I.E CRUCIFIEMENT (Husiie du Lonvre
avec la nourriture de son cheval'. Ces appointements ou gaiges commencèrent à courir le 6 août 1507, qui est probablement le jour où il partit de Milan. Ce jour-là, il reçut p;ir les mains de Regnault Charles,
' Voici quelques-uns des articles du compte : « A Monsieur le grant maistre, ès-mains de Regnault Charles et dit S. Auliin pour le rembourser de ce qui avoit été baillé à Milan au painlre M' André de Solario, par certiffication du dit Charles, du XX janvier V huit (1508) LX escus soleil, pour ce, cy, VI"IX X' (129 liv. dix sols).
« A M" André de Solario, paintre, la somme de quatre-vingts XII livres X'- en L esciis soleil, pour ses gaiges de quatre
r, ECOLE ITALIENNE.
70 écus soleil qui représentaient, sans cloute avec quelques frais de voyage, quatre mois de son traitement et (le sa dépense, lesquels 70 écus furent remboursés à «Monsieur le grant maistre » . Ces sommes étaient considérables pour le temps, car, selon les calculs à faire sur la dépréciation de l'argent, elles répondent à 12,600 francs de notre monnaie actuelle. Aussi voyons-nous dans les comptes de Gaillon que les autres artistes sont payés cinq fois moins que Solario, La comptabilité du château se continuant après l'année 1509, sans que Solario y figure postérieurement au 6 août de cette année-là, il est présumable que les peintures de la chapelle furent terminées en deux ans, du 6 août 1507 au 6 août 1509. Ce qu'étaient ces peintures, nous n'en savons absolument rien, la chapelle de Gaillon ayant été détruite avec le château. Par bonheur, (juelques ouvrages de Solario, exécutés durant son séjour en France, ont échappé aux injures du temps et aux emportements des révolutions. De ce nombre est l'admirable morceau qui représente la tête de saint .lean-Baptiste sur un plat d'argent, morceau que nous avons vu dans la galerie Pourtalès et qui est signé Andréa de Solario 1507. Mais un chef-d'œuvre du maître, c'est la 5'fl/ome qui appartenait à M. George, ancien expert du Louvre, et provenait de la galerie d Orléans. Le bourreau y présente à la danseuse la tête coupée de saint Jean-Baptiste. Le peintre s'y est montré le rival de Bernardino Luini. Aussi la Salomé de Solario a-t-elle été vendue sous le nom de ce maître, dans la vente Moret, en 1857.
Quand il eut fini ses travaux pour le cardinal d'Amboise, Andréa Solario ne tarda pas à retourner dans son pays. C'est du moins ce que l'on peut conclure des quelques lignes consacrées à l'artiste milanais par Vasari, qui a certainement ignoré le voyage de Solario en France. Immédiatement après avoir parlé des peintures exécutées par le Corrége en 1512, il ajoute : «Dans ce temps-là vivait Andréa del Gobbo, Milanais, peintre et coloriste charmant dont beaucoup d'ouvrages sont dispersés à Milan, sa patrie. On voit de lui à la Chartreuse de Pavie un grand tableau représentant V Assomption de la Vierge et qui montre combien il fut amoureux de son art et combien il y excella. Mais la mort, qui le surprit, l'empêcha d'y mettre la dernière main\ » De ces avares paroles, il nous semble résulter d'abord que Solario était, en 1512, à Milan ou dans le Milanais, sans quoi Vasari eût mentionné une circonstance aussi honorable pour l'artiste qu'une absence motivée par le choix de l'illustre cardinal d'Amboise; en second lieu, que Solario florissait en 1512; car si cette année 1512 eût été celle de sa mort, il est très-probable que l'histoire aurait dit: « Dans ce temps-là mourut Andréa del Gobbo... » au Heu de dire: « Dans ce temps-là, vivait Andréa, fu in questo tempo. Il était d'autant plus naturel de s'exprimer ainsi, que Vasari, quatre lignes plus bas, parle d'une Assomption interrompue par la mort du peintre ; mais il en parle dans une phrase distincte, c'est-à-dire qu'il n'y a |)oint de haison entre les mots in questo tempo et les mots ma imper fetta per la morte. Nous sommes donc porté à conclure des expressions employées par Vasari, et de la place où elles se trouvent, que Solario était pleinement le contemporain du Corrége. Notre opinion d'ailleurs s'appuie sur d'autres raisons. S'il fallait reporter à 1458 la naissance d'Andréa, comme le veulent M. Villot et les commentateurs de l'édition florentine, Solario aurait eu vingt-six ans de plus que Gaudenzio Ferrari, et dès lors comment concevoir que Lomazzo, Milanais, eût donné pour maître à Solario ce même Gaudenzio, qui n'aurait pu être que son disciple ? Une erreur pareille n'est pas vraisemblable. Ajoutez que la transformation extraordinaire qui s'est opérée dans le style de Solario sous l'influence du Vinci, de 1503 à 1507, serait bien difficile à expliquer si Andréa eût été alors âgé de quarante-six ou quarante-sept ans, car il est bien rare qu'un peintre se transforme à cet âge. Au surplus, la date de 1458 adoptée par M. Villot, les commentateurs florentins la donnent seulement comme approximative [il nascer suo si pune circà il 1458), ce qui prouve qu'il
mois esclicusz le sixième avril dernier passé, par sa quictance du aernier jour du di moys d'avril V= neuf (1509).
« A Monsieur de Sauveterre, M» Jacques de CaslignoUes, pourla despense de M' André de Solario, son homme et cheval, pour IX mois escheusz au jour de Saint-Michel dernier passé, par sa quictance du premier octobre Y" huit. LXXV. »
• « Fu in queslo tempo Andréa del Gobbo, Milanese, pittore et coloritore molto vago; di mano delquale sono sparse moite opère nelle case di Milano sua patria; ed alla Certosa di Pavia una lavola grande con la Assunzione di Nostra Donna, ma imperfetta per la morte che gli sopravenne... » Ces lignes sont les dernières de la biographie du Corrége.
ANDREA SOLÂRI OU SOLARIO (1475). 7
n'existe aucun document positif. Il nous paraît donc raisonnable de placer vers 1475 la naissance de Solario, qui aurait été ainsi, non pas le disciple de Gaudenzio, mais un élève comme lui des vieux Milanais.
Ici se présente encore une difficulté. Nous n'avons point vu le tableau de V Assomption qui est à la Chartreuse de Pavie; mais d'après le témoignage de M. Rio, qui a étudié de si près toute l'école de Léonard, ce tableau, peint par Andréa dans son ancien style, l'aurait été avant 1500 et bien antérieurement à
l'influence exercée par Léonard de Yinci sur André Solario. Mais s'il en est ainsi, Vasari s'est trompé en disant que la mort de l'artiste l'avait empêché de terminer son tableau, ou bien il faut admettre qu'à la fin de sa vie, un peintre qui s'était assimilé à merveille le style de Léonard abandonna tout à coup ce style excellent pour reprendre son ancienne manière, sèche et quelque peu gothique. Il est constant toutefois que V Assomption de Solario demeura inachevée, puisque Rernadino Campi, trente ou quarante ans plus tard, fut chargé de la finir.
11 règne, on le voit, bien des obscurités sur la personne de Solari. On ne sait au juste ni quand ii est né ni quand il est mort, et sauf la preuve irrécusable de son séjour en Fi'ance, rien n'est absolimicnt démontr»', ni son voyage à Venise, ni son identité avec Andréa de Milan, ni même son retour dans le Mihniais,
après ses peintures au château de Gaillon. Ce qui est hors de doute, c'est que l'auteur de la Vierge au coussin vert est digne d'être rangé parmi les élèves de Léonard, sinon sur la même ligne que Bernardino Luini, au moins tout auprès de ce glorieux disciple qui fut presque un grand maître.
CHARLES BLANC
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Musée du louvre. — La Vierge allaitant l'enfant Jésus, Figures un peu plus petites que nature. Ce tableau charmant a été placé dans le salon carré du Louvre. Il est signé : Andréas Solario fa., en lettres gothiques, et peint sur panneau.
La Vierge ou coussin vert, après avoir appartenu à Marie de Médicis, passa dans la collection du cardinal Mazarin, puis dans celle du duc de Mazarin, ensuite dans la galerie du prince de Carignan : on trouve, en effet, sur l'envers du panneau , celte inscription en style savoyard r tablou d'Andréa Solario, achté de M. le duc de Masarin par moie, prense de Carignan, A.-D.-S., n° 92. A la vente des tableaux du prince, en 1742, la Vierge de Solario fut adjugée au prix do 240 livres, après avoir été estimée 300 livres.
