‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 90 sur 136 · GUGLIELMO · texte numérisé non relu

GUGLIELMO

fLOm;>SAIT EN 1138.

C'est à Sarzane, à l'extrémité de la Rivière du Levant, que se trouve le plus ancien* monument de la pemture enLigurie, un Crucifix sur lequel on lit cette inscription en vers latins :

Anno millesimo centeno ter quoque deno Octavo pinxit Guilielmus, et bœc metra fînxit.

« L'an mil cent trente huitième, Guillaume (en italien Guglielmo) a peint ce tableau et fait ces vers. »

La peinture est extrêmement remarquable pour une époque aussi reculée. Le Christ, ayant autour des hanches une espèce de jupe retenue par une corde, est cloué sur la croix, les pieds posés l'un à côté de l'autre sur une saillie. Il a les cheveux longs, la barbe courte, la tête légèrement tournée vers l'épaule droite et les yeux levés au ciel. La croix a une forme de pure fantaisie. Aux extrémités des bras et au sommet, des découpures rappellent assez bien le plan du sanctuaire et des transsepts d'une église gothique ; le pied est beaucoup plus large que les autres divisions. Une bordure, remplie d'ovales crucifères, contourne toute la croix; des figurines et des scènes de la Passion sont peintes dans le reste du champ. Au-dessus de la tête du Christ, on voit une rangée d'anges et de saints debout, et, tout en haut, le Père éternel dans une gloire ovale. Sous les bras, de chaque côté du torse, se tiennent les saintes femmes éplorécs ; plus bas, l'artiste a représenté : le Baiser de Judas, le Christ présenté au peuple, la Flagellation, la Descente de croix, le Christ au tombeau, \cs Disciples trouvant Vayige près du sépulcre. Ces deux derniers sujets sont de moindres dimensions que les autres. •

On remarque dans tout cet ouvrage une finesse de détails et une délicatesse do touche qui révèlent une main exercée à la miniature. Le dessin du nu est maigre et incorrect, les mains et les pieds ont une longueur démesurée ; mais l'ensemble ne manque pas d'une certaine élégance ; le visage de Jésus a une expression de sérénité et un caractère de noblesse qu'on rencontre rarement dans les Christs anciens ; les petites scènes sont bien comprises et il y a assez de variété dans les attitudes.

En somme le Crucifix de Guglielmo nous paraît le produit d'un art beaucoup plus avancé que celui qui se pratiquait en ItaUe au commencement du xii" siècle ; il est aussi éloigné de la manière byzantine que les Christs en croix peints, un siècle plus tard, par Giunta de Pise.

Spotorno nous apprend que cet ouvrage passe pour avoir été apporté de Luni, ville jadis importante, mais depuis longtemps ruinée, quia donné son nom à la Lunigiana et que Sarzane a supplantée. Cette contrée,

2 ECOLE GENOISE.

voisine de Fisc, dut participer au mouvement de renaissance artistique qui se manifesta dans cette ville plus tôt que dans les autres parties de l'Italie.

Le Christ en croix de Guglielmo appartient à l'église S. Andréa de Sarzane. II a été gravé au trait par

Grassini, d'après un dessin de Delletti, dans la Sloria délia pillura ilaliana, de G. Rosini.

GIUSTO D'ALLAMAGNA

FLORISSÂIT EX 1451.

