‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 82 sur 136 · L. CAMBIASO · texte numérisé non relu

L. CAMBIASO

CKILLIEKE .se

LA LAPIDAT ^0N DE SAINT ETIENNE (Fac-similé d'aue gravure de Schiaminossi).

devint éperdument amoureux et ne songea plus qu'au moyen d'obtenir la dispense nécessaire pour l'épouser. Dans ce but, il se rendit à Rome, en 1575, et alla se jeter aux pieds de Grégoire %\ïl, à qui il présenta sa requête, en l'appuyant du don de deux tableaux. Le pape accepta le présent, mais refusa la dispense, et enjoignit même au pauvre Luca de se séparer de la femme aimée dès qu'il serait de retour à Gênes. L'artiste partit, la mort dans l'âme, et exécuta religieusement l'ordre du pontife. Pour se distraire de sa douleur, il redoubla d'ardeur au travail ; mais, à dater de ce moment, son talent ne fut plus le même : soit que l'absence de celle qu'il aimait eilt paralysé son imagination, soit que l'obligation de diriger lui-même sa maison ne lui permît plus de soigner autant sa peinture , il adopta un faire expéditif et remplaça par

fi ÉCOLE ITALIENNE.

une sorte de maniérisme la grâce dont il avait fait preuve jusqu'alors. Les ouvrages peints dans cette troisième manière sont innombrables.

Tandis qu'il cherchait à s'étourdir par une activité fiévreuse, le Cangiage fut invité par Philippe II à aller continuer les peintures de l'Escorial, laissées inachevées par Navarrete, qui venait de mourir ' . Pouvant à peine suffire aux commandes de l'aristocratie génoise et n'étant plus guère d'âge, d'ailleurs, à entreprendre un long voyage, il aurait sans doute décliné cette invitation ; mais il fut poussé à l'accepter par l'espérance d'obtenir, par l'intercession du roi d'Espagne, la dispense qui lui tenait tant au cœur. Il partit donc, en 1583, emmenant avec lui Orazio son fils, et Lazzaro Tavarone , son meilleur élève. Philippe II l'accueillit avec distinction, et, par lettres patentes données auPardo le 19 novembre 1583, le nomma son premier peintre et lui assigna une pension annuelle de 500 ducats -, sans préjudice du payement des travaux qu'il pourrait exécuter.

Cambiaso se mit immédiatement à l'œuvre et exécuta avec sa célérité accoutumée une foule de peintures à fresque et à l'huile, dont la plus considérable et la plus célèbre est la voûte de l'église de l'Escorial, représentant la Gloire des Bienheureux ou le Paradis. Voici quelle est l'ordoiniance de cette immense composition : au centre, sur un trône resplendissant de lumière, sont assis le Père Éternel et le Fils, entre lesquels plane l'Esprit-Saint sous la figure d'une colombe ; près du Christ, se tient la Vierge, contemplant avec amour son divin Fils. Autour de ce groupe princi[)al sont rangés les esprits célestes, anges, archanges, trônes, dominations, jouant de divers insti-uments ou chantant les louanges du dieu de Sabaoth. Dans l'empyrée se jouent de gracieux chérubins portant des guirlandes, les Innocents massacrés par Hérode et les enfants morts apiès avoir reçu le baptême. On voit ensuite les Apôtres, au milieu desquels se tient Jean-Baptiste, le Précurseur; puis viennent les patriarches, les prophètes, les docteurs, les martyrs, les confesseurs, les vierges, les épouses, les veuves, les saints pontifes, les fondateurs d'ordres, les empereurs et les rois, les religieux et les chevaliers des divers ordres; toutes figures plus grandes que nature , les unes assises , les autres debout , leconnaissables à leurs attributs.

Luca ne mit que quinze mois pour peindre cette voûte colossale, remarquable à divers titres, mais où, suivant l'expression du Père Francisco de los Sanlos, la rapidité excessive de l'exécution se trahit dans le coloris et les accessoires. Palomino Velasco dit que si l'on n'y trouve pas la diversité d'attitudes et d'expressions que réclame l'art, la faute doit en être rejetée sur les théologiens qui imposèrent un programme au peintre. Celui-ci recul, pour son travail, douze mille ducats au lieu de huit mille, prix qui avait été conveim \ Non content de le récompenser avec cette munificence toute royale, Philippe II le traita avec une familiarité affectueuse : il prenait plaisir à le \oir peindre et à lui faire sur ses ouvrages des observations critiques, que l'artiste se gardait bien de ne pas trouver excellentes.

Se voyant comblé de tant de faveurs, Luca pensa que le moment était venu de demander au roi d'intercéder

' Soprani a avancé, par erreur, que le Cangiage fut appelé pour continuer les peintures commencées à l'Escorial par son ami le Bergamasque, que l'historien génois fait mourir en 1-583 (biographie de Cambiaso), et, ailleurs, en 1579 (biographie de Castello). Le Bergamasque n'exécuta à l'Escorial que des travaux d'architecture. Palomino Velasco et Cean Bermudez, mieux placés que Soprani pour avoir des renseignements exacts, disent que ce fut après la mort de Navarrete, arrivée en 1579, que Luca fut mandé en Espagne {para suptir la falta del Mudo en las pinturas dcl Escorial). Philippe II, à qui son ministre àGénes, et peut-être aussi le Bergamasque, avaient vanté l'habileté île Cambiaso, commanda d'abord à celui-ci un Martyre de saint Laurent pour le maître-autel de l'église de l'Escorial. Ce tableau, dont le mérite décida le roi à faire venir Luca, fut remplacé dans la suite par une toile do Zuccaro représentant le même sujet.

■ Gon el sueldo de quinientos ducaJos anuales, y con la calidad de que se le pagasen sus obras por concierto o tasacion (Bermudez). — Soprani s'est évidemment trompé en disant que la pension était de 500 écus par moi.<.

' Palomino dit 8,000; Bermudez, 9,0C0.

LUCA CAMBIASO (1527-1585). , 7

pour lui auprès du pape. Nosanl toutefois l'entretenir lui-même de cette affaire, il pria un des ministres favoris de ce prince de s'en charger. Mais le favori s'y refusa absolument et engagea même le pauvre artiste à ne rien laisser voir de ses désirs, s'il tenait à conserver les bonnes grâces de Philippe 11. En entendant cette réponse, qui brisait ses dernières espérances, Luc a fut saisi d'un violent délire qui, en peu de jours.