Portrait de Charles d'Amboise. Il est en buste de grandeur naturelle. C'est le portrait désigné dans les anciens catalogues comme représentant Charles VIII. Mais il est établi maintenant qu'il représente Charles d'Amboise, maréchal de Chaumont, gouverneur du duché de Milan sous Louis XII, et neveu du cardinal d'Amboise. Attribué d'abord à Léonard de Vinci, ce portrait a été de nos jours restitué à Solario, et rien de plus naturel que cette attribution justifiée par les relations du peintre avec la famille du cardinal, et par une certaine sécheresse de contours et de faire qui ne permettent pas de regarder ce portrait comme un ouvrage de Léonard. M. Rio a fait une légère erreur en disant : « C'est M. Charles Blanc qui le premier a prouvé que ce portrait était celui de Charles d'Amboise.» Cette découverte ne nous appartient point. Le mérite en
revient à notre presque homonyme M. Charles Le Blanc, auteur du Manuel des graveurs.
Le Cruci/îement. Ce tableau, dont les figures n'ont pas plus de 3-5 centimètres, est signé Andréas Mediolanessis Fa., 1503. Nous avons exposé les raisons qui rendent probable l'identité de Solario avec cet Andréas Médiolanensis.
Galerie Pourtalès, a Paris. — Tête de saint Jean- Baptiste. Elle est sur un plat d'argent. Ce morceau précieux est reproduit dans l'ouvrage photographique publié par la maison Goupil sur la galerie Pourtalès.
Collection George. — Dans cette collection de l'ancien expert du Louvre, se trouvait une Salonié de Solario que nous croyons être la même qui a été vendue, en 1857, dans la vente Moret, 8,700 fr., sous le nom de Bernardino Luini. Le bourreau tient la tête sanglante du précurseur.
Dans l'inventaire du château de Gaillon, dressé en 1580, il est fait mention d'une Nativité faite par André de Solario, peintre de Monseigneur. On ne sait ce qu'elle est devenue.
Féhbien parle d'un tableau de Solario dont on faisait, dit-il, plus de cas que de plusieurs autres de la main de Léonard. Ce tableau, représentant un Ecce Homo, appartenait à M. le duc de Liancourt et se trouvait encore, en 1765, dans l'hôtel des La Rochefoucauld.
Galerie Brera, a Milan. — La Vierge et l'Enfant entre saint Joseph et saint Jérôme, avec deux chérubins dans le ciel. Ce tableau est celui qui se trouvait à Murano dans l'église Saint-Pierre-Martyr.
Chartreuse de Pavie. — Dans la sacristie neuve se trouve \' Assomption dont Vasari a parlé.
PARl:i. — IHP. POITEVIN, S ET 4, ItL'E UAUIETTE.
é>coÂ- um^uen
"lenne.
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GIOVANANTONIO BAZZL dit le SODDOMA
NE VERS H7t. — MURI EN 1548
C'est une chose affligeante à lire et pénible à croire que la biographie de Soddoma écrite par Vasari, d'autant plus que cette biographie ne s'accorde guère ni avec tous les documents trouvés de nos jours dans les archives de Sienne, ni avec l'idée que l'illustre peintre a laissée de lui-même dans ses ouvrages, qui sont tous d'un noble caractère, et quelques-uns de la plus rare beauté. Cependant, malgré l'apparente partialité de l'écrivain toscan, il nous est impossible de passer sous silence le récit de Vasari, touchant la vie et les mœurs de Soddoma, sauf à rectifier ce récit sur tous les points que l'érudition et la sagacité florentines sont parvenues à éclaircir.
L'artiste si connu sous le sobriquet de Soddoma s'appelait Giovanantonio Bazzi, et non pas Razzi, comme l'écrivent partout les biographes. Il est en effet nommé Johannes Antonius Jacobi Bazts, pictor de Verze, dans plusieurs actes notariés et dans le livre des gabelles de Sienne. Il était né à Vercelli, en Savoie, et s'il faut s'en rapporter aux registres de la Compagnia di San Bernardino, il appartenait à la famille des Tizoni, qui avaient eu droit de seigneurie à Verceil. Mais il est probable que Giacomo, son père, ayant été léduit par la mauvaise fortune à prendre un métier incompatible, selon les idées du temps, avec la noblesse, avait changé son nom de Tizoni en celui de Bazzi, qui était peut-être un surnom. Quoi qu'il en soit, on ne sait rien ni de l'éducation qu'avait reçue Giovanantonio, ni des circonstances qui le conduisirent à Sienne lorsqu'il était déjà un maître. Ce furent les
ECOLE
Milanaise.
2 l^:COLE ITALIENNE.
agents des Spannochi, riches banquiers de Sienne, qui amenèrent avec eux Jean-Antoine, dans une ville où l'on manquait de peintres, à ce point que Soddoma n'y trouva d'abord aucune concurrence, et ce fut vers l'an 1500 qu'il s'y établit, ayant alors, selon toute apparence, vingt-cinq ou vingt-six ans, car on doit présumer, d'après le temps qu'il a vécu et d'après la date de sa mort, qu'il était né vers 1474.
On avait-il étiidié? qui avait été son maître? On l'ignore; mais il est vraisemblable qu'il avait reçu les leçons de {liovenone, qui tenait école à Vcrceil sur la fin du xv'' siècle, et qui paraît avoir eu également pour disciple Gaudenzio Ferrari. Ce qui pour nous est presque hors de doute, c'est que Soddoma fut un des élèves de Léonard de Vinci, avec lequel il a des ressemblances si frappantes qu'on ne peut les attribuer à une simple coïncidence du hasard. Vasari reproche beaucoup à Giovammtonio de n'avoir pas suffisamment étudié; il avoue cependant qu'une fois à Sienne, le peintre de Verceil prit la peine de dessiner d'iiprès les ouvrages de Jacopo délia Fonte, artiste renommé parmi les Sieimois, et il ajoute que Soddoma débuta par faire des portraits où il mit le coloris chaleureux de l'École lombarde. Son humeur gaie, dit Vasari, son goût pour le plaisir, sa vie libre et licencieuse lui firent des amis, d'autant plus facilement que les Siennois ont toujours une partiahté naturelle pour les étrangers. Giovanantonio, continue Vasari, était entouré de jeunes gens imberbes et d'enfants qu'il aimait plus qu'il ne convient, et de là lui vint le surnom qu'il a gardé; mais lui, loin de s'en plaindre, il s'en vantait en prose et en vers, et il avait composé là-dessus des strophes qu'il chantait en s'accompagnant sur le luth. Sa maison, du reste, était une véritable arche de Noé : on y voyait des singes, des écureuils, des blaireaux, des guenons, des ânons, des chevaux de course, des poulains de l'île d'Elbe, des geais, des poules naines, des tourterelles indiennes et tous les animaux qu'il avait pu se procurer, et qui vivaient en familiarité avec lui. II avait de plus apprivoisé un corbeau qu'il avait dressé à parler et qui contrefaisait la voix de son maître si bien, que lorsqu'un visiteur frappait à la porte, il croyait entendre Soddoma lui-même. Dans cet étrange milieu, le peintre se livrait aux jeux les plus singuliers, et déclamait les vers les plus extravagants du monde. Ce genre de vie lui avait donné du renom à Sienne et lui avait valu surtout l'admiration de la populace, qui le regardait comme un grand homme.
Tel est le récit de Vasari ; mais il manque d'exactitude au moins sur ce dernier point, car il est prouvé par les documents que Soddoma eut beaucoup moins de relations avec le peuple qu'avec les gentilshommes, qui d'ailleurs étaient seuls en état de le bien payer. Il était déjà très-connu à Sienne, plus encore pour ses bizarreries que pour ses peintures (toujours selon Vasari), et il avait déjà peint à fresque dans le réfectoire du couvent de Sainte-Anne, près de Pienza, lorsque Fra Domenico Leccio, Lombard, fut nommé général des Olivétains, dont l'ordre avait pour chef-lieu le monastère de Chiusuri, situé à quatre milles de Sienne. Soddoma j'alla voir et sut si bien le prendre par les paroles, qu'il obtint le travail qu'il désirait, à savoir, la suite des peintures commencées dans ce monastère par Luca Signorelli, et qui devaient représenter la légende de saint Benoît. Les registres de la maison constatent que la convention intervenue entre Soddoma et le général des Ohvélains eut Heu en 1505, et que la décoration qui lui était confiée comportait trente et une compositions. Dans ce nombre sont compris certains sujets étrangers à la vie de saint Benoît, tels que le Couronnement de la Vierge, peint dans le grand escaher, sur le palier du dortoir, une Madone avec saint Michel et saint Pierre, qui est à l'entrée du quartier général, et un Christ à la colonne ornant l'épaisseur de la porte qui, du vestibule, donne dans le cloître. Enfin les mêmes registres prouvent que ces trente et une peintures ne furent payées que 241 ducats, équivalant à 1,540 florins de ce temps-là.