Le cloître de l'ancien couvent des Dominicains, à Gûncs, a sa muraille ornée d'une fresque, signée : JusTcs d'Allamagna pinxit, 1451. Celte peinture qui n'a pas moins de 3 met. 25 de largeur sur 2 met. 50 de hauteur, représente V Annonciation. La scène se passe dans une sorte de portique formé par de légères colonnettes qui soutiennent des "arcades ogivales. Au-dessus de l'arcade centrale, entre deux statuettes de saints placées dans des niches, le Père Eternel, à mi-corps, au milieu d'une gloire, se penche vers la Vierge qui est debout, à droite, près d'un meuble en pierre richement orné et rempli de livres. Marie est coiffée d'un voile transparent à travers lequel brillent ses cheveux blonds. Elle a pour vêtement un ample manteau bleu, bordé d'ornements en or, qui est posé sur le derrière de la tète et qui, en s'cntr'ouvrant par devant, laisse voir la robe également brodée d'or et les mains délicatement croisées sur la poitrine. Son attitude est pleine de recueillement et de pudeur ; la tête s'incline gracieusement vers l'ange Gabriel qui est placé à gauche, ayant un genou en terre, étendant une de ses mains, comme pour bénir, et tenant de l'autre une espèce de petit sceptre. L'envoyé de Dieu est vêtu d'une cliapc magnifique qui laisse passer ses ailes, et sur la bordure de laquelle sont peintes les figures des apôtres. Ses pieds sont nus. Derrière la Vierge, un oiseau trempe son bec dans l'eau d'un bassin; divers ustensiles sont rangés sur des rayons ou des consoles; un vase contenant un lis est posé sur l'appui d"une croisée ; à gauche enfin, et dans le fond, des fenêtres s'ouvrent sur un paysage où l'on aperçoit un -oranger brillamment coloré, des montagnes et quelques figurines.

Cette peinture, à cause du nom de l'artiste qui l'a signée, a beaucoup préoccupé les derniers historiens des écoles du Nord. On s'est demandé si ce « Justus d'Allamagna » ne serait pas le môme que Just ou Josse de Gand, élève d'Hubert van Eyck, nommé par les Italiens « Giusto da Giianto » ou « Giusto Tedesco, » qui peignit à Urbino, de 1468 à 1474, un magnifique retable pour la confrérie du Corpus Domini; mais la comparaison de ce dernier ouvrage avec la fresque du couvent de Sta Maria di Castello, ne permet pas de les attribuer au môme pinceau. Justus ou Giusto d'Allamagna n'a qu'une parenté de style très-éloignéc avec l'école des Van Eyck. MM. Growe et Gavalcaselle * sont d'avis qu'il procède plutôt de l'école de Cologne; les raisons sur lesquelles ces savants connaisseurs ont fondé leur opinion méritent d'être citées : « La distribution générale de la composition et l'ensemble des figures et des arcades basses et riches en détails d'ornements sculptés, présentent plutôt le caractère de l'école du Rhin que de celle de Bruges. Quant aux figures en particuher, si elles sont tracées d'une main moins habile et moins exercée, dans leurs formes, que celles dos peintres flamands, elles ont un cachet de sentiment religieux et de douceur tout à fait dans le genre de l'école de Cologne. La Madone surtout nous en fournit la preuve, par son attitude pleine de grâce, et par les draperies jetées avec beaucoup d'élégance. On ne remarque pas non plus ces plis anguleux si fréquents chez les artistes flamands. La rondeur de la forme et la douceur de contour de la tête, la chevelure recouverte (l'un voile, sont d'une facture charmante et rappellent à l'esprit la Vierge de maître Stephaii à Cologne. L'Ange annonciateur rappelle mieux le style flamand que le reste du tableau, mais dans son ensemble il diffère des anges des Van Eyck, et en certaines parties il rappelle ceux de l'école du Rhin. Les artistes de cette école avaient la coutume de donner à leurs anges des habillements dorés ; tels sont aussi ceux de Justus d'Allamagna. Nous retrouvons cependant, avec plus de certitude, des traces de la méthode et des inspirations de

'Les Anciens Peintres flamands par J. A. Growe et G. B. Gavalcaselle; traduit de l'anglais par 0. Delepierre :

annoté et augmenté de documents inédits par Alex. Pinchart et Ch. Uuelens.