SAINTE FAMIIXE (Fac-Similc d'un dessin de Camhiaso),

le conduisit au tombeau, malgré les soins que lui prodiguèrent les médecins du roi. Il mourut en 1585 ' el fui onterié à lEscorial.

Son fils Orazio quitta l'Espagne, vers la lin de l'année suivante, pour retourner à Gênes : il avait été chargé d'exécuter à l'Escoiial les peintures de la galerie de la Reine, en collaboration avec Lazzaro Tavarone et avec Niccolô (Iraneilo et Fabrizio Castello, le premier beau-fils, le second fils du Bergamasque.

UARIUS r.IlAUMELIN.

l'iilomiiKi Velasco le fait mourir ea liiSO; Resta, on 1.Ï88.

iii(Giii-]i(tiii˧ M mmuimm

Cambiaso est un des artistes dont le nom a été le plus dénaturé par les biographes. Il a été nommé Llca Cangiaso, par Loraazzo {Iilea del Tempio délia Pittura; Milan, 1590, in-4°, p. 98 et 152); - Luca Cangiasi, par Scaramuccia (Le Finczzc dei Penelli italiani; Pavie, 1674, in-4», p. 155), et par Masini (Bologna perlustrata, I, p. 114); — Luchetto da Genova, par l'Armenini {loc. cit.) ; — Lucas Cangiaso ou Liiqueto, par Palomino Velasco (las Vidas de los Pintores y Statuarios eminentes espanoles; Madrid, ITIS), et par Cean Bermudez {Diccionario de las Relias- Artes); Luqueto, Lucas Cangiaso, Cangioso ou Canxioso, par Francisco de los Santos [Descripcion brève del monasterio de S. Lorenzo el Real del Escortai, etc.; Madrid, 1657; passtm), — Lucas Caniosa, sur une gravure d'Antoine Wierix, datée de 1588; — Loiis Cangiage, par Florent Lecomte (Cabinet des Singularités, etc.; Paris, 1700; 3" vol., p. 189); —Luc Cangiage ou Le Cangiage, par Mariette, P. Remy, Dargenville et la plupart des auteurs français du di.\-huitième et du dix-neuvième siècle; — Cambiagio, par Cocliin (Voyage d'Italie);— Lvcks Cambiasi, par l'abbé de Fontenai (Dictionnaire des Artistes, 1776), et par les auteurs du texte de la Galerie du duc d'Orléans; — Luca Gangiaso, par Th. Gautier (Voyage en Espagne);— Luca Cangiasi, Cangiaci, Cagnaci el Cambiasi, par Brulliot (Dictionnaire des Monogrammes) ; — Luca Cambiaso, par So[)rani et Ratti, les auteurs des Vies des Peintres génois, par Lanzi, et par beaucoup d'autres.

Musée du Louvre. — Le Louvre ne possède pas de tableaux de Luca Cambiaso , mais on n'y trouve pas moins de 181 dessins authentiques de ce maître, 18 dessins d'une attribution douteuse, et 33 dessins copiés d'après lui. Une seule de ces pièces, une Figure de femme debout et drapée, dessin à la sanguine et à la plume, lavé et rehaussé de blanc sur papier gris verdàtre, provenant du cabinet de Mariette, a été jugée digne d'être exposée dans la Salle des Boîtes. Parmi les autres, on remarque : le Repos de la Sainte Famille, le Christ à la colonne. Saint Joseph et l'enfant Jésus, Saint Laurent, le Christ dépouillé de ses vêtements, le Triomphe d'Amphitrite, des Ambassadeurs offrant des présents, etc.

Musée d'Orléans. — Le Serpent d'airain. — « On pourrait reprocher à la plupart des têtes de ce tableau certains martelages roses assez intempestifs sur des faces effrayées ou crispées par la souffrance; mais l'impression générale est saisissante. Certains personnages, tels qu'une femme à gauche dont on aperçoit la tête douloureuse, les blanches épaules et les bras violemment renversés, et une autre à droite, appuyée sur le cadre, nous ont rappelé, avec une touche plus lourde , la hardiesse de mouvements de Tintoret, de Titien, de Véronèse. » (Clément de Ris, Musées de Prooince, \. p. 237). M. de Pesquidoux (Voy. art. en France, p. 149) a dit de cette même toile : « Ce tableau ressemble à un tableau vénitien par l'éclat et la richesse du coloris ; il est, de plus, très-dramatique et traité avec une grande vigueur. »

GÈNES. — Les œuvres que le Cangiage a laissées dans sa ville natale sont considérables. Nous avons cité dans la notice ses principales fresques. Parmi ses tableaux à l'huile, outre ceux dont nous avons également donné les titres, on remarque : à Sainte-Marie-de-Carignan, une Pietà, une Descente de croix, le Bienhcurcu.v Alexandre Sauli obtenant de la Vierge la cessation de la peste; k St-Barthélemydes-Arméniens, la Résurrection et la Transfiguration, deux des meilleures œuvres du maître, et le Baptême du Christ ,3« manière); — dans l'église de la Conception, une Mater dolorosa; — dans la galerie de l'Académie Ligustique, deux ."Mainte Famille; — au palais Adorno, une Vierge entre deux Saints; — au palais Balbi, un Christ au jardin et un Portrait; — au palais Brignole-Sale, une Pietà, une Sainte Famille, Apollon écorchant Marsyas ; — au palais Gaetano Cambiaso, la Cène et le Repas du Pharisien; — au palais Pallavicini, Vénus et Cupidon; — au palais Maximilien Spinola (celui où se trouve le Massacre des fils de Niobé), un Christ h la colonne, cité par M. Lavice (.Musées d'Italie, p. 118)

comme étant le chef-d'œuvre du Cangiage; — au palais Ferdinand Spinola, Luca Cambiaso faisant le portrait de son père Giovanni, tableau excellent, dit M. Lavice; Diane au bain, Calisto, etc.

