LE MARCHÉ AUX HEURES D’AMSTERDAM
mystérieuses, et ce n’est pas trop du silence d’une maison bien close pour l’encouragèï à se dévoiler. Dans les tableaux de Mctsu, l'amour se trahit quelquefois par un simple jeu de regards, et l’intention du peintre se voit aisément au soin qu'il a pris de représenter toujours des conversations en tète à tête. S il y a trois personnages, le troisième est insignifiant : c’est une femme de chambre ou un petit valet
ECOLE HOLLANDAISE
de livrée qui viennent porter un verre sur un plateau, et qui se retirent en regardant du coin de l’œil le jeune visiteur, resté seul avec leur maîtresse. Le plus souvent, la musique sert de prétexte, ou, si l'on veut, de préface aux déclarations timides du cavalier qui, bientôt penché, appuyé même sur le dos du fauteuil où la jeune Hollandaise s’occupe d’accorder sa guitare, ébauche les aveux de son cœur, ou balbutie prudemment ses préférences, dans un langage empesé comme sa collerette et apprêté comme sa tournure.
Quelquefois le gentilhomme tient un verre à la main par contenance, ainsi qu’on peut le voir dans un des deux charmants tableaux qui appartiennent à sir Robert Peel, le Maître de musique; ou bien il fait mine d'essaver sur son violon les cordes que la colophane a rendues sonores; mais tout entier à la pensée qui l’obsède, il épie le moment de glisser entre deux morceaux quelques paroles de douceur, quelque insinuation d'amour. « Lamusique de chambre fut une révélation pour moi, dit l’auteur anonyme d’un opuscule récent1. Elle me donna le secret et en même temps l’idéal de la vie du Nord. Cette musique me redit sous forme abstraite, mais plus intime, ce que m’avaient déjà dit les tableaux d’intérieurs des maîtres hollandais. La peinture rend visibles les mystères d’une vie renfermée. Les murailles s’abaissent. Vous voyez l’homme au moment qui le caractérise; le génie du peintre lui retrouve son expression la plus complète, toute une vie en un moment; et ce que la figure ne peut exprimer, la lumière, le costume, jusqu'aux meubles habituels vous le disent. Vous voyez, vous pénétrez cet intérieur : vous saisissez tout du regard... La musique, au contraire, vous prend dans votre vie. C’est votre action, votre effort qu’elle sollicite; car elle exige une coopération actuelle pour se produire. Dans un petit appartement, où n’entre ni trop de lumière ni bruit du dehors, deux ou trois amis se réunissent, et tous trois ensemble font chanter leur âme. Ils se racontent, ils se confient le drame si tendre de leurs fugitives espérances, de leurs pressentiments, de leurs vagues tristesses. Ce ne sont souvent que lueurs, mais qu’y a-t-il de plus dans la vie que des lueurs ! »
Non, rien n’est plus fin que ces compositions de Metsu, si ce n’est le pinceau qui les fait vivre. Mais une observation curieuse à faire, c’esL qu’il est fort peu de ses tableaux où ne figure un personnage intéressant et presque essentiel chez les peintres de conversations : je veux parler du chien de la dame, de cet épagneul aux belles soies, tacheté de noir ou de feu, qui contribue à l’intelligence du sujet par le caractère de son attitude. Metsu ne manque jamais de s’en servir pour compléter l’expression de sa pensée, pour déterminer avec plus de précision la signification de son tableau. L’allure du chien s’ajoute à l’action des figures ou fait connaître ce qu’elles ne disent point. Prenons pour exemple la Femme charitable , qui provenait du cabinet de Lebrun. Nous sommes à la porte d’une maison hollandaise, dans une rue écartée; on y monte par deux degrés, un banc en fer ouvragé est ménagé sur la droite, et la maîtresse du logis s’y est assise pour prendre le frais. Un petit mendiant vient à passer, il demande une aumône que la bonne dame lui donne avec douceur et avec grâce, et pour bien montrer que ce sont là les habitudes de la maison, Metsu fait venir sur le premier plan le chien de la bonne dame, qui, accoutumé à voir les pauvres s’approcher de la porte, regarde le petit mendiant sans aucun signe de surprise, sans aboiement, sans inquiétude, de telle sorte que la générosité du personnage de Metsu est, pour ainsi dire, exprimée deux fois dans le même tableau. Composition charmante ! chef-d’œuvre de naturel et. de sentiment, sans parler de la touche, qui est vraiment exquise. La maison est environnée de verdure ; une petite rivière, ou plutôt un des innombrables canaux d’Amsterdam longe la chaussée, qu’ombragent deux rangées d’arbres, laissant voir à travers leurs branches un des clochers de la ville. Une sonnette en métal brille d’un côté de la porte, de l’autre est écrit, sur une plaque de cuivre doré, le nom du négociant qui habite la maison. Ce négociant, cette fois, c’est Gabriel Metsu lui-même qui a peint son nom sur la plaque soigneusement brunie et polie qui est clouée à l’autre montant de la porte, comme si l’artiste avait voulu nous faire entendre que cette maison hospitalière ôtait la sienne, la sienne propre.
Pour ne rien laisser échapper des charmants détails que Metsu a répandus dans son œuvre avec tant de
1 La Foi nouvelle cherchée dans l'art. De Rembrandt à Beethoven. Paris, 18ü0. Ce petit livre, plein de sentiment, est de M. Dumesnil-Michelet.
goût et de mesure, nous voulons dire ici quelques mots des cadres qui garnissent presque toujours le tond de ses tableaux de conversation. Il n’est pas d’objet mobilier, ou, si l'on veut, d’objet d'art qui ait été plus soumis aux variations de la mode. Au xvne siècle, s'il faut en croire notre aimable historien, les cadres hollandais affectaient des ornements voyants ou discrets, suivant l'importance de la peinture, ou plutôt