PAYSAGE
ces sombres marines ne l’ait espérer un ciel pur ni pressentir le soleil. Comme son frère, Salomon est un paysagiste automnal ; son pinceau ne rendit jamais la riante verdure des humides printemps de la Hollande, non plus que les douces heures de l’après-midi. Jacques Ruysdaël, du moins, peignit parfois le rayon de soleil qui, perçant les nuages voyageurs, jette sur les prairies une clarté intermittente. Mais les paysages de Salomon ou ses vues de mer sont toujours voilés, toujours baignés dans une lumière molle, vaporeuse et dilluse, et bien qu il arrive quelquefois à des effets piquants, ce n'est jamais en haussant la gamme de ses tons- De ce peintre monotone, et puissant par sa monotonie même, on ne sait absolument rien. Sa vie est aussi inconnue que celle de son frère. Plusieurs biographes ont Tait de Salomon Ruysdaël un imitateur de Jacques, opinion bien peu soutenable si l’on prend la peine de se reporter à certains tableaux de l’aîné, qui remontent
ÉCOLE HOLLANDAISE
à une époque où le cadet n’était encore qu'un enfant. Ce qu'il faut admettre, c'est que les derniers tableaux de Salomon Ruysdaël, offrant un degrc de perfection qui ne se trouve pas dans les premiers, furent exécutés sous l'inspiration de celui des deux en qui le génie de la peinture n’avait pas attendu le nombre des années. Chose bizarre! combien de fois n'a-t-on pas vu des Salomon Ruysdaël baptisés Jacques par ces mêmes amateurs qui affectent de placer l’un à cent lieues de l’autre, de façon que l'auteur de tant de marines d'une vérité frappante a vu tourner contre lui son habileté même et son talent que l'âge avait grandi.
Lebrun, dans sa Galerie îles Peintres flamands , dit avoir vu des paysages de Salomon enrichis de ligures par Philippe Wouwermans. Bien qu'il lût le compatriote des deux frères Ruysdaël et qu'il habitât comme eux la ville de Harlem, Philippe Wouwermans, placé au premier rang des peintres de son pays, n’était pas homme à prêter sa collaboration à un paysagiste qui n’eût pas joui d’une grande estime parmi les amateurs. Wouwermans pas plus qu Adrien Van de Velde n’eût consenti à mésallier son talent. C’est donc un honneur pour Salomon Ruysdaël d’avoir abrité sous les ombrages de ses forêts les nobles cavaliers do Wouwermans, ou d’avoir passé dans sa barque les élégantes chasseresses de ce maitre charmant. Mais si les ligures de Wouwermans ont honoré le paysage de Salomon, elles en ont certainement rompu l'accord. Elles ont dû trancher par leur costume brillant et leur distinction avec le ton sombre de ses Vues de mer. dont les Ilots ne battent que des rivages bas et tristes, ou des chaumières bordées de balises dans des Ilots misérables. La châtelaine et son page, avec leurs toques à plumes et leurs beaux habits, doivent se trouver mal à l'aise dans ces barques de Salomon Ruysdaël, faites pour des pêcheurs, des marchands de fromage ou des conducteurs de bestiaux. Il faut du reste n’avoir jamais vu la Hollande pour tenir en si peu d’estime un maître dont le plus grand tort est d’avoir eu un frère de génie. Sous ce rapport si curieux de la géographie morale et physique de son pays, Salomon Ruysdaël, dans certaines saisons de /'année, est d’une étonnante fidélité et ne le cède guère â Van Goyen lui-même. Moins transparente de ton, mais spirituelle de touche, sa peinture gagne toujours â être gravée. Quant à Jacques Ruysdaël, il s’élève au-dessus de son frère de toutes les hauteurs de l’idéal. Ce n’est pas que les tableaux de Salomon n'aient aussi leur charme secret; mais chez luic’estla nature elle-même qui parle : il n'enestque l'interprète naïf et sans émotion. Jacques Ruysdaël voit la campagne en poète, et fait passer dans ses immortels tous les sentiments de son cœur : Salomon ne fait que traduire bien simplement la nature, et nous laisse le soin d’en dégager nous-même la poésie.
