NE VERS 1483. -MORT APRÈS
Quelques biographes ont coiiiondu Andréa Salaï ou Salaïno avec Andréa Solari ou Solario, et l'écrivain le mieux informé du dix-huitième siècle, l'illustre Mariette, a commis lui-même cette erreur. Il est cependant bien certain aujourd'hui que Salaïno et Solario ne sont pas le même artiste. Cette courte notice en contiendra des preuves décisives.
Andréa Salai, Milaïuiis, était un adolescent gracieu.x et beau, lorsque Lc^çnard de Vinci se l'attacha comme serviteur et comme élève. Si nous ne le connaissions par un charmant profil du grand peintre, prolll qui a été gravé deux fois en fac-similé, une première fois par le comte de Caylus, au siècle précédent, une seconde fois de nos jours par M. Paul (Ihenay, nous pourrions prendre une idée de sa physionomie dans les quatre ou cinq lignes que lui consacre Vasari'; mais le dessin de Léonard est autrement expressif : il nous fait loucher du doigt la douce beauté de ce jeune homme, sa
peau délicate, ses longs cheveux soyeux et naturellement bouclés, sa bouche épanouie, un peu féminine;
ce profil nous dit enfin le caractère angélique de tous ses (rails. Quant à la hiograjjhie persoiuielle de
Salaïno, nous n'en savons absolument rien, son existence s'étant complètement fondue dans celle du Vinci.
Heureusement que les précieux manuscrits de Léonard contiennent çà et là quelques notes relatives à
Salaï, de sorte que nous trouvons quelques lambeaux épars de sa vie, écrits, pour ainsi dire, en marge
dans l'histoire de son maîlre.
La première fois qu'il est fait mention de Salaï dans ces notes, c'est an folio 94 du volume coté Q. R. Il
y est question d'un manteau, îmfl w/)/x/, que sans doute Léonard fit faire pour son jeune élève lorsqu'il le
' l'iesc in Milano Salai Minaiose per suo crealo, il quai era vaghissimo di grazia e ili bollezza, aveiidô hegli capelli ricti c iiiaiicllali, de' quali Lionardo si diletlù inollo: ed a lui insegnô molle cose dell' arte : e cerli lavori. elic iti Milano si dicono e.sserc di Salaï, l'urono ritocchi da Lionardo. Vasari.
milanaise
<l J<:COLE ITALIENNE.
prit à son service on plutôt lorsqu'il le fit entrer dans sa maison, car il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre ni le moi servitore, dont se sert le Vinci, ni le mot creato qu'emploie Vasari. Ces mots désignent ici un homme de confiance, un ami familier qui est de la maison, et non pas un simple mercenaire. Quoi qu'il vn soit, la note dont nous parlons est datée du 4 avril 1Ï97. Il est à croire que ce fut vers ce temps-là que Salaïno entra dans l'école du Vinci, et, comme.il était alors tout jeune, à en juger par le portrait écrit de Vasari et par le portrait dessiné de Léonard, on peut supposer qu'il avait, en 1497, quatorze ou quinze ans, et qu'il était né par conséquent vers 1483. Depuis cet âge de quatorze ou quinze ans jusqu'à la mort du Vinci, arrivée le 2 mai 1519, il ne paraît pas que Salai ait jamais quitté son maître. Pour Léonard,. Salaï était, encore une fois, un élève, un serviteur, un ami, presque un fds adoptif. Nous trouvons, en effet, dans le volume atlantique des manuscrits déjà cités, une seconde note ainsi conçue : « Aujourd'hui 15 octobre 1507, j'avais trente écus : j'en ai prêté treize à Salaï pour parfaire la dot de sa sœur; il m'en reste dix-sept'. » On sont bien ce que veut dire ici le mo\ prêté : tel que nous le connaissons, Léonard n'était pas I^omme à se faire rendre treize écus par un disciple aussi intime, ni même à souffrir que' Salaï les lui rendît, bien '([ue la somme fût assez importante eu égard à la rareté de l'argent dans ce temps-là. Toujours est-il que la note en question, qu'on n'avait point suffisamment remarquée, est une preuve sans réplique de ce fait : que Salaïno et Solario ne sont pas la même personne, puisque Salaïno était auprès de Léonard en octobre 1507, il Milan, tandis qu'à cette date Andréa Solario était en Fijince, occupé depuis sixmois aux peintures du ■château de Caillou, comme l't établi M. Deville dans les Comptes de dépenses du château de Gaillon.