S. PiER d'Arena. — Église paroissiale : Fuite en Egypte.

Musée des Offices. — Le Portrait de l'artiste (celui qui est gravé en léte de cette notice). La Vierge et l'Enfant. charmant tableau , gravé dans la fleoJe Galleria di Firenze.

Musée Brera, à Milan. — La Nativité.

Musée de Parme. — L'Adoration des Mages.

Musée de Naples. — La Crèche.

Musée de Turin. — L'Adoration des Mages.

Rome. — Palais Doria, la Madeleine; — |)alais Barberini. \a Fuite en Egypte;— palais Borghèse, Vénus sur un dauphin.

Pinacothèque de Bologne. — La Nativité.

EscoRiAL. — Parmi les peintures de l'église, outre la grande voûte dont nous avons parlé, on remarque huit figures de Vertus, Saint Jérôme, Saint Laurent, la Prédication de saint Jean-Baptiste, l'Annonciation; le Couronnement de la Vierge (voûte de la capilla Mayor), quatre Prophètes (lunettes de la même chapelle), le Christ à la colonne (dans la sacristie). — Les autres peintures dont Cambiaso a décoré le monastère ionl : VApparition du Christ aux apôtres. Saint Pierre et saint Jean se rendant au sépulcre, l'Assomption de la Vierge, le Martyre de sainte Ursule, Saint Michel vainqueur du démon; Pilate présentant le Christ au peuple, etc.; six grands tableaux représentant des épisodes de la Bataille de Lépante.

Musée de Madrid. — Un Cupidon et une Sainte Famille

Musée de Hkrli.n. — La Charité.

Musée de Munich. — Un Vieillard.

Musée de La Haye. — La Vierge, tableau d'une authenticité douteuse

Stafford-House (Angleterre^. — Vénus et Cupidon, pâle imitation du Corrége, dit M. Waagen (yirt's Treasures).

Ancienne galerie du duc d'Orléans, au Palais-Royal.— Judith tenant la tête d' Holopherne (gravée par Maviez, et dans cette notice, p. 3); Vénus et Adonis (gravé par Le Villain) ; l'^^mour endormi.

Cambiaso passe pour avoir gravé sur bois et en camaïeu plusieurs pièces, dont quelques-unes sont marquées d'un monogramme formé des lettres L. et C entrelacées. Mais Brulliot pense que ces gravures ont été exécutées par un graveur anonyme qui avait pour marque les lettres G G. N. F E.

R. Schiaminossi, C. Bloemaert. A. Wierix, M. Oesterreich, N. Strixner, etc., ont gravé d'apiès le Cangiage.

Jp

0ca/e Q,e<no-e<Jc.

C/t^e/à c^iffeÂa^ee^a:

GIOVANNI-BATTISTA PAGGI

La pldpart des peintres de l'École Génoise ont été les héros d'aventures plus ou moins romanesques. La vie de Giovanni- Battista Paggi fut particulièrement tourmentée. Il na(piit à Gènes, en 1554. Issu d'une famille noble qui comptait parmi ses ancêtres un des cinq signataires du traité de paix intervenu, en 1188, entre la République génoise et la République pisane, il reçut une éducation brillante. Il s'instruisit dans les belles-lettres, il montra pour la musique une aptitude extraordinaire, il apprit l'escrime, l'équitalion et les autres arts d'agrément considérés alors comme indispensables pour former un gentilhomme. Mais aucune étude ne l'attira autant que. celle du dessin ; il s'y adonna avec passion et parvint, presque sans guide et étant encore enfant, à exécuter des compositions à la plume et à modeler des figurines en cire et en terre qui firent l'étonnement des connaisseurs. Son père, (jui le destinait au négoce, voyait de fort mauvais œil se développer cette vocation pour l'art; il s'efforça de la contrarier par des mesures d'une sévérité excessive contre lesquelles réagit heureusement l'intervention maternelle. Le jeune Paggi continua secrètement ses études de prédilection et les étendit à la peinture et à l'architecture. Il avait vingt-deux ans lorsque son père vint à mourir. On pouvait croire que cette

circonstance allait le décider à s'abandonner à son penchant : elle faillit l'en détourner pour toujours. Devenu chef de famille, il dut prendre le parti de continuer les affaires dans lesquelles son père avait engagé son avoir; il y fut d'ailleurs poussé par la promesse qu'un de ses parents, enrichi lui-même dans le commerce, lui avait faite de lui donner sa fille unique en mariage. Mais la mort de ce parent rompit ces projets, et Paggi, qui avait gardé au fond de l'âme sa première passion, ne tarda pas à reprendre ses pinceaux. Sous la direction de Luca Cambiaso, qui avait constamment encouragé ses débuts, il compléta son éducation artistique et fut bientôt en état de prendre rang parmi les maîtres Génois. Sa position de fortune lui permit, d'ailleurs, de faire le plus généreux emploi de son talent. Aucun peintre ne se montra aussi prodigue de ses ouvrages : suivant le mot de Soprani, il donnait ses tableaux à quiconque lui en faisait la demande [achiunque glicne chiedevd). Cette excessive générosité lui suscita une mésaventure des plus fâcheuses. Un de ses amis, qui avait obtenu de lui une peinture, voulut la lui payer. L'artiste s'y refusa d'abord, mais, comme l'ami insistait avec vivacité, il fut convenu que le prix serait fixé par Cambiaso. L'estimation faite par celui-ci fut d'ailleurs réduite de moitié par Paggi. Quand vint le moment d'être payé, le créancier malgré lui ne reçut d'abord que des injures, et les injures furent suivies de voies de fait auxquelles il riposta par deux coups de poignard. Le débiteur en mourut.

Condamné au bannissement perpétuel, Paggi se rendit à Pise où il peignit une Vénus pleurant Adonis dont la princesse de Piombino fut si charmée qu'elle le pria de faire son portrait. Des succès plus éclatants l'attendaient à Florence. Il se lia, dans cette ville, avec Jean de Bologne et fit, d'après ses conseils, quelques essais de sculpture. Ce maître éminent lui donna d'ailleurs un témoignage non équivoque de son estime, en le chargeant de peindre une Crèche pour la chapelle qu'il possédait dans Téglise de l'Annunziata et où plus tard il devait avoir sa sépulture *.

