‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 101 sur 136 · HOLLANDAISE AU CLAVECIN · texte numérisé non relu

HOLLANDAISE AU CLAVECIN

La jeune dame reçoit-elle une déclaration, comme dans le charmant tableau qui a pour titre : une Dame accordant sa guitare ? son œil se lève sur le gentilhomme embarrassé, une joie intérieure brille dans sa prunelle, ou plutôt s y devine, l’amour-propre caressé fait courir une légère coloration sur ces belles joues, dont les pommettes reluisent comme du satin ; mais c’est à peine si l’ensemble des traits a subi une altération sensible. Une Espagnole en serait méconnaissable, tant serait vive la mobilité de sa physionomie, tant serait prompt 1 épanouissement de son visage. La Hollandaise est beaucoup moins émue et aussi beaucoup moins émouvante ; les chagrins de son âme déçue ne se trahissent sur sa figure que par un petit nuage de mélancolie, et la satisfaction d on cœur flatté qui s’exprimerait ailleurs par un

éclair cle joie, ne produit ici qu'une imperceptible tension de la peau. Que si on l’observe dans le précieux tableau qui appartenait au duc de Choiseul, et qu’on peut appeler le Retour du chasseur *, la même délicatesse se fait remarquer dans l’expression de la dame, dans les nuances de son attitude. Vêtue d’un corsage rose et d’une jupe de satin blanc brodée d’or, elle était à regarder une miniature et s’entretenait avec sa femme de chambre... de qui? je l’ignore ; mais en ce moment le mari, revenant de la chasse, entre brusquement dans l’appartement de Madame. La conversation est coupée à l’instant; la suivante se ferme la bouche avec un doigt; quant à la maîtresse du logis, elle dissimule son embarras en faisant mine de jouer avec son épagneul, qu’elle agace de la main, et, dans cette contenance, baissant ses yeux aux cils blonds et gardant l’impassibilité de son visage, elle attend la première parole que le chasseur va lui dire.

Il est des maîtres, parmi ceux de Hollande, qui accumulent partout les détails sans mesure et partant sans esprit. Ils font d’un tableau de mœurs le prétexte d'un ridicule étalage de meubles, de cristaux, de lustres, de chinoiseries, de curiosités de toute espèce ; leurs intérieurs ressemblent à des bazars. Metsu, au contraire, en homme intelligent et délicat, ne met à côté de ses personnages que les détails nécessaires à la clarté de l’intrigue, et de nature à expliquer la conversation. Quel que soit son talent à peindre les objets de nature morte, il ne se laisse pas entraîner avec tant d’autres par ce plaisir vulgaire ; mais, en revanche, quel fini ! quelle touche précieuse ! et comme il aime à faire valoir les belles localités de ton, à nuancer un tapis de Turquie, à piquer de sobres lumières sur les vases d’or ou d’argent, comme il se plaît aux verres de Bohême et aux liqueurs transparentes qui les emplissent à demi ! Les verres ont ici une grande importance, car la vie d'un Hollandais retiré se passe à boire et à fumer continuellement ; mais nous ne voyons plus chez Metsu les verres pantagruéliques et à plusieurs étages que tiennent toujours à la main les paysans de Van Ostade ; ce sont des verres fins et plus discrets, d’une forme élégante, des verres élancés et oblongs où doit mousser la bière de Harlem ; des verres taillés et façonnés de vingt manières différentes, des verres octogones dont chaque facette finit en courbe, et qui coupent la lumière avec leurs vives arêtes, ou bien dont le calice forme un cône renversé sur une patte de héron ou s’allonge en cou de cigogne, pour finir comme une trompette ; enfin le verre des grands-parents, tantôt d’une épaisseur et d’une solidité impérissables, tantôt délicat, léger et mince comme de la pelure d’oignon.

Un autre détail curieux qui se retrouve dans la plupart des tableaux de Metsu, c’est la forme des cheminées de ce temps-là. En général, le chambranle est conçu d’après un ordre d’architecture qui est le plus souvent le corinthien ou le composite. L’entablement porte sur des colonnes d’un marbre précieux, vert de mer, jaune isabelle ou rouge jaspé ; quelquefois le fut est en marbre noir et le chapiteau en blanc. Il n’est pas rare que ces colonnes soient remplacées par des caryatides, qui tantôt représentent de belles femmes dont le buste se termine en poisson :

Desinit in piscem mulier iormosa...

tantôt sont taillées en figures de satires comme les Termes de nos jardins : on en peut voir un exemple dans un des tableaux de la collection de sir Robert Peel : une Femme accordant sa voix au violon de son maître. Tantôt enfin il régne sur la corniche une frise ornée de bas-reliefs à la manière antique. La Renaissance italienne avait importé dans le nord de l'Europe ces nobles modèles d’architecture qui produisirent en France le palais de Fontainebleau, les châteaux d'Anet, de Chambord, de Blois et de Madrid. De proche en proche, ce goût renouvelé de l'antique et parfois légèrement maniéré se répandit en Hollande et y florissait encore du temps de Louis XIV, cent ans après avoir brillé parmi nous. Du reste, les grandes cheminées à manteau devaient convenir au peuple hollandais, qui vivait surtout de la vie de famille, et il n'est pas étonnant que des soins délicats fussent apportés à l'ornement du foyer

1 11 est décrit dans le catalogue rédigé par Boileau, en 1772.

GABRIEL METSU (1615) o

domestique, confident naturel des secrets de la vie intime, et autour duquel les plus nombreuses lignées pouvaient trouver place.

Ces demeures étroites où les tentures éteignent le bruit du dehors, où les rideaux atténuent le jour, semblent faites tout exprès pour les confidences de la tendresse. L’amour se plaît aux retraites

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