On ne peut décrire, dit le biographe arétin, toutes les folies que le Soddoma fit à ces bons pères, qui le surnommèrent le grand fou, il mattaccio. Arrivé chez eux avec quelques fjarzoni qui devaient l'aider et broyer ses couleurs, il commença par travailler à la grosse et de pratique, en homme qui ne songe qu'à dépêcher la besogne, et comme le général se plaignait de ses allures, Soddoma répondit que son pinceau dansait suivant la musique des ducats, ballava seconda il suono de' danari, et qu'il ferait mieux si on le payait davantage. Leccio promit à l'artiste d'augmenter son salaire, et là-dessus, le Mattaccio, apportant plus de soin à son œuvre, peignit à merveille trois sujets relatifs à la vie de saint Benoît, entre autres l'incendie
GIOVANANTONIO BAZZI, DIT LE SODDOMA (1474). 3
du Mont-Cassin, pris d'assaut par les Barbares. Puis, comme pour narj^uer les bons pères et leur général, il retraça l'histoire du prêtre Fioreuzo, qui, ennemi de saint Benoît et voulant le mettre à l'épreuve, lui avait amené des courtisanes et des danseuses, pai' lesquelles il espérait l'induire en tentation. Sous prétexte de rappeler ce trait de la légende, Soddoma se plut à représenter sur la muraille une danse de femmes nues tout à fait indécentes, et comme il pensait bien qu'on ne lui passerait pas facilement une telle licence, il s'enferma pendant qu'il travaillait à ces figures et il n'eu laissa rien voir à personne avant qu'elles ne fussent achevées. Quand Soddoma découvrit sa peinture, le général, scandalisé, voulut la faire détruire, mais le Mattaccio, après lui avoir débité toutes sortes de facéties, demanda grâce pour ses figures, (|ui étaient, dil
SAINTE FAMILLE (A Sienne).
Vasari, un de ses plus beaux ouvrages, et on consentit à ne pas les effacer à la condition qu'elles seraient couvertes de draperies.
N'ayant pas visité le monastère de Monte-Oliveto, à Chiusuri, nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs l'opinion qu'a exprimée sur les fresques de Soddoma un écrivain religieux, M. Rio, qui ne saurait être suspect lorsqu'il admire les figures mondaines, dans leur nudité voilée, il est vrai : « La fresque où il a représenté les parents de Placidus et Maurus offrant leurs fils encore adolescents au saint patriarclie, est vraiment éblouissante de beauté. Le coloris, les attitudes, les caractères, les airs de tète, tout y est admirable : c'est une scène impossible à décrire. Celle qui montre le couvent du Mont-Cassin attaqué par les Barbares n'est pas moins saisissante que la première ; mais elle saisit l'imagination plus que le cœui' pailes épisodes animés qu'elle présente, par ces têtes de guerriers vigoureusement rendues, et par des chevaux fougiieux dessinés avec une perfection qui trahit dans l'artiste une ressemblance de plus avec Léonard. Mais
i ÉCOLE ITALIENNE.
le triomphe du pinceau de Bazzi se trouve dans le compartiment où il a peint les courtisanes qui viennent tenter saint Benoît. Bien ne ressemble davantage aux figures gracieuses dont Baphaël a peuplé son Parnasse. Celles-ci, en effet, n'ont rien d'impur dans le regard ni dans les attitudes. Les deux premières, détachées du groupe principal, portent des ferronnières sur le Iront; les quatre danseuses se tiennent gracieusement par la main, et celle du premier plan, avec son léger costume d'un bleu pâle et les molles ondulations de son corps élancé, ressemble à un portrait qu'on retrouve dans d'autres compositions de Bazzi. Celle dont je parle ici est certainement un chef-d'œuvre, mais ce n'est pas un chef-d'œuvre de peinture chrétienne. »
Au-dessous de chaque compartiment, le peintre ménagea des cadres ronds pour y peindre les portraits de tous les généraux de l'ordre. La plupart, faute de renseignements, lurent inventés, ou dessinés d'après les vieux moines de la maison, et il va sans dire que Soddoma eut soin d'y faire figurer Fra Domenico Leccio, qui lui avait aisément pardonné ses incartades. Le peintre se prit lui-même pour modèle, et vêtu d'un manteau-capuchon jaune, garni de cordons noirs, que le général lui avait donné, il se peignit au miroir dans la composition où saint Benoît, encore enfant, raccommode par miracle le plateau de sa nourrice qu'elle avait brisé. Aux pieds du personnage qui figure dans ce tableau sous les traits de Soddoma. on remarque un corbeau (celui qui parlait si bien), avec un singe et d'autres animaux. Les décorations terminées, Soddoma en reçut le prix. Pour ses trente et une compositions, toutes importantes et nombreuses, on ne lui' paya, nous l'avons dit, que 241 ducats, et c'était là une rétribution bien modique, si on la compare aux sommes que le Pérugin recevait dans le même temps pour un seul tableau.
De retour à Sienne, Giovanantonio fut employé par les Buonsignori, qui lui firent peindre dans leur chapelle, à San Francesco, un Portement de croix dont il n'existe plus rien, depuis l'incendie qui dévora une partie de cette église en 1655. Mais ce qui devait être un événement dans la vie de Soddoma, ce fut l'arrivée à Sienne, en l'année 1507, du célèbre banquier siennois Agostini Chigi. En entendant parler d'un peintre dont tout le monde vantait les talents et racontait les folies, Chigi voulut le connaître, et une fois connu, il lui proposa de l'emmener avec lui à Rome, où il le recommanderait au pape .Jules II, qui songeait alors à faire peindre les chambres du Vatican. Soddoma s'empressa d'accepter l'offre de Chigi, et il le suivit à Rome, où, en effet, il obtint, par son entremise, de travailler à la décoration des chambres en concurrence avec Pérugin. Il commença par peindre dans la chambre de la Signature, au plafond, des frises et des rinceaux courant autour des compartiments ronds, où il fit à fresque des compositions mythologiques d'une belle venue. Mais comme sa besogne avançait lentement, parce qu'il perdait son temps à des bagatelles, dit Vasari, aile sue bestiuole ed aile baie, le pape, à qui Bramante venait de présenter Raphaël, voulut que le peintre d'Urbin fût seul chargé de tous les travaux, et il donna l'ordre qu'on jetât par terre les peintures de Pérugin et celles de Bazzi. Raphaël, dans sa douceur et sa modestie, respecta les œuvres de Pérugin, son maître, et quant aux fresques de Soddoma, il fit effacer les compositions qui remplissaient les compartiments circulaires du plafond ; toutefois il conserva intactes les arabesques et les frises qu'on y voit encore autour des figures de Raphaël, représentant la Théologie, la Philosophie, la Poésie, et la Justice.
Une aussi cruelle disgrâce était faite pour discréditer à jamais un artiste dans l'esprit d'un courtisan. Mais Agostino Chigi, en galant homme qu'il était, conserva son estime à Giovanantonio, et bientôt, ayant fait construire à la Lungara le charmant palais qu'on a depuis appelé la Farnésine, il le chargea d'y peindre les chambres du premier étage. C'est là que Soddoma peignit la Tente de Darius et le Mariage d'Alexandre avec Roxane. Une de ces peintures, la première, a beaucoup souffert; la seconde donne une haute idée du génie de Soddoma. La noblesse, la dignité, une certaine grâce auguste et facile, caractérisent les deux grandes figures de Roxane et d'Alexandre. L'épouse est charmante de volupté et d'abandon, mais avec un reste de pudeur qui achève sa beauté. Elle est, tout ensemble, entraînante et retenue ; ses formes ont de l'ampleur et de la sveltesse, autant de plénitude que d'élégance. Aussi beau que la fille des satrapes, Alexandre lui offre la couronne et déjà il l'enveloppe de sa tendresse, mais avec une exquise convenance de geste et d'allure. Tout conspire, du reste, à sa félicité, car il est entouré d'un essaim
GIOVANANTONIO BAZZI, DIT LE SODDOMA (1474). 5
d'Amours qui lui soufflent la fièvre et lui conseillent le bonheur. Les uns lui ôtent sa cuirasse, les autres son casque ; ceux-ci lui dénouent ses brodequins, ceux-là tirent les rideaux du lit nuptial ou y jettent des fleurs, .lamais la grâce et la majesté ne furent mieux unies, mieux fondues; et ce qui prouve la fascination qu'exerce ce tableau, c'est que tous les voyageurs en sont frappés et ravis, même au sortir de la chambre où Raphaël a peint sa fameuse Galathée. Combien de maîtres, parmi les illustres, pourraient subir l'épreuve d'une telle comparaison et ne pas en être écrasés ! Il est vrai de dire que l'exécution est ici un peu expéditive et négligée, mais l'effet qu'elle produit n'en est que plus surprenant, et la composition, conforme au tableau antique d'Amphion décrit par Lucien, n'en reste pas moins admirable. Quant à l'autre tableau, la Tente de
ÊUiTACHE. l,'W:.4rj:
LE MAHIAGE D'ALEXANDRE ET DE ROXANE (La Farnisinel.
Darius, il est trop mal conservé pour qu'on puisse y relever le même défaut d'exécution. Dans l'un et l'autre de ces ouvragés, on retrouve le clair-obscur profond de l'École lombarde et cette rondeur, je veux dire ce relief des formes qui caractérise tous les disciples de Léonard.