Une autre amitié, celle de Niccolo di Sinibaldo Gaddi, favori du grand-duc de Médicis et amateur éclairé des arts, valut à Paggi la commande d'une fresque pour le cloître de Santa-Maria Novella : il y représenta Sainte Catherine convertissant deux condamnés à mort. Lanzi vante la richesse de composition de cette fresque ; il la dit ornée de beaux édifices et conçue de telle sorte que beaucoup de connaisseurs la préfèrent aux autres peintures dont le cloître est rempli ; il ajoute qu'à l'époque où l'artiste peignit cette Sainte Catherine, son plus grand mérite ne consistait point dans la vigueur de l'exécution, mais dans la noblesse de ses airs de tête, et qu'il y joignait tant de délicatesse et de grâce qu'il a été mis souvent au niveau du Baroche et de Corrège lui-même.

Le succès obtenu par Paggi à Santa-Maria Novella lui attira d'importantes commandes. Dom Silvano llazzi, abbé de Santa-Maria degli Angioli, lui fit peindre un Saint Boniface pour une chapelle intérieure de son couvent, et un Retour d Egypte pour son église. Un Saint Sébastien frappé de verges, qu'il exécuta pour un oratoire de l'Annunziata et qui lui fut payé 200 écus par le bailli Ruberto di Pandolfo Pucci, beau-frère du pape Léon XI, passe pour être une de ses meilleures productions ; il est moins réputé, toutefois, que Xa Transfiguration, de l'église San-Marco. Les biographes s'accordent à citer ce dernier tableau comme le chef-d'œuvre du maître. Après avoir loué la beauté de l'ordonnance, la correction des contours et l'harmonie des couleurs, Ratti s'écrie avec enthousiasme : « Un je ne sais quoi de céleste respire dans cet ouvrage et l'œil ne peut se rassasier de l'admirer. » Nous avouerons n'avoir pas trouvé à cette Transfiguration un charme aussi puissant; voici, dans son laconisme brutal, la note que nous lisons sur notre calepin de voyage: « Composition théâtrale; attitudes bizarrement contrastées, destinées à mettre en relief le savoir du dessinateur; coloris assez énergique, mais altéré par le temps. »

Une peinture qui fit le plus grand honneur à Paggi, est celle où il représenta le Concile que le pape Eugène IV tint dans la cathédrale de Florence, en 1439, pour la réconciliation de l'Église grecque et de

' Baldinucci nous apprend que le Passignano peignit une Résurrection pour faire pendant à la Crèche de Paggi. l'n troisième tableau représentant une Pietà, fut exécuté par Jacopo Ligozzi et la voûte fut décorée par Bernardino Poccetti.

Dans l'atelier de Jean de Bologne, Paggi fit la connaissance d'un autre sculpteur français, Pierre Francheville (Franca- ^illa) dont il peignit, en IbSO, un portrait que Baldinucci a eu en sa possession.

GIOVANNI-BATTISTA PAGGI (15S4). 3

l'Église latine. Cette composition comprend plus de cent figures et offre une variété extraordinaire de types et de costumes: d'un côté, le pape assis sur un trône élevé, et, au-dessous, les cardinaux revêtus de leurs insignes ; de l'autre, l'empereur Jean l'aléologue entouré de ses ministres et des grands de sa cour, et, plus bas, les patriarches d'Orient ; au milieu, le gonfalonier, Lorcnzo Segni, et les Prieurs de la République florentine ; devant l'autel, un prélat tenant la bulle conciliaire, et plus près du spectateur, le célèbre Bessarion, évêque de Nicée, embrassant un évêque italien en signe de la réunion des deux Églises. D'autres prélats et des théologiens grecs et latins, des soldats de la garde du pape et des curieux de tous les pays ajoutent à l'animation et au pittoresque de la scène *.

L'artiste génois n'avait que trente ans lors(iu'il exécuta ce grand ouvrage qui mit le sceau à sa réputation - Admis à la cour des Médicis, il s'y fit remarquer par la distinction de ses manières et les agréments de sa conversation. La célèbre Bianca Capello, mariée au grand-duc François, le choisit pour faire son portrait, tâche dont il s'acquitta, au dire de Soprani, avec une extrême habileté ^. Le grand-duc lui-même le combla de faveurs et lui confia, entre autres travaux, celui de reproduire dans des dimensions de grandeur naturelle une série de portraits en miniature de ses ancêtres. Paggi trouva la même bienveillance chez Ferdinand de Médicis, qui succéda à son frère François, en 1587. L'année suivante, il fut chargé par le prince de faire une peinture pour décorer la façade de Santa-Maria del Fiore, à l'occasion de l'entrée à Florence de Christine de Lorraine *.

La renommée de Paggi ne resta pas enfermée dans Florence. D'autres villes d'Italie, Pistoja et Pise entre autres, lui commandèrent des tableaux. La chartreuse de Pavie a de lui trois peintures de la Passion que Lanzi dit être exécutées dans la manière vigoureuse de la Tra7is figuration, de San-Marco. Quelques-uns de ses ouvrages furent envoyés à l'étranger, et excitèrent l'admiration de l'empereur d'Allemagne et du roi de France. Celui-ci lui adressa même, assure-t-on, de brillantes propositions pour l'attirer à sa cour ; mais Paggi ne les accepta pas : il n'avait alors d'autre désir, d'autre ambition que de rentrer dans sa ville natale. Il s'y rendit une première fois, sur l'invitation du prince Doria qui s'était engagé à lui faire obtenir sa grâce et qui lui avait offert, en attendant, un asile dans son palais ; mais bientôt un malheur imprévu, la mort de la jeune femme du prince, vint jeter le deuil dans cette demeure, et l'artiste, désespérant de voir son protecteur s'occuper de ses intérêts, prit le parti de retourner à Florence.