l'école flamande dans l'arrière-plan du tableau. Quoique le fond soit une surface dorée et encadrée dans une ar cliitecture, il représente l'intérieur d'un appartement, et, par conséquent, il a de l'étendue et de la profondeur, et, des fenêtres ouvertes, on aperçoit des paysages semblables à ceux des tableaux flamands. Mais il faut dire pourtant que le peintre connaissait médiocrement la pei"spcctive linéaire. Somme toute, nous arrivons à la conclusion que Justus avait pris quelque chose des deux écoles, et combinait le sentiment religieux de celle du Ilbin avec la tendance plus matérialiste de l'autre, en cbercbanl à imiter la nature. Nous ne pouvons admettre qu'il fut un élève des Van Eyck. Leurs tableaux et leur méthode n'ont rien de commun avec la peinture murale de S. Maria di Castello. »

S'il est vrai que Giusto d'Allamagna se rapproche plus de l'école colonaise que de l'école brugeoise, il est incontestable aussi qu'il tient beaucoup de l'école italienne. Son dessin a une souplesse et une élégance qu'il ne faut pas demander aux maîtres du Nord ; sa couleur est plus fondue, plus tendre; ses altitudes ont plus de grâce cl ses draperies moins de roideur. On peut admcllrc qu'après s'être formé sur les bords du Rhin, il passa de fort bonne heure les Alpes et modifia peu à peu sa manière de peindre sous l'influence des grands maîtres qui florissaient en Italie, pendant la première moitié du xv' siècle. Auquel de ces maîtres s'attacha- t-il de préférence? C'est ce qu'il serait impossible de préciser, mais il semble que son germanisme se soit échauffé à la clialcur des Vivarini et ait dépouillé sa rudesse en se pénétrant de la grâce de Gentile da Fal)briano.

L'empreinte du génie italien est tout à fait visible, dans un retable du musée du Louvre, qui est attribué à <( Juste d'Allemagne » et qui décorait autrefois un oratoire de Gènes. Le sujet principal est encore V Annonciation ; la Vierge, debout près de son prie-dieu, sur une terrasse pavée de carreaux blancs et noirs, reçoit avec un trouble charmant l'envoyé du Seigneur; elle s'appuie d'une main h une colonne et, de l'autre main, fait un geste de pudeur effarée. Elle a une robe dorée et un manteau bleu, comme dans la fresque de S. Maria di Castello. L'ange arrive en planant, comme un oiseau; il est vêtu d'une tunique gris lilas et d'une écharpe d'or. Sur le parapet de la terrasse, est posé un vase contenant une plante en ilcur. Au fond, sur une coflinc, s'élèvent quelquesfabriqucs italiennes, sous un ciel d'un bleu très-piVle. Cette composition occupe le centre d'un cadre orné d'arcatures gothiques; deux panneaux latéraux représentent, l'un ^Sami Augustin et saint Benoit, l'autre Saint Etienne et saint Ange; ces personnages sont debout et revêtus du costume et des insignes qui leur sont propres : saint Benoît a un froc noir et tient un livre; la robe de saint Augustin est également noire ; sa cliapc, sa mitre et sa crosse sont dorées ; saint Ange, martyr, a le manteau blanc et le froc brun de l'ordre des Carmes; saint Etienne, diacre, porte une espèce de dalmatique bleue par-dessus une tunique brodée d'or.