Cependant, le Soddoma, ou, comme l'appelle Vasari, le Mattaccio (car il se plaît à lui donner ce nom par une sorte de partialité et de malice) était largement rétribué par le banquier siennois, et s'il avait apporté plus d'application à son travail, il aurait augmenté sa fortune et surélevé son talent, « mais il avait l'esprii tourné aux frivolités de tout genre ( c'est Vasari qui parle ) ; il ne travaillait que de caprice et de pratique, et il ne songeait qu'à se vêtir magnifiquement, portant des pourpoints de brocart, des bonnets brodés d'or, de riches collerettes, des colliers brillants et autres bagatelles bonnes à occuper les charlatans et les magiciens. » Néanmoins, son humeur ne déplaisait pas à Chigi, que divertissaient beaucoup les bizarreries du peintre. Du reste, rappelé à Sienne par ses alTaires, l'opulent banquier y ramena Giovanant.onio avec lui. Ce dut être en l'année 1510, car, en cette année-là, d'après les documents conservés dans les ai'chives locales, Soddoma se mariait avec Béatrice dei Galli, fille de Luca lîartolomeo Egidio, autrement dit Luca da (ialli, aubergiste à l'enseigne de la Couronne, à Sienne. La dot que lui apporta sa femme était de
fi ÉCOLE ITALIENNE.
150 florins à quatre livres par florin, ainsi qu'il résulte de deux quittances données par lui le 28 octobre 1510 par-devant notaire. Une de ces quittances, trouvée aux archives de Sienne, est ainsi conçue : Johannes Antonius Jacohi de Baxis, pictor habitator civitatis Senarum, fuit confessus habuisse pro dotibus Domine Beatricis, filie Ltice Bartholomei Egidii, alias Luce de Galli/luren.i^Q de libris quatuor pro floreno. Une fois marié, Soddoma ne quitta plus Sienne, qui était devenue sa patrie adoptive, que pour faire quelques petites excursions en Toscane, comme nous le dirons plus tard.
Un fait assez curieux, c'est qu'en l'année 1511, il entretenait dans les prisons de Montalcino un peintre de San Gemignano, Vincenzo Tamagni, qui était son débiteur de 25 ducats d'or larges, et que celui-ci, pour obtenir sa mise en liberté, promit à Soddoma de lui payer, le 20 juin de ladite année, les 25 ducats qu'il reconnaissait lui devoir. On lit dans les actes du notaire Nicolô Posi, conservés aux archives de Sienne : nMagister Vincentivs Beruardi Chelis de Sancio Gemignano, ad presens pictor in civitate Senarum et nunc c.xcarceratus de carceribus curie potestatis (de Montalcino) si favero debitore Johanni Antonio pictori de Verzelli, comitatus Mediolani, di 25 ducati d'oro larghi. » Ce qui, par parenthèse, est une preuve de plus que Soddoma était bien de Verceil, dans le Milanais, et non pas du village de Vergelle, dans le pays de Sienne, <",omme l'avaient prétendu quelques écrivains siennois. Les documents puisés aux mêmes sources nous apprennent encore que le 29 août 1511, Bazzi eut un fils qui fut tenu sur les fonts de baptême par Girolamo (ienga, peintre d'Urbin, et reçut le nom d'Apelle; et que l'année suivante Bazzi eut une fille nommée Faustina, qui depuis épousa un peintre distingué, Bartolommeo Neroni, dit maître Riccio.
Ici se placerait dans l'ordre chronologique un des beaux ouvrages du Soddoma, la Déposition de Croix, que nous avons vue dans l'égUse de San Francesco, à Sienne, et que l'on suppose avoir été peinte en 1512. A dire vrai, cependant, cette date ne nous paraît pas exacte, et ce qui nous fait croire qu'elle ne l'est point, c'est que toute la partie supérieure du tableau, dessinée avec précision et d'un faire serré, presque sec, dans le goût dé Pérugin, doit appartenir à la jeunesse du peintre, c'est-à-dire au temps où il fut appelé à Monte Oliveto. En 1512, sa manière s'était élargie, était devenue plus onctueuse, et l'on en peut juger sur ce même tableau, dont la partie inférieure semble avoir été peinte quelques années plus tard. On y admire surtout les figures de ia Vierge évanouie et d'une sainte femme qui la soutient, figures dignes en effet des plus grands maîtres, et que Léonard de Vinci aurait pu signer. Tandis que le haut de la composition est d'un faire minutieux et stanté, le bas est au contraire modelé avec douceur, passé, fondu, effumi'. Partout d'ailleurs le sentiment est exquis.
« Après la mort de Jules II, qui l'avait si honteusement chassé du Vatican, et auquel il gardait une profonde rancune, dit Vasari, Soddoma ressentit une grande joie en apprenant l'exaltation de Léon X, parce que ce pontife avait du goût pour les étrangetés de l'art et pour les figures sans pensées, figure strette et senza peusieri. Voulant se faire connaître du nouveau pape, il peignit à son intention une Lucrèce se donnant la mort avec un poignard. Et comme il y a un dieu pour les fous, et que la fortune prend plaisir à venir en aide aux étourdis, Soddoma réussit à peindre cette figure d'une rare beauté et à lui donner un tel air de vie qu'elle semblait respirer. L'ouvrage fini, le peintre en fit présent à Léon X par l'intermédiaire d'Agostino Chigi, ([ui avait d'intimes relations avec le pape, et Sa Sainteté, ravie d'un si beau morceau, en récompensa l'auteur (ît le créa chevalier du Christ. « Ainsi parle Vasari, et il ajoute que Soddoma se regardant désormais comme un grand homme, dédaigna de travailler et ne toucha plus au pinceau que lorsque la nécessité ly contraignit.
D'après la suite de ce récit, on pourrait croire que Soddoma, venu à Rome en 1507, continua d'y habiter jusqu'après l'avènement de Léon X. Il est cependant prouvé par des documents irrécusables, que (jiovanantonio était de retour à Sienne dès l'année 1510; d'où l'on voit combien peu il faut se fier à Vasari, en ce qui touche l'enchaînement chronologique des faits et l'exactitude des dates. Il est maintenent avéré que sous le pontifical de Léon X, Bazzi vivait à Sienne, si bien que la fabrique du Dôme le chargeait, le 22 juin 1515, de fournir des modèles pour deux figures d'apôtres qu'on voulait couler en bronze, et d'enseigner le dessin à quatre petits enfants, élevés aux frais de la fabrique. Vers le même temps, ou peu de temps après, — peut-être vers 1517, — il peignait à fresque, dans le cloître du couvent de Saint-François, un Christ à la colonne dont il ne reste plus que deux figures, le buste du Christ, fragment qu'on a transporté
GIOVANÂNTONIO BAZZI, DIT LE SODDOMA (1474). ,7
à l'Académie des Beaux-Arts. La perte de cette fresque est d'autant plus regrettable qu'elle renfermait ht portrait de l'artiste, représente sans barbe et avec des cheveux longs, comme on les portait alors. A cette même époque, c'est-à-dire antérieurement à l'année 1518, Soddoma mettait la dernière main aux
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ADORATION DES MAGES (Eglise San AgcsUno, i Sienne).
fresques dont il avait orné l'oratoire de San Bernardino, attenant à l'église San Francesco. Nous a\oiis encore présente à l'esprit la visite que nous fîmes à cet oratoire. On nous montra d'abord dans la première pièce de jolies petites fresques par Ventura Salimbeni; puis nous montâmes à l'étage supérieur, dans la sriiola, où brillent des morceaux du plus grand prix, bien que détériorés par des restaurations malheureuses. Ce sont des fresques de dimensions plus que naturelles exécutées par Soddoma, Beccafumi et Girolamo dei
Pacchia. Quelque soit le talent des deux derniers, le Soddoma nous parut l'emporter de beaucoup sur eux. La Présentatim de la Vierge au Temple, sa Visitation et son Couronnement dans le Ciel, tels sont les sujets qu'il a traités. Nous retrouvâmes là son élégance suprême , le grand goût de ses draperies à l'antique, recouvrant des formes longues, mais sans maigreur, et au contraire dans leur plénitude. Une chaleur secrète circule sous ces draperies héroïques, la chaleur de la vie, ou pour dire mieux, Içi chaleur du sentiment. Ses contours nobles et gracieux se continuent en serpentant; ils n'ont rien d'aride, rien de pédantesque; ils se fondent au contraire sous la gaze qui semble recouvrir et envelopper toute sa peinture. Il n'est pas un de ses tableaux qui ne donne l'idée d'une âme élevée et tendre, éprise de la volupté, mais encore plus sensible à la grâce. Aussi ému que Luini et que Léonard, le Soddoma se distingue de ces maîtres par l'ampleur de ses figures colossales, toujours animées d'un sentiment délicat; je veux dire que ses formes sont voluptueuses et abondantes, mais que son idéal est chaste et discret.