Les peintres qui travaillaient alors à Gênes se montrèrent fort malveillants à l'égard de Paggi, dont ils redoutaient la rivalité. Ils imaginèrent de soumettre à l'approbation du Sénat, d'anciens statuts qui associaient les peintres à la corporation des doreurs et rangeaient ainsi la peinture parmi les métiers manuels; ils espéraient, par là, dégoûter Paggi de revenir dans une ville où il n'aurait pu exercer son art, sans souiller sa noblesse. Une vive et énergique opposition fut faite aux prétentions de cette plèbe artistique ^ par le docteur Girolamo Paggi, aidé des conseils de son frère Gio-Battista et de quelques autres peintres honorables. Le Sénat, par une délibération du mois d'octobre 1390, dont Ratti a publié le texte latin, déclara que, la peinture étant une très-noble profession, les statuts qui lui avaient été présentés ne pouvaient servir qu'aux doreurs et aux peintres tenant boutique. Le débat toutefois ne paraît pas avoir été tranché définitivement par cette décision, car nous trouvons dans la Raccolta de Bottari (T. VI) cinq lettres que Gio-Battista Paggi adressa de Florence, en 1591, à son frère Girolamo, pour lui

' Du temps de Baldinucci qui nous en a laissé la description, cette grande toile appartenait au sénateur Alessandro Segni, descendant du gonfalonier Lorenzo, et secrétaire de l'Académie délia Crusca. Le chevalier Ratti, qui écrivait au siècle dernier, la croyait perdue, mais Gargiolli, dans sa Description de Florence, publiée en 1819, nous apprend qu'elle se voyait alors dans la cathédrale.

* Il l'a signé : Joanncs Baptista Paggius civis Januensis, i 584.

' Stupendo riusci questo 7'itratto, che tante al naturale rappresentavala, quanta ella rappresentava se stessa. Il n'y a que les Italiens pour trouver des formules laudatives aussi complètes.

* Dans la description qui a été publiée de cette solennité, le tableau de Paggi est gravé (Mariette, Abecedario pittorico). ' Pittorica plebaglia. Le mot est de Soprani.

4 ÉCOLE GENOISE.

fournir des arguments contre les prétentions de la corporation des doreurs. Ces lettres sont écrites avec verve, avec chaleur, et leur style pur et élégant atteste les excellentes études littéraires faites par Paggi.

Dans la première de ces lettres, l'artiste engage son frère à voir en particulier Andréa Semini et ses fds, Bernardo Castello, Orazio Cambiaso et d'autres peintres estimables, et à leur faire comprendre combien il serait indigne d'eux de s'associer aux doreurs.

La seconde lettre, qui est la plus longue et la plus importante, contient une sorte d'apologie de la peinture, présentée avec une grande élévation d'idées. « L'art poétique, écrit Paggi, est le plus noble de tous les arts ; nul ne le conteste. La peinture est d'une égale beauté : les écrivains l'ont appelée une poésie muette, de même qu'ils ont appelé la poésie une peinture parlante. La poésie et la peinture se ressemblent dans leurs progrès, dans leurs préceptes, dans leur manière de concevoir et d'exprimer les choses... ; l'une et l'autre ne connaissent pas de limites. Si donc la poésie passe à bon droit pour être très-noble, on ne saurait refuser une égale noblesse à la peinture, dont le but est identique. Celle-ci a rendu illustres, pendant leur vie et après leur mort, beaucoup de peintres sortis d'une condition infime ; ayant ainsi la faculté d'anoblir les hommes, comment cette profession pourrait-elle être taxée d'ignominie? Et, en vérité, n'est-ce pas le plus noble des arts, celui qui peut reproduire tout ce qu'a fait la

nature, qui lutte avec elle et qui même en triomphe, car là où la nature n'a produit que des œuvres imparfaites, il rassemble les beautés éparses et dégage la perfection? Ainsi fit Zeuxis d'Héraclée, lorsque, dans sa célèbre figure d'Hélètie, il réunit toutes les beautés que lui ofl'rirent cinq jeunes filles choisies elles-mêmes parmi les plus belles d'Agrigente. Raphaël avait coutume de dire que le peintre est obligé de représenter les choses, non pas seulement comme la nature les fait, mais comme elle devrait les faire. L'art qui atteint à un pareil degré d'élévation, n'a rien assurément de vil et de manuel. Le but qu'il se propose suffirait pour marquer sa noblesse : alors, en eff'et, que beaucoup de professions, auxquelles on reconnaît parmi nous cette vertu, s'exercent uniquement en vue d'un gain pécuniaire, la peinture ambitionne avant tout la renommée et la gloire ; et, tandis que tous les autres arts s'emploient exclusivement au service des hommes, elle s'applique de préférence à celui de Dieu et de ses saints... Elle est, suivant le mot de saint Grégoire, la littérature des ignorants; elle les instruit, sans qu'ils sachent lire, des histoires sacrées. Elle excite les esprits aux glorieuses entreprises, en représentant les images et les actions des grands hommes. Elle embeUit les temples et les palais; elle récrée la vue et repose l'esprit fatigué... »

Abordant ensuite le reproche adressé aux peintres de faire œuvre manuelle en exécutant leurs compositions, Paggi constate d'abord qu'en général, à moins de pauvreté ou d'insouciance, ils laissent aux serviteurs et aux artisans le soin d'imprimer les toiles, de mastiquer les panneaux, de broyer les couleurs, d'accomplir en un mot la partie véritablement grossière de la peinture ; il ajoute que s'il arrive parfois à d'illustres artistes de mettre eux-mêmes la main à une pareille besogne, ils y sont poussés par le désir de rendre leurs œuvres impérissables; ils ressemblent, en cela, au cavalier, à l'homme de guerre qui, à la veille d'un tournoi ou d'une bataille, ne se fiant qu'à lui-même du soin de préparer sa monture, assujettit de sa propre main les sangles, les étriers, la bride et le reste des harnais. La peinture est une profession manuelle au même degré que le métier des armes, l'escrime et la musique, auxquels s'appliquent les gens de la plus haute naissance.