MM. Growe et Cavalcaselle ont reconnu que, par le caractère des figures et par certaines parties accessoires, VAnnonciation du Louvre présente une grande analogie avec la fresque de Gènes, et ils ne doutent pas qu'elle soit l'œuvre de Giusto d'Allamagna ou d'un de ses élèves. Nous sommes absolument de leur avis sur ce point ; mais nous croyons qu'ils font erreur lorsqu'ils avancent que les panneaux des Saints ne sont pas de lamème main que la scène du milieu. Le catalogue du Louvre dit bien que « ces trois ouvrages ont été réunis dans le ;nème cadre, bien qu'ils n'aient rien de commun sous le rapport de la composition ; » mais il ajoute tout aussitôt qu'ils ont été exécutés pour la décoration d'un oratoire de Gènes, ce qui leur suppose tout au moins une origine commune. Il existe d'ailleurs des centaines de retables oii les sujets latéraux ne se relient en aucune façon avec le sujet principal, et fort souvent la disposition est identique à celle que nous voyons ici. Au surplus, les caractères mêmes de l'exécution prouvent que les trois morceaux sont du même auteur : les chairs, dans les figures des Saints, ont cette même teinte grise, non ombrée, que MM. Crowe et Cavalcaselle ont signalée dans les figures de VAnnonciation; la dalmatique bleue de saint Etienne a la même valeur de ton que le manteau de la Vierge ; l'or est distribué sur les vêtements, dans les panneaux latéraux et dans la composition centrale, avec la même profusion et, pour ainsi dire, suivant la même méthode. Il ne se peut voir, en un mot, un ensemble plus harmonieux.

On ne sait absolument rien de la vie de Giusto d'Allamagna; le seul document écrit qui le concerne est

ÉCOLE GENOISE.

l'inscription qu'il a tracée lui-môme sur la fresque de S. Maria di Castello. Cette peinture et le retable du Louvre sont, d'ailleurs, les seules productions qu'on lui ait attribuées jusqu'ici. Il est probable cependant que ce maître éminent dut être employé à d'autres travaux dans la Liguric et qu'il y forma des élèves. Spotorno, dans sa Storialelteraria délia Liguria (II, p. 344), cite, d'après un manuscrit du P. Niccolo Calvi appartenant à la bibliothèque Berio, un « Gorrado di AUemagna » qui travaillait en 1477 dans le couvent des domicains de Taggia ', et il suppose que ce Corrado dut être un élève de Giusto. Il ajoute que Lodovico Brca de Nice, et le P. Maccarj, dominicain, peignaient aussi à Taggia, vers la fin du xv' siècle, et il en conclut que ces artistes pourraient bien s'être formés sous la direction de Corrado'di AUemagna. Nous dirons, dans la notice suivante, ce que nous pensons de cette conjecture en ce qui concerne Brea. Il n'existe aucun ouvrage authentique de Corrado et du P. Maccarj ^ qui permette d'apprécier si ces deux artistes procèdent réellement de Giusto d'Allamagna ; mais l'influence de ce dernier se révèle dans beaucoup de tableaux exécutés à Gênes et dans les environs, pendant la seconde moitié du xv" siècle.

Gènes. — U Annonciation, peinture murale, dans le cloître supérieur de l'ancien couvent des dominicains. Cette fresque, exposée à une lumière brillante, qui lui vient de la fenêtre opposée donnant sur la mer, est recouverte, depuis fort longtemps, d'un verre qui la protège contre les intempéries. Grâce à cette précaution, elle s'est bien conservée jusqu'à nous; toutefois, des parties telles que les ornements d'or des vêlements des deux principales figures, sont un peu effacées et le manteau bleu de la Vierge a pris une teinte sombre ; le paysage est aussi devenu assez fruste en quelques endroits. Soprani, le premier qui ait parlé de cette peinture, a lu ainsi la signature : Jmlus de AUemania pinxit 1451. Il ajoute : « Grande est lu finesse de cet ouvrage ; il serait difficile

de le décrire d'une façon complète. On y remarque, à la vérité, le style gothique : mais c'était la manière de l'époque. » 11 y a une gravure au trait de cette composition dans les Anciens Peintres flamands, de Crowe et Cavalcaselle.

LoLVPE. — h' Annonciation, Saint Benoit et saint Augustin, Saint Etienne et saint Ange, retable. « On voit par une pièce conservée dans les archives du musée, que l'Annonciation (et probablement les deux autres tableaux) fut achetée en Italie pour 240 fr. par M. Donon, qui ne fut remboursé de cette dépense qu'en 1814. » (Notice des tableaux, etc. 18G1.)

Ce retable a été gravé au trait dans le recueil de Landon. {Ec. Flam. 11, pi. 26.)

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