs-d'œuvre les Quatre docteurs de l'Église qui se trouvent aujourd'hui au Musée de Dresde, un Saint Jean à Pathmos chez les religieux de l'ordre du Latran à Ferrare, tableau d'une forte expression très-admiré aussi par Cochin à son passage, et une Dispute de Jésus avec les docteurs qui se trouvait chez les dominicains de Faenza. Dosso Dossi possède en cfl'ct la souplesse, la force, l'harmonie, toutes les qualités d'un véritable maître. Néanmoins, on peut moins justement le mettre en parallèle avec Raphaël, Titien, Corrége et tous les chefs accomplis des écoles pleinement développées du xvi" siècle qu'avec les maîtres plus inégaux de la période précédente, qu'il rappelle fréquemment par certaines sécheresses de style, bien qu'il ne recule devant aucune innovation ni dans la composition ni dans l'habillement de ses figures. La variété et la hardiesse de son imagination sont souvent admirables.
Dosso Dossi vécut très-âgé et ne cessa de travailler et de former des élèves que lorsque l'extrême vieillesse l'accabla de ses infirmités. Il mourut vers 1560 et fut enterré, avec les plus grands honneurs, par les soins du duc de Ferrare, dansl'éghse de San Paolo, oîi fut prononcée son oraison funèbre par le Père Maria Verati, l'un des plus célèbres prédicateurs de l'époque. Les ouvrages de ses élèves sont fréquemment confondus
avec les siens ; parmi les plus connus, on peut citer Evan^clista Dossi, qu'on croit fils de son frère Giovanni Battista, Jacopo Pannicciati, d'une famille patricienne, mort jeune en 1540, Niccolo Bosselli qui travailla beaucoup à Ferrare, mais qui n'iuaita pas exclusivement les Dossi, suivant aussi parfois les traces de Garofalo et de Bagnacavallo, enfin le Galigarino et Gio. Francesco Surchi qui passent pour ses plus habiles imitateurs.
Papis. — Musée du Louvre. N» 185. La Vierge, l'Enfant Jésus et S. Joseph. La Vierge, un livre ouvert sur ses genoux et assise près d'un édifice rustique, soutient l'Enfant Jésus debout sur un coussin posé sur un piédestal. Près d'eux, S. Joseph, le coudo appuyé sur un mur, les contemple. Dans le fond, une échelle et une habitation rustique. H. 0.44; L.0.30. Gravé par Landon et Filhol. — N° 185 bis. S. Jérôme. Vers la gauche, à l'entrée d'une grotte, S. Jérôme, à moitié nu, couché par terre, les mains jointes et les regards tournés vers un crucifix attaché à un tronc d'arbre. Près de lui, deux livres ouverts, dont l'un est appuyé sur une tête de mort. A droite, un lion et des os de pieds de cerf. Au second plan, des fabriques au bord d'un large fleuve encaissé par des montagnes et traversé par un pont sur lequel passent des chameaux et un âne chargé de ballots. Dans le fond, de hautes montagnes et le fleuve formant cascade. Acquis en 1852 de M. Miindler pour la somme de 5,000 fr.
Londres. — National Gallery. N° 640. L'Adoration des Mages au milieu d'un paysage montagneux, boisé dans la plaine. On voit un des rois Mages attaqué par un voleur.
FEiiRAnE. — La Pinagothèque de cette ville a recueilli quelques-uns des tableaux les plus célèbres de Dosso Dossi, entre autres le fameux S. Jean à Palhmos signalé par Lanzi, mais « dont les nudités, dit le Guide du pays, ont
disparu depuis sous un pinceau trop scrupuleux, » une Madone entre plusieurs saints, vaste composition qui se trouvait autrefois dans l'église San-Andrea, une Résurrection etc.. Quelques-unes des peintures mythologiques dont il a été parlé ci-dessus se voient encore dans le palais DUCAL. On attribue aussi à Dosso Dossi le plafond du réfectoire, dans le couvent de San Be.nedetto, qui représente le Paradis, avec un chœur d'anges, au milieu duquel l'Arioste voulut être peint, « afin de se trouver toujours dans ce paradis-là, n'étant pas, disait-il, très-sûr d'être dans l'autre. »
Milan. — Le catalogue du Musée Bréba attribue à Giovanni Dossi un S. Sébastien lié à l'arbre provenant de l'église de la Santissima Annunziata à Crémone. — N° 357. H. 1 82 L.O 92.
Florence. — Gallerie Pitti. N° 148, Une bambochade. Scène rustique et familière composée de huit personnages. H. 1.44. L. 1.43. — N° 487, Le repos en Egypte. La Vierge, assise à terre, tient sur ses genoux l'Enfant Jésus, lui montrant d'une main le ciel. Derrière, S. Joseph assis. Fond de paysage.
Galerie des Uffizii. — N" 389, Portrait de Bossa Dossi par lui-même, dans la salle des portraits. — N° 990, le Massacre des Innocents, petite composition pleine de figures, exécutée avec une grande finesse, — N° 1030, Vision d'une sainte en prières dans son lit.
BENVENUTO TISIO