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Les tableaux de Salomon Ruysdaël ne sontnifort rares Pinacothèque, à Munich. Paysage avec une rivière large
Le Louvre ne possède pas un seul tableau de Salomon; nous n’en trouvons pas non plus au musée d’Amsterdam, ni au musée de La Raye, ni au musée d’Anvers, ni au belvédère à Vienne, nia Londres dans les grandes collections de la reine d’Angleterre, de lord Ellesmere, du marquis de Westminster, de Robert Peel, etc.
ni â beaucoup près aussi chers que ceux de son frère.
et paisible dont l’eau rélléchit des cabanes ombragés qui se trouvent sur ses bords, des bergers la traversent en bateau avec leur bétail.
Vente Lebrun jeune, 1782. Deux Paysages faisant pendant. Les deux, 159 liv.
Galerie de l’Ermitace à Saint-Pétersbourg. Paysage représentant l’entrée d'une forêt coupée par un ravin. Près d’une chaumière adossée â un groupe d’arbres, on voit une femme filant au fuseau. — Vue d'une rivière. Elle est bordée par de hautes montagnes [dont la cime est entourée de nuages; à gauche un moulin à eau.
Vente Calonne, 1788. Une grande étendue d'eau. — Deux Vues de mer. — Vue d'une campagne. — Vue de mer par un gros temps. — Vue de fleuve.
VenteÉrard, 1832. Paysage. 1,160 fr.
Vente Duchesse de berri, 1837. Un Canal. 1,010 f r . Vente Perrégaux, 1841. Paysage maritime. 599 fr.
Vente Cardinal Fesch, 1845. Paysage maritime. 192 scudi (environ 1,100 francs).
8393-00. — Cohukil. Imprimerie Éo. Lbétê.
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Celui qui aurait vu quelques tableaux de Metsu, de Terburg ou de Gaspard Nelscher, connailrait mieux les habitudes de la bourgeoisie hollandaise, son costume au temps des stathouders, sa physionomie, sa politesse, ses intérieurs et jusqu'il ses pensées, que s'il avait lu bien des livres de voyage, des volumes entiers de géographie, de descriptions et d'histoire. Tel qu'il apparaît dans les tableaux de Gabriel Metsu, le riche hollandais est casanier, méthodique, réglé dans sa vie. Sa maison, pour lui, c’est l'univers. 11 concentre dans cette demeure chérie et bien distribuée autant de jouissances que les anciens rois de l’Asie en rassemblaient dans les palais de Suse ou d Ecbalane. Les navires de son pays, ses propres navires, ont pour lui
Parcouru l’Océan de l’un à l’autre bout,
Cherché jusqu’au Japon la porcelaine et l’ambre,
Rapporté de Goa le poivre et le gingembre.
Des extrémités du monde lui est venu tout ce qui pouvait charmer sa vie de famille et distraire la mélancolie que lui inspirent la triste nature du Nord et ses longs hivers. L'Asie lui a envoyé des mousselines des
1 C’est Metsu qu’il faut écrire, et non pas Mttzu , comme l’ont fait tous les écrivains même hollandais. Erreur bien légère à côté de l’orthographe curieuse inventée par l’auteur du Catalogue du prince de Car ignan, qui écrit Medessus.
ECOLE HOLLANDAISE
épices, des diamants; les glaces du pôle lui ont fourni les fourrures qui bordent le casaquin de velours grenat dont sa femme ou sa fille ainée sont vêtues dans l'intérieur de la maison. Les oiseaux, les insectes, les coquillages et les minéraux des terres les plus éloignées, remplissent son cabinet, parfaitement rangés sous des vitrines bien nettes. Les plantes rares, les tiges les plus recherchées, les introuvables tulipes, fleurissent cultivées par lui-même et sous ses yeux. Son mobilier, travaillé d'un goût exquis, entretenu avec un soin, avec une propreté incessants, ne subit pas les transformations de la mode ; il se transmet de père en fils et dure des siècles. L’alcôve de son lit est soutenue par des colonnes en bois d'ébène et enveloppée de courtines en damas vert. Suspendu au plafond, un lustre de cuivre doré étend ses branches tourmentées en volutes élégantes. Les parquets sont cirés à faire plaisir, les vitres sont polies, le bouton de la porte est reluisant, les meubles font miroir, et cependant la lumière du jour, traversant des taffetas légèrement colorés, no répand sur tous ces objets qu'une clarté douce, modérée et harmonieuse.