Dans ses dernières lettres, Paggi développe encore quelques considérations intéressantes pour défendre la dignité de la peinture, et témoigne sa joie d'apprendre que des artistes de talent, comme le Corte, comme Andréa Semini et ses fils, s'opposent à l'adoption des statuts proposés par les doreurs. « J'espère, dit-il, que leur exemple sera suivi par tous les peintres qui se respectent, à l'exception du balourd [(jofo) dont je me suis fait un ennemi, en lui écrivant franchement mon opinion sur deux de ses tableaux qui sont arrivés ici et qui m'ont paru si tristes, qu'en conscience j'ai cru devoir lui en dire quelque chose ; il sait pourtant que dans d'autres circonstances je ne lui ai pas ménagé les éloges, en parlant de lui à des seigneurs et des gentilshommes ; il aurait dû peut-être m'en garder quelque

GIOVANNI-BATTISTA PAGGI (1S54). S

reconnaissance... Mais, à laver la tête d'un âne, on perd son temps et son savon ; c'est ce que j'ai fait. » Bottari suppose que l'artiste dont il est ici question est Bernardo Castello que Soprani signale parmi les peintres qui soutinrent les prétentions des doreurs ; mais nous doutons très-fort que Paggi eût parlé aussi cavalièrement d'un peintre (jui jouissait alors de l'estime des artistes et des poètes les plus eu renom, qui avait illustré avec un très-grand succès la Jérusalem du Tasse et qui, sur la présentation (l'un simple dessin, avait été reçu membre de l'Académie de Florence, en 1388. Au reste, Paggi lui-

VEfiliS EMBRASSANT I. AMOUn.

même, dans deux passages de ses lettres, nomme B. Castello, en exprimant l'espoir qu'il abandonnera une cause indigne de son talent.

Ce fut seulement en 1599 que Paggi vit cesser son exil qui durait depuis plus de vingt ans. Un prélat éminent dont il avait su gagner l'estime, Mgr Ginnasio, archevêque de Siponto et ambassadeur du pape en Espagne *, étant venu s'embarquer à Gênes, s'adressa au Sénat de la République pour obtenir le rappel de l'artiste. D'après la loi génoise, il ne pouvait être fait grâce à un meurtrier que si les parents de la victime consentaient eux-mêmes à lui pardonner. Ce pardon fut refusé à Paggi, mais le Sénat tourna la difficulté en

' Ce prélat fut nommé cardinal en 1604. Il était grand amateur des arts. Sa nièce, Catarina Ginnasio, cultiva la peinture avec quelque succès.

6 ECOLE GENOISE.

lui accordant un sauf-conduit valable pour cent ans. Par égard, d'ailleurs, pour une famille justement irritée, Paggi eut la délicatesse de ne pas venir immédiatement à Gênes ; il alla habiter Savone. Tant de modération désarma ses ennemis qui se décidèrent enfin à oublier le passé.

Les premières peintures exécutées par Paggi, après son retour d'exil, furent un Christ à Emmaûs, une Madone et une Tête du Sauveur, qu'il envoya à Mgr Ginnasio, pour lui témoigner sa reconnaissance. Dans une lettre écrite de Valladolid, en 1601, ce prélat annonce à l'artiste que la reine d'Espagne a voulu avoir les tableaux de la Madone et du Sauveur, prétendant qu'elle n'en avait pas vu d'aussi beaux dans son royaume '.

Gênes renferme un très grand nombre d'ouvrages de Paggi. Les plus estimés sont la Lapidation de saint Etienne^, qui appartient à l'église Saint- Anibroise, et le Massacre des Innocents, qui est au palais Doria. Ce dernier ouvrage a été célébré par tous les poètes du temps et son extrême réalisme aurait, dit-on, arraché à une femme des cris d'effroi. Ratti raconte que le signer Marc'Antonio Doria pour qui il fut exécuté, en 1606, ne se serait déterminé à en faire la commande à Paggi qu'après avoir tiré, au hasard, le nom de cet artiste d'une boîte où il l'avait mis avec ceux de Rubens, de Van Dyck et du Sarzane. L'anecdote ne serait que bizarre et presque ridicule, si, heureusement pour la mémoire del signer Doria, elle n'était absolument apocryphe. Rubens ne vint à Gênes qu'en 1607, et Yan Dyck y arriva en 1623 seulement *.

Au milieu des innombrables travaux dont il était accablé, Paggi trouva le temps de rédiger une théorie de l'art de peindre, qu'il publia en 1607 sous ce titre : Diffinizione o sia divisione délia pittura^. Soprani nous apprend que ce petit ouvrage {operctta), dont l'idée lui aurait été suggérée par la lecture des écrits de Lomazzo et qui lui valut les éloges de Giorgio Vasari, le neveu de l'historien, du poète Marine et de beaucoup d'autres , ne consistait qu'en une simple feuille volante [foglio] divisée en chapitres où étaient exposées les règles principales de la peinture. Ce résumé, que les artistes appelaient communément la Feuille ou le Tableau du Paggi [Carta ou Tavola del Paggi) était déjà introuvable à l'époaue de Ratti. Nous l'avons inutilement demandé à la BibHothèque Nationale, ainsi qu'une autre pubhcation de Paggi, traitant de l'agriculture et intitulée lo Stato Rustico, dont l'existence nous avait été révélée par VAbecedario de Mariette; mais nous avons trouvé au Cabinet des Estampes le frontispice de ce dernier livre, gravé et publié à Rome par Philippe Thomassin. Le sujet est une sorte d'allégorie des travaux et des plaisirs champêtres : une tonnelle où des ceps chargés de raisins s'entrelacent à des guirlandes de fruits, est surmontée d'une gerbe de blé placée entre deux enfants dont l'un, — un petit garçon, — tient un oiseau qui becquette les épis, tandis que l'autre, — une petite fille, — mange une pomme ; sous la tonnelle, on voit, d'un côté, un satyre qui joue du chalumeau et une bacchante qui agite un tympanum, et, de l'autre côté, un pâtre qui joue de la musette en regardant sa femme occupée à traire une brebis; au fond, un enfant écrit sur une toile le titre de l'ouvrage : Lo Stato Rustico di Gio-Batif Paggi Goiovese. Au bas est une dédicace qui n'est pas la partie la moins curieuse de

' Le due pitture, dico la Madonna ed il Salvatore, la Regina le ha volute, esscndote parse le più belle di Spagna.

- Cette composition que Soprani dit être une œuvre exquise, tant au point de vue du dessin que de Tharmonie des couleurs et de la justesse des expressions, n'a pas été jugée très-favorablement par Cochin {Voyage d'Italie, 1773); il reconnaît qu'elle est « assez correctement dessinée et bien peinte, » mais il ajoute qu'elle est « faible de caractère et d'une manière froide et pesante. » Jugement d'un homme qui est dans le délire! Giudizio da uom che farnetica, s'écrie Ratti dont le patriotisme s'est souvent exaspéré des appréciations portées, un peu à la légère, par Cochin sur les peintures de l'École génoise.