Salaïno, disons-nous, ne quittait point le Vinci. Au commencement de l'année 1511, l'orsqiie Léonard est appelé à Florence pour y recueillir l'héritage de Francesco Vinci, son oncle, Salaïno le suit dans celle ville, <;t comme le procès auquel donna lieu cet héritage dura au moins un an, Léonafd, qui avait épuisé ses ressources, écrit à Milan plusieurs lettres* l'une au gouverneur Charles d'Amboise, maréchal de ChaumonI, l'autre au président des. eaux, la troisième à son élève et ami.Francescp Melzi, pour demander qu'on le mette en possession des douze pouces d'eau que le roi Louis XII lui avait donnés en 1509, à prendre sui' le grand canal. Ces douze pouces d'eau, dont il n'avait pu jouir encore, soit à cause de la grande sécheresse, qui avait abaissé le niveau, soit par la négligence de Tadministration, étaient en ce moment le plus clair de sa fortune. Aussi, au lieu de confier ses lettres au courrier, le Vinci les envoie-t-il à Milan par Salnï, qu'il charge de les appuyer verbalement et d'assurer Sa Seigneurie le gouverneur, que deux tableaux de Saintes familles, peints à l'intention du roi très-chrétien, vont être portés par Léonard à Milan, après les fêtes de Pâques. Deux atis après, au mois de septembre 1513, Léonard de Vinci partant de Milan pour se rendre i\ Rome en passant par Florence, est accompagné de Salaï, de lieltraffio, de Melzi,. de Lorenzo et de Fanfoia, .linsi qu'il résulte d'une note écrite par lui à la page 1 du volume coté B, note que nous avons citée dans la notice de Bellraffio '. Enfin, quand le Vinci est amené en France par François I", Salaïno est avec lui, ainsi qu'en fait foi le testament du grand peintre, en date du 18 avril 1518, où il est dit: « Le testateur « donne et concède à perpétuité, à Battista de Vilanis, son serviteur, la moitié d'un jardin qu'il possède hors « des murs de Milan, donnam l'autre moitié de ce même jardin à Salay, son serviteur, dans lequel jardin « ledit Salay a construit une maison, laquelle sera et restera pareillement à perpétuité audit Salay et à ses « héritiers, et ce en récqmpen.se des bons et agréables services que les susdits de Vilanis et Salay, ses serviteurs, » lui ont rendus jusqu'à ce jour '. «
Tels sont les faits que nous avons pu extraire des manuscrits de Léonard , touchant la vie de son fidèle Salaïno. Celui-ci, après la mort de son maître, dut quitter la France et retourner dans son pays, tandis que .Melzi, qui était pensionnaire du roi, et de Vilanis restèrent à Amboise. Ce qui semble le prouver, c'est qu'à
' Addi 1.") ottobri 1507. Ebbi se. 30. 13 ne prestai a Salai per eompiere la dote alla sorella, e 17 ne restô a me
- Voyez dans cette notice l'observation que nous avons faite au sujet du voyage de Léonard à Rome.
•' Item epso Teslatore dona e concède a sempre mai perpetuaraente a Battista de Vilanis, suo servitore, la rnetà zoè la medietù
de uno jardine elle ha fora a le mura deMilano, etl'altra meta de epso jardino al Salay, sua servitore. , . (Testament de Léonard
(le Vinci, tiré des jl/cmorie s(onc/te de Cailo Amorotti. llilano. 1804.
la date du 29 août 1519, de Vilanis, qui était passé au service de Francesco Melzi, expédie à Milan an inagnifique Jérôme Melzi (ou Melzo), gentilhomme, une procuration à l'effet de partager avec Salaïno le jardin dont lui et de Vilanis ont hérité de Léonard, promettant de ratifier la division qui en sera faite ; et par le mènit^
I.A VIERGE. lÉSlTS. SAINT-PIERRE ET SAINT-PAUl. Musée Brera, Milsn
acte, il donne pouvoir audit Jérôme Melzo de vendre et aliéner la moitié dudil jardin. 11 est claii' qu'au niois d'août 1519, date de la procuration, Salai était déjà revenu à Milan, sans quoi do Vilanis aurait |»arlé (lu partage à faire avec les représentants de Salai et non avec Salai lui-même.
Andréa, du reste, a laissé à Milan des ouvrages tout entiers de sa main, d'autres qui , selon Vasari, avaient été retouchés par Léonard, et d'autres qu'il avait psints sur les cartons du grand maître. Le plus célèbre de
{ KCOLE ITALIENNE.