Les mœurs de la Hollande, aussi bien que sa physionomie matérielle dans la vie civile, ses intérieurs, son mobilier, la décoration et le luxe de ses appartements, tout cela est écrit dans les tableaux de Metsu avec une netteté charmante, et qui plaît d'autant plus que ce mérite semble involontaire chez le peintre. Son œuvre, après deux cents ans, peut servir à la restitution complète d'un intérieur bourgeois, tel que le composaient au xvn“ siècle, le climat du pays, le caractère de ses habitants et les circonstances historiques au milteu desquelles vivaient alors les marchands hollandais, maîtres du commerce de l'univers. Et ceux à qui rien n’est indifférent de ce qui touche à la vie intime, aux habitudes familières d'une nation dont le monde s’est occupé, ceux-là ne trouveront rien de puéril dans de telles remarques et se plairont au contraire à les vérifier. N’est-il pas charmant, en effet, d’entrer, à la faveur d’un Metsu, au fond de ces intérieurs où pénètrent si difficilement les étrangers? Le plus souvent c’est par une fenêtre, figurant le cadre de son tableau, que Metsu nous donne accès dans le boudoir des femmes à la mode, et nous les fait surprendre, tantôt en déshabillé de velours, écrivant leurs secrets, tantôt achevant leur toilette en vue d’une visite espérée, tantôt enfin exhalant sur les touches de leur clavecin les soupirs de leur àme inexpansive et les pensées qu’on ne dit point.
Metsu a le talent d'intéresser, je ne dis pas l'œil seulement, mais l’esprit lui-même, à la représentation des actes les plus simples de la vie domestique. Une dame occupée à cacheter une lettre que la servante va porter à la poste : c’est là un sujet bien modeste, et pourtant, grâce au fini de l'œuvre et à l’excellence de la louche, grâce aux soins attentifs avec lesquels est rendu ce banal épisode de la vie de chaque jour, le peintre attire et relient fortement nos regards. Si le travail était moins précieux, si les détails n’étaient pas si bien choisis, si discrètement ménagés, le spectateur s’arrêterait tout au plus quelques instants devant le tableau. Mais comment n'y pas donner toute son attention, quand l’auteur parait y avoir mis tant d’importance ? quand la composition est si bien ordonnée pour la concentration de l'intérêt, pour l'éveil de la curiosité? Comment ne pas se demander ; à qui donc écrit-elle de si bonne heure cette dame blonde en négligé du matin, qui, d’un air préoccupé, présente la cire d’Espagne à la bougie... et que signifie l’imperceptible sourire de la suivante qui attend la lettre, son tablier relevé sur la hanche et sa jatte au lait sous le bras? Dans le fond, les rideaux du lit bien fermés annoncent que le lit est encore défait, et la lettre écrite au petit lever fait voir aussi que la dame a passé la nuit à songer plutôt qu’à dormir.
L'expression, chez Gabriel Metsu, est tellement fine que souvent elle n'est pas saisissable au premier coup d'œil. Les visages de ses Hollandaises paraissent d'une tranquillité désespérante, d'un flegme inaltérable. C'est à peine si l'on y voit poindre un sourire ou se dessiner un sentiment vague. Cependant si l’on y regarde de bien près, on verra qu’il n’est pas une de ces figures qui, même dans le calme le plus parfait, n’ait un certain jeu de physionomie. Et je parle ici des tableaux de la main du maître, car dans les estampes exécutées d'après lui, quelle que soit la fidélité du graveur, il y a toujours des nuances que la gravité du burin laisse échapper, nuances fugitives qui tiennent au sentiment de la
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touche, à tel clair posé juste dans la prunelle de l’œil, à tel pli de la peau, qui, s’il est omis ou s'il est chargé, forme une différence de caractère et dénature l’expression. Les fraîches bourgeoises de Metsu ont sur leurs traits une placidité qui indique, non pas l'indifférence ou l’ennui, mais la sérénité de l’âme et le sentiment d’un repos dont la jouissance est savourée. On conçoit maintenant que sur ce fond d’impassibilité, la moindre émotion laisse facilement une trace, et la pensée la plus légère n’a besoin pour devenir sensible à l’œil intelligent que d’un imperceptible dérangement de la bouche ou du regard.