En vérité, quand on a vu toutes les peintures de Bazzi à Sienne, on a bien de la peine à croire aux imputations de Vasari. D'une part, ce qui les contredit formellement, c'est le style même du peintre. Un homme dégradé par les vices dont on accuse sa mémoire aurait-il trouvé des accents aussi nobles, des figures de femmes aussi dignes dans leur suavité, aussi fières dans leur grâce? Est-il vraisemblable, d'autre part, que dans une ville où les mœurs ont toujours été sévères et en tous cas plus sévères qu'à Florence, on eût choisi tout exprès le Soddoma pour lui donner à peindre les bannières que les confréries devaient porter en procession, les oratoires, les églises et les couvents des ordres les plus austères, tels que les Franciscains de l'Observance, les Dominicains, les Olivétains? Il est impossible, ce nous semble, qu'il n'y ait pas au inoins beaucoup d'exagération dans ce que dit Vasari touchant les erreurs, les excentricités et les folies qui auraient marqué la vie entière du Soddoma, et ce qui est certain, c'est qu'il était d'humeur capricieuse, qu'il avait la passion des chevaux, comme Léonard de Vinci, son maître présumé, et qu'il aimait « à faire courir », suivant notre expression moderne. Étant allé à Florence en 1526, sans doute pour y exécuter les travaux qu'on lui avait confiés, dans le monastère des Olivétains, qui était situé hors la porte San Friano, Bazzi avait amené avec lui un cheval barbe « engagé dans les courses de San Barnabe; ce cheval gagna le prix [lepalio], qui consistait en une housse de riche étoffe. Là-dessus les enfants du peuple, qui, selon la coutume, suivaient les trompettes en proclamant le nom du vainqueur, vinrent demander à Giovanantonio quel nom ils devaient crier: Celui-ci répondit en riant : v. Soddoma, Soddoma », et les enfants s'empressèrent de crier ce nom. Cependant les gens respectables de la ville entendant retentir partout un cri aussi étrange, murmurèrent entre eux : «Que chantent donc ces vauriens, et quel est ce vilain homme dont on proclame ainsi le nom infâme? » Bientôt les murmures devinrent une rumeur publique, et il s'en fallut de peu que le pauvre Soddoma ne fût lapidé par la foule, lui et son cheval, avec le singe qu'il avait en croupe [Vasari). »
Dans une note relative à ce passage de Vasari, les commentateurs de la dernière édition florentine observent que Bazzi reçut le vilain surnom qui lui est resté, sans doute parce qu'il avait fait crier aux enfants de Florence : Soddoma, Soddoma, plaisanterie qui dans sa pensée était plutôt une malice à l'adresse des Florentins, lesquels ne la comprirent point ou ne voulurent pas la comprendre. Mais les auteurs de la note n'ont pas pris garde que Bazzi avait reçu son surnom bien avant l'époque où lui arriva cette aventure, car on voit dans les registres conservés au Dôme de Sienne, que Giovanantonio est déjà désigné par ce même surnom dès l'année 1518 '. Il faudrait donc que le Soddoma eût fait à Florence un voyage avant cette année-rlà, or, il n'existe aucune trace de ce premier voyage, mais il résulte des documents que Soddoma était à Florence en 1527, à telles enseignes qu'étant tombé malade, il fut soigné à l'hôpital de Santa Maria Nuova, où il occupa le 42*^ lit. Ce renseignement nous est fourni par une pièce des plus curieuses trouvée aux archives (le Sienne. Il est fait mention dans cette pièce d'un procès intenté en juillet 1529 à Girolamo di Francesco Magagni, dit Giorno del Soddoma, accusé d'avoir dérobé dans l'atelier de Soddoma, son maître, divers objets appartenant à l'art [cose pertinenti delt arte), pendant que celui-ci, malade à Florence, était alité à Santa
1 Dans lus comptes de la compagnie de San Bernardine, on lit : Giovanantonio de' Tizoni, detto il Soddoma, pittore da Verze. . .
DÉPOSITIIIN DE CROIX (Église de San Francesco. .4 Si«nne).
10 ÉCOLE ITALIENNK.
Maria Nuova '. Du reste, la passion de Soddoma pour les chevaux fut largement récompensée, car les siens remportèrent bien des fois les prix de la course, et il était si glorieux de les avoir gagnés, qu'il montrait ÈJ tout le monde les riches étoffes qui constituaient ces prix, et que souvent même il les étalait à ses fenêtres ^.
Mais il est temps d'en revenir à ce qui a fait la gloire du peintre, à ses peintures. Il n'était pas de confrérie à Sienne, qui n'en voulût avoir. Celle de la Sainte-Trinité lui commandait en 1525 un cataletto, c'est-à-dire une décoration pour la bière des enterrements '. Celle de Saint-Jean-I$aptiste délia Morte lui en commandait une autre, qui fut la plus belle qu'on eftt jamais vue, car lui qui était souvent si négligé, il mit cette fois un soin tout particulier à un travail qui d'ordinaire s'exécute à peu de frais et à la grosse. Déjà la confrérie de Saint-Sébastien lui avait fait peindre son gonfalone, c'est-à-dire sa bannière, qui, portée à Rome en 1525, à l'occasion du jubilé, y excita une admiration universelle. Les Frères de Saint-Sébastien y attachaient un si giand prix d'affection et de dévotion, qu'ils l'avaient enfermée dans un riche étui, d'où on ne la tirait que pour les cérémonies les plus solermelles. Vasari raconte que des marchands lucquois en offrirent trois cents ducats d'or sans pouvoir l'obtenir. Achetée en 1786 par le gouvernement de la Toscane, sous le grand-duc Léopold, au prix de deux cents sequins, cette bannière est aujourd'hui à Florence dans la galerie des Offices. Il nous souvient de l'avoir vue, il y a dix ans, et d'en avoir été profondément ému. C'est une grande figure remplie de sentiment et de style. Le saint est attaché à un arbre, appuyé sur la jambe droite, l'autre jambe étant vue en raccourci. Il lève sa belle tète, expressive et illuminée, vers un ange qui lui apporte la couronne céleste; mais il est encore endolori de sa douleur humaine, et c'est avec des yeux mouillés de larmes contenues qu'il regarde descendre le séraphin qui vient le couronner. Comme il est touchant, ce martyr que l'extase chrétienne ne sauve pas de la douleur! Les autres ne sentent pas le fer des bourreaux, le feu du bûcher, l'eau bouillante des chaudières ; celui-ci, au contraire, est à la fois torturé par ses blessures et ravi en Dieu, et c'est par ce qu'il souffre qu'il est sublime.
Notre séjour à Sienne fut de courte durée. Nous prîmes toutefois le temps de visiter les principales églises dans l'intention d'y voir avant tout les peintures de Soddoma et celles de Beccafumi. Le guide nous montra tant de belles choses que chaque nouvelle impression pouvait amoindrir, sinon effacer, le souvenir des impressions précédentes. On nous fit admirer sans peine, à San Domenico, la chapelle de Sainte-Catherine, peinte à fresque en 1526. La sainte y est représentée évanouie dans les, bras de ses deux sœurs; sa pâleur n'est pas celle d'une morte, mais d'une extatique dont l'âme s'est envolée pour un instant au septième ciel. IJaidassare Peruzzi disait, en parlant de cette figUre, que de sa vie il n'avait rien vu de plus beau ni de plus vrai '. Trois siècles ont confirmé ce jugement. On nous conduisit ensuite à Saut Agostino où se trouve une Adoration des Mages qui occupe le fond d'une chapelle latérale et qui nous parut avoir les qualités ordinaires du maître sans rien présenter de bien saillant. Ce qu'on y trouve cependant de remarquable ce sont des chevaux qui ont de la tournure, du mouvement et de la vie '. Soddoma les connaissait en écuyer et il les aimait (în peintre. Il en a mis dans tous les tableaux où la vraisemblance lui permettait de les introduire, notamment
' Archivio de' Contratti di Siena. Proccssi del 1529.
' Dans le registre des délibérations du Map;istrato di Bicchenia à Sienne, on trouve la note des ctievaux qui devaient courir en 151 3, à la fête de Sant Ambrosio. Ceux qui appartenaient au Soddoma sont ainsi nolés : Soddoma : unusequus leardus moscatun .Uris moucheté? ; ragazzius (le jockey) Batista — Soddnme : unus equus morclliiit : ragazzius Be<to. Enfin, en 1527, aux mômes courses, il eut un cheval gris pommelé, leardus pomellatus.
* Cette bière s'est conservée : elle est aujourd'liui dans la sacristie de San Donato. I.cs annotateurs do Vasari disent que les connaisseurs la croient peinte plutôt par Beccafumi ou par Marco de Sienne.
* On conserve aux Offices de Florence un dessin à la plume de cette fresque. Ce dessin est sans doute celui dont parle Vasari, et qu'il possédait dans sa collection (nel nostro libro de' disegni'. .M. Ingres a exécuté une copie de In peinture du Soddo:na. si co.inue en Italie sous le nom de Spasimo di Sanla Caterina Évanouissement de sainte Catherine).