' On a peine à s'expliquer qu'un amateur aussi grave que Lanzi ait reproduit la fable éditée par Ratti, sans en remar quer l'absurditâ au point de vue chronologique.

* Dans l'une des lettres écrites de Florence à son frère, en 1591, Paggi emploie déjà les mots « divisione délie arti » pour désigner la séparation et en quelque sorte la démarcation qu'il entendait établir entre les arts libéraux et les arts manuels; il regrette de n'être pas à Gônes pour fournir lui-môme au Sénat des explications à ce sujet et prouver en même temps la noblesse de la peinture : « .. Che a Dio piacesse ch' io vi fossi présente, perché vorrei tentare non solo di separare le dette arti, ma in un tempo, etc. »

GIOVANNI-BATTISTA PAGGl (1S54). 7

cette pièce; nous la transcrivons textuellement : Al molto bon" Sig'' et Padronmio osservâdissimo il Sig" Gio-Battista Ricci di Novarra Pittore Ecc". Ce Ricci, de Novare, que Paggi reconnaît pour son « patron » fut un des peintres les plus en vogue à Rome, vers la fin du xvi" siècle.

D'après l'opinion de Lanzi, Paggi exerça, comme dessinateur, une influence salutaire sur l'École génoise qui, jusqu'alors, s'était montrée presque exclusivement amoureuse du coloris. Parmi les élèves qu'il forma directement, on nomme Gio.-Domenico Cappellino, Castellino Castello, Sinibaldo Scorza, les frères Montanari et Gio.-Rattista Ricchio, de Savone. Les trois premiers comptent parmi les meilleurs artistes de l'École génoise (V. Y Appendice) . Les frères Montanari, qui avaient eu d'abord pour maître le Pisan Aurelio Lomi, débutèrent par un tableau de la Transfiguration (à la cathédrale), dont le succès fut très-grand; mais les peintures qu'ils firent depuis pour l'oratoire de Saint-André, pour l'église de Saint-Cyr, etc., ne justifièrent pas les espérances qu'avait fait concevoir leur premier ouvrage. Quant à Ricchio, Ratli dit avoir vu de lui, dans la cathédrale de Savone, un Christ en croix avec la Vierge et plusieurs Saints, signé et daté de 1667 ; il ajoute que cette peinture est d'un faire si semblable à celui de Paggi, qu'à première vue les plus habiles connaisseurs l'attribuent à ce maître.

Paggi moumten 1627. Il s'était marié en 1610 et avait eu deux fils. Vers les derniers temps de sa carrière, il eut le chagrin de voir la profession qu'il honorait mise de nouveau en discrédit. L'entrée du collège des Docteurs fut refusée à son fils Torquato, sous le prétexte qu'il était né d'un père adonné à un métier dont un des maîtres actuels, Rernardo Castello, s'était fait inscrire dans la corporation ouvrière des doreurs. Ainsi mis en demeure de comparaître devant les magistrats pour justifier de ses titres de noblesse et réhabiliter l'art de la peinture, le vieux Paggi retrouva toute sa verve. Il démontra que loin d'avilir le noble qui s'y livre, cet art suffit souvent pour anoblir un plébéien, les souverains s'étant toujours montrés empressés à combler d'honneurs les grands peintres. — « Est-ce à dire, interrompit un des juges, que la peinture soit une plus noble profession que le négoce ou que l'industrie de la laine ou de la soie? » — « Chacun sait, répliqua Paggi, que si les nobles génois sont autorisés à s'adonner au commerce ou à l'industrie, c'est uniquement à cause de la stérilité du territoire de la République. Au reste, je me souviens d'avoir fréquemment rencontré, dans les galeries princières, parmi les portraits des hommes illustres, ceux des littérateurs et des peintres renommés, mais je n'y ai jamais remarqué celui d'un négociant ou d'un fabricant. »

Cette fière réponse entraîna les juges. Le jeune Torquato fut admis dans le collège des Docteurs, où entra, à son tour, le second fils de Paggi, Carl'Antonio, qui devint un des plus célèbres légistes de l'Italie, au xviii^ siècle.

MARIUS CHAUMELIN.

M(Eiffi(Gi^§ m immiimm

Le Louvre ne possède aucune peinture de Paggi ; mais on y voit trois dessins attribués à ce maître, entre autres un dessin à la plume et lavé qui représente Adam et Eve chassés du Paradis.

Gênes. — Aux ouvrages cités dans la notice, il faut ajouter les suivants : à la Cathédrale, une Annonciation; — à l'Annunziata del Guastato, la Mort de sainte Claire; — à S. -Barthélémy des Arméniens, le Peintre Ananias recevant l'effigie du Christ, cité comme une des meilleures productions du maître, et une Annonciation ; — aux Capucins, V Immaculée Conception, tableau du maître-autel; — à S.-François di Castelletto, la Descente du Saint-Esprit et la Communion de saint Bonaventure; — à S.-François de Paule, la Communion de saint Jérôme, le Lavement des pieds, le Christ succombant

sous le poids de la croix et l'Ascension; — à S.-Jacques-et- S.-Philippe, l'Assomption; — à S. -Marie di Castello, un Saint Vincent terrier : — à S.-Marie des Servîtes, la Nativité de la Vierge ; — à S. -Pierre de' Banchi, la Nativité de Jésus, « nobilissima tavela », dit Soprani; — à S. Sébastien, un Saint Joachim; — à Notre-Dame des Vignes, divers sujets de l'Ancien Testament peints en clair-obscur, etc.

Dans les galeries particulières, outre le Massacre des Innocents,an palais Doria, on remarque : une Vierge, au palais Ferd. Spinola (rue Neuve) ; la Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Catherine, au palais Grillo-Calanco.

Savone. — Église de la Miséricorde : un Christ en croix, « insigne tavola », dit Ratti, qui ajoute que Paggi le peignit aussitôt après son retour d'exil.