ces dui-iiiers ouvrages est le tableau de Sainte Anne, qu'il peignit pour la sacristie de San Celso, à Milan, et qui, depuis, acheté par le prince Eugène, a lait partie de la galerie Leuchtcnberg, à Munich. Deux écrivains dont l'opinion a du poids, MM. Delécluze et Waagen, ont soutenu que la Sainte Anne du Louvre était un tableau de Salai, très-habilement reproduit d'après l'original de Léonard qui serait, non pas au Louvre, mais dans la galerie de Munich (aujourd'hui transférée à Saint-Pétersbourg). Mais d'autres juges non moins compétents ont réfuté, cette opinion qui pour nous se réfute d'elle-même quand on est en présence dutïibleau, parce que l'on sent alors, entre la pensée et l'exécution une harmonie intime, profonde et impossible à trouver dans l'œuvre d'un peintre qui obéirait à l'esprit d'un autre. La main de l'élève le plus affidé ne saurait exprimer à ce point le sentiment de son maître On a remarqué d'ailleurs que dans le tableau de Munich le Ion de chair tire un peu sur la brique, et que les ombres ont de la lourdeur et les demi-teintes moins de; tiansparence. Abandonné à lui-même, Salai n'a plus la suavité pénétrante, la sublime tendresse de Léonard. Il dessine plus étroitement et parfois il confine à la sécheresse; on en peut citer pour exemple une figure de saint Jean-Raptiste, qui est à l'archevêché de Milan, et qui est d'ailleurs gracieusement conçue, car la grâce était naturelle à Salaïno : il en avait dans l'esprit comme dans sa physionomie et dans ses traits. Nous avons souvenir aussi d'avoir vu au musée Brera une autre peinture de Salaï qui donne la mesure de son talent propre, de celui qu'il conserva lorsqu'il ne travailla plus sous l'œil de son maître. C'est une Madone dans un paysage avec saint Pierre et saint Paul. La Yierge est une personne délicate, remplie de douceur et charmante. Son mouvement est tout à fait maternel; ses draperies ont de la simplicité et de l'élégance; mais l'enfant n'a pas, tant s'en faut, la même distinction. 11 est dessiné selon le goût germanique, avec de la gêne dans le contour, des petitesses dans le modelé, et il a fort peu de charme dans l'expression de son visage, qui semble rétréci ei grimé. En revanche, les apôtres sont de beaux types dti vieillards, gravement affectueux. Le paysage, touché avec complaisance, offre une grande richesse de végétation, avec des parties agrestes et rocheuses. L'ensemble, en un mot, serait très-aimable si l'on pouvait fermer les yeux sur ce mélange de suavité lombarde et d'étroilesse allemande qui déconcerte l'admiration, surtout si l'on n'apercevait point que la jambe droite de la Vierge est d'une longueur démesurée, au point que son pied semble appartenir à un autre corps. (4fc'il arrive à Salaïno d'atteindre à la perfection de Léonard, dit M. Rio, c'est tout au plus dans sa manière de traiter la chevelure et le paysage. Le beau tableau du musée de Berlin représentant le Christ qui porte sa croix prouve que son imagination n'était pas dépourvue de grandeur, et qu'il aurait pu avoir des inspirations s'il avait voulu les suivre. La Sainte Famille du palais Castelbarco, à Milan, qui ressemble beaucoup à celle de la villa Albani, près de Rome, est une sorte d'œuvre mitoyenne qui flotte pour ainsi dire entre l'originalité et l'imitation. Les types du maître sont religieusement conservés, mais les cheveux collés à la tête pour ne pas compromettre la ligne gracieuse de l'ovale, se détachent au-dessous des oreilles en boucles fines et légères qui prêtent un charme de plus à la physionomie de la Vierge. » Ces lignes, en complétant nos informations, nous dispensent de porter un jugement sur le peintre milanais. Nous n'avons donc rien à y ajouter, si ce n'est que Salaïno, une fois séparé de Léonard, ne laisse plus aucune trace dans l'histoire, et que la date de sa mort nous est inconnue.
CHARLES BLANC
ÏSi:ÊOM(ClM lE'iT lIlîDIKElii'J'IKDIS
Il n'cxisle au Musée du Louvre aueun ouvrage de Salaïno.
A Milan, au Musée Brera ; la Vierye dans un paysage, avec sailli Pierre et saint l'aul, gr avé dans la Pinacoleca diMilano.
A l'archevêché, une figure rie suint Jean-Baptiste.
Au palais Castelbarco , une Sni'n/e Famille.
Musée de Bkulin; le Portement de croix.
Ou voit encore dans ce musée un portrait de Marguerite (ioUeone, première femme de Jean-Jacques Trivulce, et de la famille du héros à qui Verocchio a élevé une statue équestre, il Venise. Ce portrait, après avoir été attribué à Léonard de Vinci, e>t regardé comme un ouvrage possible de Sabiïno.
Saint-Pétersbourg.— Dans la galerie Leuchtcnberg, anciennement à Munich, sainte Anne tient sur ses genoux la
Vierge, et toutes deux sourient à l'Enfant, qui joue avec saint Jean-Baptiste. Ce tableau, exécuté sur un carton de Léonard, était placé à Milan dans la sacristie de l'église San Celso. La Sainte Anne de la galerie Leuchlenberg a été gravée dans cette Galerie, et nous en donnons une reproduction en tète de cette notice.
Galerie Pitti, à Florence. — Autre Sainte Anne, que l'on attribue à Salaïno, et qui serait une répétition d'après le carton de Léonard.
Le Trésor de la Curiosité ne nous fournit qu'un seul prix de vente : c'est celui de la Vierge et l'Enfant, composition de 62 centimètres sur 46, qui fut adjugéeau prix de 1,900 fr., à la vente Acuado, en 1843.
PXRIS. — IMI". l'unEVlS, 2 ET 4, RIF, IlAMltTTE.
wcaïe Sàiuenne. ^amfaaœ ae aet'oàan, f^y/éuma/o^e
GAUDENZIO FERRARI