" Celle Adoration des Mages avait été commandée au Soddoma par les frères Arduini en loSti. Il y eut procès entre eux et l'artiste, louchant le prix à lui payer. Le différend fut arbitré par Vanuccio Beringucci.
GIOVANANTOMO HAZZ[, DIT LE SODDOMA (li74). iSj
dans les décorations do Santo Spirito dei Doinenicani, où, entre autres peiritufes; faites a l'huile, il à èx:écuté a fresque une magnifique ligure équestre de saint Jacques, écrasant sous les pieds de son cheval des Mulsulmans terrassés, figure grandiose de forme et superbe d'élan, aussi admirable dans son genre que celle de saint Sébastien nu, qui, attaché à une colonne, contraste par sa douceur' avec la fierté héroïque du cavalier, et présente des formes pleines, fortes, élégantes, telles que pourrait les désirer un grand sculpteur.
w/'t;////îo.
SAINT SÉBASTIEN (Galerie des orsces, i Florence).
La chapelle de Saint-Jacques ainsi décorée par Soddoma appartenait aux Espagnols établis à Sienne, oi lenfermait les sépultures de leurs familles. L'artiste avait été mis en relation avec eux dans une circonstance qui e-^t racontée dans Armenini. Soddoma ayant été insulté un jour par un soldat espagnol, de ceux qui gardaieni la cité, et ne pouvant avoir raison de cette insulte, se mit à le regarder très-attentivement, puis, revenu dans son atelier, il retraça de mémoire le portrait du soldat, et un portrait frappant de ressemblance, après quoi il alla porter plainte au commandant des troupes espagnoles; et comme il sagissait de lui désigner lé coupable, Soddoma tira de dessous son manteau le portrait qu'il venait dépeindre et qui, à l'instant, lit reeoTinaître le soldat qu'on devait punir. Ayant ainsi COliHM jes gentilshommes de cette nation, Gio\ananloriio
j2 ÉCOLE ITALIENNE.
ftit désormais favorisé par eux et leur dut, entre autres bonnes grâces, d'avoir à décorer la chapelle de Saint-Jacques à Santo Spirito dei Domenicani. Les registres de ce couvent nous apprennent que les figures de saint Sébastien et de saint Antoine abbé, qui sont placées au-dessous de saint Jacques à cheval, furent achevées de peindre le 20 janvier 1530, et que Soddoma reçut, pour la première, six florins seulement, pour la seconde, quatre. Le 16 avril de la même année il avait achevé la composition cintrée qui, dans cette chapelle, représente la Vierge donnant l'habit sacerdotal à saint Alphonse, en présence de deux saintes et de deux anges.
Ce n'est pas tout : notre dernière visite fut pour l'égHse des Carmes, où, parmi quelques bons tableaux de Vanni et de Pacchiarotlo, nous vîmes une Nativité de la Vierge, bien digne des éloges qu'en fait Vasari, et remarquable surtout par un ange agenouillé, de profil, et une jeune fille vue de trois quai-ts, qui sont des figures dune humanité divine, modelées avec vigueur, mais sous un demi-ton délicat qui les adoucit, les attendrit. On les voit comme au travers d'une gaze qui tamise délicieusement les lumières et noie les ombres. Plus haut, dans le fond, le regard est encore captivé et charmé par une figure de femme ou d'ange dont la joue retournée et le cou rond sont éclairés ou plutôt caressés par une lumière furtive, un baiser mystérieux du soleil, du soleil voilé. Malheureusement, il nous restait à voir sur la porta de' Pispini — elle s'appelait, au temps de Vasari, la porta di San Viene — ce qui reste des fresques de Bazzi, et l'on oublia de nous y conduire. Ces fresques aux grandes proportions représentent une Nativité de Jésus fort endommagée aujourd'hui, une gloire d'anges assez bien conservée et une figure que l'on dit tout à fait charmante, celle d'un ange vu en raccourci. Cet ouvrage fut l'objet de trois délibérations prises en 1526, 1528 et 1530, dans le conseil de la répubhque de Sienne, laquelle attachait aux fresques de cette porte une signification patriotique, comme le prouve l'inscription qu'elle y fit graver : Deiparœ Virgitïipro Victoria Hbertate et sainte Imjus urhis, populus Senensis ejus nomini devotus A. D. MDXXXI. L'artiste sembla mettre, lui, à son travail, une importance inaccoutumée, car il s'y peignit lui-même, avec toute sa barbe, vieux déjà et tenant à la main un papier avec la devise Fac tu (qui veut dire sans doute : fais-en autant); Vasari dit par erreur que la devise était Feci.
Les travaux, comme on le voit, ne manquaient point au Soddoma. Il en eut à la maison du capitaine Lorenzo Marescotti, oij il peignit sur la façade une Pietà d'une grâce touchante et merveilleuse. Il en eut encore au Dôme de Sienne, dont la fabrique lui commanda en 1527 des dessins pour le pavement si fameux de cette cathédrale. Il en eut dans le palazzo de' Signori, où il fit, d'abord en 1535, une Résurrection du Christ, peinte à fresque — on l'a sciée tout récemment pour la transporter dans la chambre du gonfalonier — ensuite, en 1537, une Madone avec saint Ansano, patron de Sieime, baptisant des cathécumènes, et San Vittorio, armé à l'antique, l'épée à la main ; le tout figuré dans des tabernacles à colonnes, ornés d'enfants et de rinceaux. Il en eut enfin qui lui furent alloués par la confrérie des cordonniers, YArte de' Calzolari, et qui lui furent demandés par Luca Savini délia Costerella. Ce dernier travail était une Sainte Famille pour être mise dans un cadre déjà sculpté, en 1501, par Antoine Barile, célèbre sculpteur en bois, dont il est question dans la Vie de Raphaël. La veuve du dernier des Savini vendit ce tableau à un étranger pour 120 écus. Nous ne savons ce qu'il a pu devenir.
Vers l'année 1337, lorsqu'il avait environ soixante-deux ans, ce peintre naturellement gai jusqu'au fantasque, tomba dans une tristesse amère, en voyant la faveur des Siennois se retirer (h; lui pour se porter tout entière sur un artiste éminent, dont le nom est resté illustre, Domenico Beccafunii. « Devenu vieux et pauvre, dit Vasari, n'ayant ni maison ni revenu, ne casa ne entratc, il partit de Sienne, profondément découragé, et il alla chercher fortune à Volterre. » Ici encore Vasari n'a pas été bien informé, car Soddoma possédait à Sienne, non-seulement une maison qui était comprise dans la dot de sa femme, mais une autre maison qu'il avait achetée le 23 octobre 1 534 dans le quartier Vallerozzi, paroisse de San Donato. 11 est possible néanmoins que les succès d'un rival tel que Beccafunii aient porté ombrage au Soddoma, et qu'il ait quitté Sienne sous l'empire d'une atonie morale causée par l'isolement où on l'abandonnait. Toujours est-il qu'il avait commencé dans la chapelle di Piazza, appaiienant à la Seigneurie, une fresque dont la commande datait de 1536 et qu'il laissait inachevée. Il est également
GIOVÂNANTONIO BAZZI, DIT LE SODDOMA [iili). 13
eertain qu'arrivé à Volterre, il y fit la connaissance d'un gentilhomme riche et honorable, torenzo di Craleoito de' Medici, qui le releva de son découragement, le logea dans son palais et lui commanda quelques peintures, notamment la Chute de Phaéton. Mais cet ouvrage fut exécuté de pratique, comme par un homme qui peignait uniquement, dit Vasari, pour tuer le temps, per passatempo. Bientôt l'ennui le prit : il se dégoûta comme d'une prison et de Volterre et de la maison où il recevait
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ÉVANOUISSEMENT DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE (Église San Domcnico, de Sienne).
riiospitalité; ce lut probablement alors qu'il l'ut appelé à Piombino par le prince Jacques V, qui dut le retenir environ une année auprès de lui. Mais il ne reste, à notre connaissance, aucune trace des travauv (ju'il fit pour ce prince. Nous savons seulement qu'il les termina en 1537, et que pendant qu'il était au service de Jacques V, la république de Sienne se plaignit assez rudement à Sodone — on l'appelait ainsi sans doute par un sentiment de pudeur — de sa négligence à remplir les obligations qu'il avait contractée^ envers elle. Le Kj avril 1537, la Signoria lui écrivait que la chapelle di Piazza avait été laissée par lui inache\(''e et l'invitait à venir y mettre lu dernière main : « (le faisant (disait la lettre municipale), tu ne feias ([ue remplir ton devoir puisque tu en as pris l'engagement, et qu'à cette heure, tout devrait être di'jii fini, aux termes de nos conventions. Et tu nous seras agréable ; autrement il sera procédé contre toi ainsi (pic
14 KCOLK ITALIKNNK. »
de droit \ » A cette première lettre, il fut répondu sans doute pai' le prince de l'iombino qu il avail encore besoin de Sodone pour tout le mois de mai, et qu'il priait la république d'ajoiu-ner sa réclamalion, ce à quoi elle consentit. Mais le mois de mai une fois passé et SodJoma ne revenant point, la Seigneurie écrivit le môme jour, 17 juin 1537, deux lettres : l'une au Sodone, l'autre au prince, — au premier pour le menacer de poursuites judiciaires s'il ne venait au plus vite achever le travail commencé ; — au second pour lui rappeler que le délai demandé par lui était expiré depuis dix-sept jours, et qu'après avoir condescendu au désir de Son Excellence, on se verrait forcé d'agir de rigueur envers le peintre s'il manquait plus longtemps à son devoir. Enfin, au mois de février 1538, Soddoma, de retour à Sienne, acheva la chapelle di Piazza, mais dans une manière làchîe et strapassée dont on peut juger encore aujourd'hui, bien que sa peinture, dans la partie inférieure, ait été inlignement restaurée.