RECHERCHES ET INDICATIONS

Florence. — Outre les lableaux dont nous parlons dans la biographie, nous citerons : à S. -Marie-Neuve, la Piscine prohatique; — à l'iiôpilal de Boniface, la Vierge,\' Archange Raphaël, Tobie et Saint François; — au musée des Offices, le portrait du maître, qui a été gravé dans le Museo Fiorentino et que nous reproduisons en tôte de cette notice. M. La^ice [Musées d'Italie, 1862) a signalé, parmi les peintures de la galerie du Palais Pilti, un Repos en Egypte, de Paggi, qu'il dit être un morceau « médiocre et altéré ». Ce tableau aura sans doute été retiré de la collection; il n'en est pas fait mention dans le catalogue publié en 1868 par M. Egisto Chiavacci.

PisE. — A la Cathédrale : Saints confesseurs. Morrona {Pisa illustrata) a dit de ce dernier ouvrage : « Anche quest' opéra di soda maniera e da alto industriosamente lumeggiata, non trovo scampo dalla comune disavventura onde il valor pittoresco del Paggi non piii vi trionfa. » — Le même écrivain, dans son Compendio di Pisa illustrata (1798), mentionne deux autres tableaux : à Saint-François, une iîesM)Tecte)i exécutée « con molta vivezza e con intclligenza negli corti » ; à S. Sixte, une Madone avec des Saints, signée et datée de 1S90, peinte « con grandiose e vago stiloi). Nous retrouvons ces peintures citées dans la Nuova Guida di Pisa, de Gius. Nistri (t8b2).

PlSTOJA.

Hyacinthe.

Pescia. -

A S. -Dominique : la Fuite en Egypte et Saint

Ratti cite une Annonciation et une Visitation, comme étant dans l'éghse des SS.-Étienne-et-Nicolas, et une Chute des anges, comme appartenant à l'église des Colle viti.

LucQUEs. — A la Cathédrale, une Nativité de la Vierge et une Annonciation, mentionnées par Ratti.

Mantoue. — A S. -Barnabe, un Saint Sébastien.

Pavie. — a la Chartreuse, trois tableaux de la.Passion.

Milan. — Le dessin de la façade de l'église S.-Nicolas et celui de la façade de l'église de S. -Marie de la Victoire passent pour être de Paggi. « Cette attribution n'a rien qui doive surprendre, dit Ratti, car Paggi était un architecte d'assez grand talent. » Sans vouloir contester ce talent sur lequel nous n'avons, du reste, d'autre donnée que le témoignage qu'on vient de lire, nous ferons remarquer que Soprani, beaucoup mieux placé que son continuateur Ratti, pour être renseigné sur les œuvres de Paggi, ne dit rien de ses prétendus travaux d'architecture de Milan et ne cite même aucun ouvrage de lui en ce genre. Il serait d'ailleurs véritablement étrange qu'un artiste qui a produit une aussi grande quantité de peintures, n'en eût pas laissé une seule dans une ville où il aurait élevé les églises dont parle Ratti. Au reste, l'assertion de ce biographe se trouve

réfutée par les dates mêmes auxquelles ces édifices furent construits. Laluada, dans saDescj-monediM/ano (IV, p.403) rapporte qu'on t6o0 (32 ans après la mort du peintre génois),l'ancienne église de S.-Nicolas ayant été démolie pour être reconstruite sur un plan plus vaste, Girolamo Quadrio fut chargé de l'architecture intérieure et Ciovambatista Paggi de celle du frontispice. Ailleurs (t. II, p. 2iiO et suiv.), le môme écrivain nous apprend qu'en 1669 fut inaugurée l'église des religieuses de S. -Marie de la Victoire, élevée aux frais du cardinal Luigi Omodeo; il ajoute : « Bien que la façade de cette église soit inachevée, on y admire le bon goût des colonnes, des niches et des architraves dont le dessin est dû à Giovambatista Pagi (sic), architecte fameux de ce temps. <( Il frontispizio di questa chiesa rozzo ancoraed imperfetto porge solamente a chi lo mira, l'idea del buon gusto di colonne, nicchie, ed architravi, délie quali ne formô il disegno Giovambatista Pagi architetto famoso di queir età. » Il nous faut bien conclure de ces documents que le Giovambatista Paggi ou Pagi qui a travaillé comme architecte, à Milan, dans la seconde moitié du xvn" siècle, n'est pas le môme personnage que le peintre génois mort en 1627.

Mlsée de Douai. — Adam et Eve dans le Paradis terrestre, tableau gravé par Corn élis Galle, à qui l'on doit deux autres pièces d'après Paggi : une Vénus embrassant l'Amour et une Sainte Famille. Sur ces trois estampes et sur une autre Sainte Famille, qui a été gravée par J.-B. Barbé, le peintre est désigné par ces mots : Jo.-Bapt" Paggi patritius Genuensis Picturœ studiosus inventor. M. Lepollart, conservateur du musée de Douai, a eu l'obligeance de nous adresser les renseignements suivants au sujet de l'Adam et Eve : « Ce tableau est d'un coloris assez froid et d'un aspect peu séduisant; les ombres ont poussé au noir. Les animaux sont sacrifiés naturellement aux personnages; Corn. Galle, avec ses procédés de graveur un peu durs, leur a donné une accentuation de formes qu'ils n'ont pas dans la peinture ou que leur a ôtée, peut-être, le temps, cet autre peintre si favorable à certains tableaux et si nuisible à tant d'autres. Le dessin des figures est assez défectueux, surtout dans les bras d'Eve. Ce tableau faisait partie de la collection que le docteur Escallier a léguée au musée de Douai. »

Collection W. Warwick, en Angleterre. — Le Christ à Emmaùs.

Vente Moret (I8o0). — L'Adoration des Bergers, 413 fr.

Gio.-B. Cecchi a gravé, à Florence, en 1779, une Résurrection du Christ, de Paggi, d'après un dessin d'Allegranli. Deux Sainte Famille ont été gravées dans la Scuola Viviani, sur les dessins de Batelli ; nous donnons le fac-simili; de l'une de ces gravures, comme tôte de chapitre. Stefano Mulinari et M. Strixner ont gravé en fac-similé des dessins de Paggi, le premier un Martyre, le second une Ascension.

CoBBBiL, typ et stér. de Caste fils

0co/e ^àaue

^enne

^ôj/oôre, ^i^'eâf âéUrairr.).

Page 1