‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 83 sur 136 · BERNARDO CASTELLO · texte numérisé non relu

BERNARDO CASTELLO

Bernardo Casteilo a eu rhoiineiir d'être l'ami du Tasse, ((ui le jugea digne d'illustrer la Jérusalem délivrée. C'est là sonmeilleur titre de gloire. Comme peintre, il appartient à cette période de décadence où, dans presque toutes les ('coles d'Italie, la profondeur de l'invention avait fait place à une richesse du goût le plus équivoque, la noblesse du style à une élégance fade et maniérée, la solidité et la science de l'exécution aux agréments d'une touche rapide et superficielle. Lié avec les poètes les plus renommés de son temps, il fit, sous leur influence, ce que l'on appelle aujourd'hui de la peinture littéraire. L'obscurité dans laquelle son nom et ses œuvres sont tombés — après avoir joui d'une réputation considérable — suffirait à prouver ce qu'il y a de faux, de conventionnel, de contraire aux vrais principes de l'art, dans cette sorte de peinture qui, sous prétexte d'idéal, abandonne les modèles que lui offrent l'humanité vivante et la nature toujours jeune, toujours

belle, toujours poétique, pour se vouer u la (raduction des fantaisies écloses dans le cerveau des lettrés. Casteilo n'eijt-il fait que donner cet exemple éclatant de l'inanité des œuvres pittoresques d'où la vie est

absente, qu'il mériterait de trouver place dans cette histoire.

11 naquit à Albaro, près de Gênes, en 1557, et entra de très-bonne heure à l'école d'Andréa Semiui. Dès

l'âge de dix ans, assurent ses biographes, «il possédait les éléments de l'art», ce qui veut dire, sans doute,

qu'il savait dessiner une tête et peut-être une académie mieux que ne le sait le commun des enfants de

ECOLE génoise.

cet âge. Il n'avait pas encore dix-sept ans, si nous en croyons Soprani, lorsqu'il fut chargé d'exécuter diverses peintures pour des églises de Gênes, notamment une Immaculée Conception pour Sainte-Marie-des- Grâces, et une Sainte Ursule pour Sainte-Marie-des-Vignes. A dire vrai, ces ouvrages n'annonçaient pas encore un style bien personnel; Castello s'était borné à pasticher assez habilement Andréa Semini, son premier maître, et mieux encore Luca Cambiaso, sous la direction duquel il s'était ensuite placé.

A dix-sept ans, Castello fut atteint d'hypocondrie. Pour se guérir, il se mit à voyager. Sa jeunesse, ses talents, sa distinction naturelle le firent accueillir partout avec bienveillance. A Ferrare, il fit la connaissance du Tasse, avec lequel il ne cessa depuis d'entretenir les rapports les plus affectueux. Il eut aussi l'occasion d'entrer en relations amicales avec divers poètes et érudits alors célèbres, entre autres Gabriello Chiabrera, Gio Battista Marino, Ansaldo Cebà, L. Cattaneo, Tommaso Stigliani,Mon Angelo Grillo, L. Spinola, Andréa Ceva, Giulio Guastavini, G. M. Zoagli, etc. Ces divers écrivains contribuèrent beaucoup à sa réputation par les éloges qu'ils lui adressèrent publiquement et par les poésies qu'ils lui dédièrent. Il leur en témoigna, du reste, sa reconnaissance en leur donnant des dessins et des tableaux; sa générosité à cet égard paraît même avoir été quelque peu exploitée par le fameux cavalier Marino, qui, dans ses vers et dans ses lettres, loue à tout instant «le pinceau enchanteur» et la «main divine » de \ Apelle ligurien. (Lanzi, t. V, p. 108.)

Bernardo Castello mit à profit l'érudition de ses illustres amis pour la composition de ses tableaux. « Chaque fois qu'il avait à traiter quelque sujet sacré ou profane, dit Soprani, il leur demandait des renseignements; il dut à Chiabrera surtout bien des idées, des descriptions, des expressions; et c'est grâce à un pareil secours qu'il s'est montré dans tous ses ouvrages érudit et fécond. » On comprend qu'un artiste si empressé à mettre en peinture les conceptions d'autrui et si soucieux de plaire aux littérateurs, aux savants, ait été entraîné à négliger la partie technique de son métier pour s'appliquer spécialement à l'invention. Il acquit toutefois une înanière assez correcte et gracieuse pour ce qui est du dessin, et ses œuvres trouveraient encore des admirateurs si leur coloris avait plus de chaleur, de solidité et de mordant.

Revenu à Gênes après avoir visité les principales villes d'Italie, il se vit bientôt accablé de commandes. Lanzi a dit, avec raison, que Gênes était « encombrée » de ses ouvrages : il n'est guère d'églises et de palais, dans cette ville, qui ne possèdent des fresques ou des tableaux de sa main. Une de ses fresques les plus estimées est celle qu'il exécuta pour la décoration d'une voûte d'une chapelle du Gesù : il y représenta la Prédication de saint Jean-Baptiste. A Sainte-Marie-des-Grâces, il peignit à fresque divers sujets de la vie de la Vierge. A Albaro, au palais Saluzzo, il exécuta, entre autres ouvrages, une vaste composition, Alexandre vainqueur de Porus, dont Soprani fait le plus grand éloge.

L'œuvre capitale de Bernardo — celle contre laquelle le temps ne saurait prévaloir, parce que son sort

est hé à quelques-unes des premières et des meilleures éditions de la Gerusalemme liberata — est la série

de compositions que cet artiste a dessinées pour illustrer cet immortel poème. Le Tasse, auquel Castello

avait envoyé ses dessins, lui témoigna son admiration dans un somiet où il déclare modestement n'être

qu'un poète muet en comparaison du peintre éloquent et harmonieux qui a assuré à ses vers le destin le

plus brillant :

E a miei versi tu (la l'aureo steilc,

Muto poeta di pittor canoio.

L'illustre poète voulut que les compositions de Bernardo fussent reproduites par les meilleurs graveurs de l'époque. Huit ont été gravées par Augustin Carrache, dans l'édition in-{° publiée à Gênes en 1590. Cette édition fut suivie de plusieurs autres pour lesquelles Castello lit des dessins différents des premiers. Si on les compare aux illustrations si fines, si spirituelles, si expressives de quelques-unes de nos grandes publications contemporaines, les compositions inspirées à l'artiste génois par la Jérusalem délivrée paraîtront quelque peu dépourvues de chaleur, de mordant, de variété. L'absence de ces qualités doit être imputée, en grande partie, il est vrai, aux imperfections de la gravure et du tirage des planches.

En 160i, Bernardo lut appelé à Rome. La Cour pontificale désirait connaître le brillant interprète des

BËRNARDO CASTELLO (1557). 3

fantaisies po«?liqiies du Tasse. Au dire de Baglioue, il aurait d'al)ord envoyé de Gênes un tableau qui lui avait été commandé par le cardinal Giusiiniani |)our une; ciiapclie de l'église de la Minerve, et ce serait la

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