Si l'on en croit Vasari, Soddoma n'aurait été sur la fia da sa vie « qu'un insensé et une brute, una bestia, que ses folies et sa bestialité rendirent telle -neiit impraticable, que sa femme, ne pouvant habiter avec un tel homme, si digne du nom de Matlaccio, se sépara de lui et s'en alla vivre de son travail et des revenus de sa dot. » 11 est établi cependant par les documents retrouvés à Sienne que la femme de Bazzi vivait avec lui en 1531 et en 1541. Leur séparation aurait donc été ou intermittente ou postérieure à cette seconde date. En tous cas, loin de confirmer l'assertion de Yasari, toutes les probabiliti's la contredisent. Ce qui est prouvé, c'est qu'en l'année 1541, Soddoma se trouvait à Pise, où le marguillior du Dôme, Bastiano délia Seta, auquel l'avait recommandé Battista del Cervelleria, lui canfi.i dsux tableauv à faire dans le chœur, en regard de deux autres, déjà peints en cet endroit par Sogliano et par Beccafumi. Il prit ou on lui donna pour sujets le Sacrifice d' Abraham et la Déposition de croit. « Mais ces deux morceaux, dit Vasari, ne lui réussirent point, et le marguillier en fut si mécontent qu'il congédia le peintre, renonçant à le charger d'autres travaux, cojnme il en avait le dessein. »
Nous avons vu dans le Dôme de Pise les deux peintures de Soddoma, et la vérité est que ces ouvrages de sa vieillesse nous parurent moins beaux que ceux dont il a rempli, dans son bon temps, la ville de Sienne. Cependant le Sacrifice d'Abraham, le meilleur des deux, a eu l'honneur d'être envoyé à Paris en 1811 et de figurer au Musée du Louvre parmi les raretés dont la victoire nous avait enrichis et dont elle nous a plus tard dépouillés. Une œuvre de Soddoma que Vasari regarde comme supérieure à ses tableaux du Dôme, c'est une Madone entre saint Jean, saint Sébastien et saint Joseph, ayant devant elle sainte Catherine et Madeleine qui l'adorent à genoux. Cette Madone, faite pour la vieille église gothique de Santa Maria délia Spina, y est encore.
De Pise, Soddoma se rendit à Lucques, où un abbé de ses amis lui procura du travail dans le monastère des Olivétains, à San Ponziano. Il peignit pour ces moines la Vierge montant un escalier qui conduit à un dortoir, al salire di certe scale che vanno in dormentorio. Nous ne savons rien autre de cette peinture de Soddoma non plus que de son séjour à Lucques. Ce qu'il devint ensuite, on ne le sait que par le récit de Vasari, qui s'exprime ainsi : « De retour à Sienne, vieux, malade, épuisé et n'ayant plus personne pour le gouverner, Giovanantonio alla chercher refuge au grand hôpital, et au bout de quelques semaines, il y termina ses jours en 1554, à l'âge de soixante-quinze ans. » S'il est vrai que Soddoma mourut à l'hôpital, il n'est pas exact du moins qu'il soit mort en 1554 : c'est en 1541J qu'il mourut, ainsi que le prouve une lettre inédite d'Alessandro Buoninsegni, écrite de Sienne à son fils Bernardino, ambassadeur à Naples. Cette lettre, datée du 15 février 1549, porte entre autres choses : « Le chevalier Soddoma est mort cette nuit ^ » Il paraît, du reste, que l'écrivain Romagnoli, dans ses Mémoires manuscrits cités par M. Rio, rapporte ini document qui établirait que Soddoma ne mourut ni à l'hôpital, ni dans l'état d'abandon et de misère dont parle son biographe.
Mais, indépendamment de cette dernière circonstance, il est évident que la biographie de Soddoma écrite
' Altrimenti procedaremo seconde ch' il giusto comportasse... Gaye, Carteggio inedito, loine II. paiie 26G. ' Archioio délie Kiformagioni di Slena. Fihd 26 deUcLeUere. . .
GIOVANANTONIO BAZZI, DIT LE SODDOMA (1474). 15
par Vasari est entachée d'une partialité qui ressemble presque à de la haine. La plus grave des imputations dont il a chargé la mémoire de Bazzi nous semble démentie par tous les ouvrages de cet artiste supérieur. Rien n'y sent une âme avilie et au contraire tout y révèle un esprit élevé, élégant et pur, et une fleur de noblesse qui persiste même à travers ses découragements et ses négligences. A voir ses figures de femmes, pleines de grâcQ, d'ampleur et de majesté, peintes avec amour, d'un coloris chaud et tendre, et au sein d'un clair-obscur voluptueux et tamisé comme celui de Léonard et de son École, il est bien difficile, sinon impossible, de croire à des vices qui ne se rencontrent jamais associés à un pareil sentiment de la beauté féminine. Comment expliquer, d'ailleurs, que le trait saillant de Soddoma soit justement la dignité, et que tous SCS chefs-d œuvre soient empreints, tantôt d'une émotion religieuse, comme le Saint Séhastien de Florence, la Déposition de Croix et V Evanouissement de sainte Catherine, tantôt d'une volupté contenue et pudique, comme le Mariage d'Alexandre qui est à la Farnësine, ou la fresque de Monte Oliveto qui représente la danse des courtisanes venant tenter saint Benoit, fresque dont les figures sont comparables, dit-on, à celles de Raphaël dans le Parnasse? Non, il n'est guère admissible qu'une semblable contradiction puisse exister entre les mœurs dégradées d'un peintre et la beauté morale de ses peintures, et nous aimons h penser qu'il y a infiniment d'exagération, et peut-être même quelque animosité, dans le texte de Vasari.
Après tout, ce qui importe à l'histoire, ce n'est pas la vie privée des artistes, mais leur' vie publique, c'est-à-dire leurs ouvrages. Dans la balance où elle pèse le mérite des hommes illustres, les défauts passagers qui ont déparé leur caractère sont emportés par le poids des qualités impérissables qui constituent leur génie. Paul .love, après avoir raconté la mort de Raphaël, ajoute : « Plusieurs, avec une gloire presque* égale, relevèrent la peinture, et de ce nombre fut Soddoma, de Vercelli. » Mais si l'on récusait le témoignage d'un gruud écrivain, on acceptera, du moins, celui de deux artistes, tels que Balthasar Pcnizzi et Annibal Carrache , qui n'ont pas marchandé leur admiration au Soddoma. Celui-ci, en dépit de tout, reste un grand peintre qui, même lorsqu'il ne s'applique pas à faire bien, ne sait mal faire, suivant l'heureuse expression de Lanzi, non volendo far bene, non sa far maie, et qu'il faut placer, eu délinitive, à côté de Léonard de Vinci et de Raphaël, un peu au-dessous cependant de ces maîtres souverains.
CHARLES BLANC
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Les commentateurs de la dernière édition de Vasari ont dressé un tableau chronologique de la vie et des œuvres de Soddoma. Nous le reproduisons en faisant un léger changement à la date qui marque le voyage du peintre à Piombino.
1474? Naissance de Giovanantonio , fils de Jacopo Bazzi.
l.'iOO ? Il est conduit à Sienne par les agents de la maison Spumocchi.
1501. Il peint pour un des Savini un tableau dont le cadre est sculpté par Antonio Barile, sculpteur en bois.
I.'JO:}. Il peint le réfectoire du monastère de Sainte-Anne, près Pienza.
loO.'i. Il commence l'histoire de saint Benoit dans le monaslère majeur des Olivôtains. à Chiusuri.
I'>t)6. Tableau du Portement de Croix pour la chapelle des Biicnsigiiori à San Francesco de Sienne. C'est le tableau qui péril dans l'incendie de 1655.
— 11 termine les fres(]ues de Chiusuri.
l-'iOT? Arrivée à Sienne d'Augustin Chigi, célèbre banquier, (|ui conduit le Bazzi à Rome.
— Soddoma peint dans les chambres du Vatican.
I50!l. Il peint pour Augustin Chigi, à la Farnésine, la Tente lie Darius ot le Mariage d' Alexandre et de Hcxane, peut-être aussi la Forge de Vulcain, qu'on attribue cependant à un autre uiaîtro.
1510. 11 épouse à Sienne Béatrice di Guca Galli, flUe d'un aubergiste, à l'hôtel de la Couronne de Sienne.
loH. Il entretient en prison à Montalcino, le peintre Vincenzo Tamagni de San Gemignano, son débiteur.
— 29 août. Il lui naît un fds, nommé Apelle, tenu sur les fonts de baptême parGirolamo Genga, peintre d'Urbin.
1512. Il peint la façade du palais d'AgostinoBardi, à Sienne.
— 16 août. Il lui naît une fille du nom de Faustine, qui devint la femme de Bartolommeo Neroni, dit maestro Riccio.
1512 ? Déposition de Croix à San Francesco de Sienne. 1515? Il peint la figure de Lucrèce se donnant la mort, et il en fait hommage à Léon X, qui le fait chevalier du Christ.
— 22 juin. La fabrique du Dôme lui donne à faire deux modèles d'apôtres qui devaient être coulés en bronze, et le charge d'enseigner le dessin à quatre enfants élevé.-; aux frais de la fabri(]ue.
1517? Fresque du Christ à la colonne dans le cloître de San Francesco ^' maintenant dans la galerie de l'Institut des Beaux- Arts, à Sienne;.
1518. Il reçoit le prix des peintures par lui exécutées dans l'oratoire de San Bernardine, contigu à l'église Saint-François.
1525. Il conuiience à peindre la bière [catalelto) pour la confrérie de la Santissima Trinità.
— 3 mai. La Confrérie de Saint-Sébastien lui commande une bannière avec la figure du saint.
1526. Fresque de la chapelle do Sainte-Catherine à San Domenico. — C'est là que se trouve V Évanouissement (le Spasimo) do la sainte.
1526-27. Il peint la bière pour la Confrérie de Saint-Jean- Baptisle délia Morte.
1527. Il est malade à Florence et il occupe le lit n» 42, dans le grand hôpital de Santa Maria Nuova.
— Girolamo di Francesco Magapni, son élève, dit Giomo del Soddoma, lui prend dans son atelier plusieurs objets d'art, pendant qu'il était malade à Florence.
— Carton pour les pavements du Dôme de Sienne.
1529. Pointures de saint Ansano (patron de Sienne), et de saint Vittorio dans la salle dite des Arbalètes.
1530. Il travaille dans la chapelle des Espagnols, à Santo Spirito de Sienne.
— Il fait pour la confrérie des Cordonniers une fresque.
1531. 11 achève une grande fresque sur la porte San Viene, dite aujourd'hui la porte doi Pispini.
1532. Fnîsque du Couronnement de la Vierge dans l'oratoire de la compagnie de San Bernardino.
1534. Il peint lo bienheureux Bernardo Tolomei dans la salle des Arbalètes, au Palais public.
1535. Fresque de la Résurrection, dans le même palais.
1536. Tableau de YAdoration des Mages pour l'autel des Arduini à Sant' Agostino, qui appartient aujourd'hui aux Piccolomini.
1537. Il peint une Madone avec plusieurs saints dans la salle des Seigneurs délia Bircherna.
— 6 mars, on lui commande une fresque pour la chapelle municipale di l'iazza.
— 16 avril. Il est à Piombiiio chez le prince Jacques V, pour lequel il travaille, et la république de Sienne lui écrit pour le rappeler.
— 17 juin. Lettres de la république à Soddoma pour le presser do revenir. — Lettre des mêmes au prince de Piombino pour qu'il renvoie lo Soddoma à Sienne.
1538. 15 février. Il est de retour à Sienne et il achève les [jciniures de la chapelle.
lo41-1542. Il travaille au Dôme de Pise, où il peint dans le chœur le Sacrifice d'Abraham et une Déposition de Croix. ■ — Madone pour l'église de Santa Maria dolla. Spiha.
1543. Il se rend à Lucquos pour y peindre dans le monaslorë.des Olivôtains, à San Ponziano.
1549. Le. 14 février, il meurt à Sienne.
Les ouvrages du Soddoma sont fort rares en dehors de l'Italie. C'est surtout à Sienne et aux environs qu'on les trouve.
Cniusum, monastère de Monte Oliveto maggiore, à quinze milles de Sienne. Les peintures de Soddoma y sont au nombre de vingt-cinq ou vingt-six, si l'on considère la troisième comme double. Los commentateurs florentins en ont donné une description sommaire.
Qui croirait que ces peintures, qui sont de la jeunesse de l'artiste et que l'on dit admirables, n'ont jamais été gravées?
Sant' Anna in Creta , monastère d'Olivétains, près de Piazza. — Soddoma y a décoré le réfectoire et ses peintures sont encore bien conservées. Mais les petits sujets peints sur les sièges des moines ont été endommagés par les fagots, dans un temps où ce réfectoire servait de magasin à bois. — Le père délia Valle, dans les Lettere senesi, dit avoir connaissance que les fresques de ce réfectoire furent allouées au Soddoma le 10 juillet 1503, pour la somme de vingt éçus d'or.
Sienne. — A l'église San Francesco, une Dépositionde Croix.
A Sant' Agostini, VAdorationdes Mages sur l'autel desPiccolomini ; ce travail est fait en concurrence avec Pérugin et Matleo de Sienne, qui ont décoré la même chapelle.
Dans l'oratoire de la Compagnie de San Bernardino, contigu à l'églLse San Francesco. fresques de dimensions colossales, en concurrence avec Beccafumi et Girolamo del Pacchia. La Présentation de la Vierge au Temple, la Visitation, l'Assomption, le Couronnement de la Vierge au Ciel, les figures de saint Louis, do saint Antoine de Padoue et de saint François. A Santo Spirito des Dominicains, dans la chapelle de saint Jean des Espagnols, la Madone entre saint Nicolas de Tolentino et saint Michel archange qui écrase Lucifer : au-dessus, dans une demi-lune, la Vierge qui met im habit à un saint, entourée d'anges au-dessus du tout, saint Jacques à cheval qui terrasse les infidèles. En bas, deux figures de saint Antoine, abbé, et de saint Sébastien nu. Au Carminé, dans la sacristie, une Nativité de la Vierge. A San Domenico, dans la chapelle de Sainte-Catherine de Sienne, ['Évanouissement de la sainte dans les bras de ses sœurs, peinture célèbre sous le nom de Spasimo di santa Catortna. A gauche, on voit un ange communiant la sainte. A droite est peint le miracle delà sainte qui convertit un condamné à mort.
Dans le Palazzo pubblico, des tabernacles soutenus par des colonnes avec des enfants ol des rinceaux. Dans des niches, san Vittorio armé à l'antique, l'épée à la main, et saint Ansano, patron de Sienne. Sur un autre mur de la même salle, le bienheureux Bernardo Tolomei.
Dans le mémo palais, sur les murs de la chambre où se tient le gonfalonier, une fresque de la Résurrection du Christ qui a été sciée pour être transportée là, et qui était primitivement dans la salle où l'on vendait le sel ; — autre fresque d'une Madone dans la petite salle où se réunit le Conseil. Dans la chapelle du même palais, la Madone entre saint Calixte et saint Joseph, tableau à l'huile.
Dans la galerie de l'Institut des Beaux-Arts, le Christ à la colonne, peint pour le cloître de San Francesco.
Dans la sacristie de San Donato, une bière pour servir aux enterrements ; provenant de la compagnie délia Trinità. Dans l'église de la compagnie laïquede Saint-Jean et Saint- Janvier, une autre bière peinte pour la compiignie délia Morte. C'est un morceau que l'on dit de la plus grande bèauliik Il fut payé à l'artiste 1*9 livres, le 27 mai 1527.
Sur la porto do' Pispini, une grande fresque dont il ne reste de bien conservé qu'une ligure d'enfant.
Darislacha|)ellede laCommune, une i)/orfo»e et surlafaçade de la maison Bainbagini, une Déposition de Croix.
PisE. —Au Dôme, dans le chœur, le Sacrifice d'Abraham et une Déposition de Croix. La [iremière de ces peintures fut portée à Paris en 1811 et remportée en 1815. Dans l'église délia Spina, une Madone.
BoME, — Dans la chambre délia Signatura, ont été conservés par Raphaël des arabesques de Soddoma.
Dans la Farnésine, au premier étage, les Noces d' Alexandre et de Roxane, peinture célèbre. — La Tente de Darhis — La Lucrèce se poignardant que Soddoma avait peinte pouil'offrir au pape Léon X, se trouvait, en 1855, en la possession du commandeur de Kesinor, ministre plénipotentiaire du Hanovre à Rome.
Florence. — A la galerie des Offices, Saint Sébastien. Berlin. — A la galerie Royale, le Christ partant sa Croix. Munich. —A la Pinacollicquo, une Vierge au Baldaquin. Pas un tableau deiioddoma au Musée du Louvre! ,
'MPRIVEKIE l'OlTEVlN, RUE DAMIETTK, 2 Et" 4
ANDREA SALAI OU SALAÏNO