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vu du grand canal à Amsterdam. On ne peut rien imaginer de plus solennel. Entre le spectateur et l’incendie se succèdent plusieurs ponts couverts de monde, et la silhouette agitée de la foule s’enlève
vail sans être déjà un peu connu? Le pauvre Jacques-Philippe n’avait aucun crédit, aucun protecteur. Je me trompe : il était protégé par son activité infatigable, par l’ambition d’être quelquejour un artiste célèbre et par la certitude secrète d'y arriver.
Dans ce temps-là tlorissaient les Drevet, les Cars, les Dupuis, tes Duchange, les Cochin. Belle époque, pour la gravure que ce dix-huitième siècle! C’était à qui entreprendrait de grandes publications ornées de planches, des suites de portraits, des livres d’art, de science ou de voyages enrichis d’estampes. Les grands seigneurs qui possédaient des galeries de tableaux songeaient à les faire graver, quelques-uns pour donner plus de valeur à leur collection, la plupart pour encourager les artistes, qui étaient alors, avec les gens de lettres, les savants et les philosophes, au sommet de la société française. Lebas fut chargé de quelques planches pour le cabinet Crozat. La première fut la Prédication de saint Jean-Baptiste, qu’il exécuta
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fortement sur les sinistres lueurs qui éclatent au centre du tableau. Le vague des couleurs, l'incertitude des masses éloignées, l'indécision des formes, - de celles du moins qui ne se dessinent pas en vigueur sur le feu, — la profondeur de l'espace, tout contribue à faire paraître le tableau beaucoup plus grand qu’il ne l'est en , réalité. Les maisons d'Amsterdam rangées en perspective le long des quais, et rendues avec l'exactitude et le charme qu’aurait pu y mettre un Van der Heyden, donnent l'idée d'une ville considérable, de sorte que, dans une petite toile, le spectacle de cet incendie paraît im-
dans celle manière large, vigoureuse et nourrie de Gérard Audran, qui l'avait si fort impressionné. La Charité romaine , d'après Noël-Nicolas Coypel, et une estampe d’après Paul Yéronèse complétèrent ses débuts. Il n’étaiL pas encore passé maître, et cependant son estampe de la Charité romaine était gravée dans un bon style, bien empâtée de points dans les chairs, grassement et largement exécutée. Le travail en était conduit suivant les lois de la perspective, c’est-à-dire avec cette vaguesse qui laisse à leur plan les figures éloignées et qu'il n’est pas facile d’atteindre au moyen d’un instrument aussi précis que le burin. Coypel lut si conlenl de son graveur qu’il engagea vivement M. Crozat à doubler le prix convenu, ce qui eut lieu.
C'était un homme vif, passionné, impétueux et singulièrement prompt à se décider que Jacques-Philippe Lebas. A l’âge de vingt-six ans, comme il songeait à se marier, il vit passer dans la rue une femme à la taille majestueuse et d’une charmante figure. Il en fut frappé, l’admira, la suivit, la demanda en mariage, l’obtint, et ne sut, qu’après l’avoir obtenue, qu’elle était sans dot. Cette jeune femme s’appelait Élisabeth Durel : son mariage avec Lebas fut aussi heureux que possible, bien que traversé par quelques nuages ; mais leur union fut stérile. « Quand je me suis marié, disait souvent Lebas, j’ai fait du jeune homme, j ai donné des dentelles, des diamants, de belles robes ; le lendemain de mon mariage, je n’avais plus d'argent. Cela me rendit sérieux. Sans rien dire, j’ai pris diamants et dentelles dans la forme de mon chapeau et j’ai tout vendu. De retour chez moi, j’ai montré tout mon argent à nia femme, en lui disant : — Ma bonne amie, j’ai vendu tes parures, mais j'ai de l’argent; je vais en acheter du cuivre. Prends patience, soutiens mon courage, je ne te demande que le temps nécessaire pour graver quelques planches et les meltre au jour, et je le promets de te rendre avec usure ce dont je te prive aujourd’hui, sans que tu aies pu en jouir. — J’ai tenu parole : je me suis enfermé, j’ai pioche te cuivre. M,nc Lebas faisait son ménage et balayait elle-même son escalier. Dans très peu de temps, je me suis vu dans le cas, non seulement de lui rendre ce que je lui avais enlevé, mais encore de la faire servir et de lui procurer toutes les douceurs de la vie. » Pour acquérir cette fortune à laquelle il aspirait dans sa tendresse pour sa mère et pour sa femme, Lebas imagina de se créer un fonds de planches, ce qui exigeait des avances considérables et le forçait d’ouvrir une école. Il rassembla tous les jeunes artistes auxquels il reconnut d’heureuses dispositions. Avec un tact des plus fins, il sut discerner à quoi chacun d’eux était propre, et l’v employa et tira ainsi le meilleur parti possible de ces talents variés. Habile à manier la flatterie aussi bien que le persiflage, Lebas était un chef d’école excellent ; il encourageait les uns par des louanges calculées et reprenait les autres par d’ironiques éloges. Un jeune garçon était-il émerveillé de lui-même, Lebas le complimentait, l’embrassait avec effusion et le renvoyait charmé jusqu’à ce que le novice, désabusé par ses camarade^, se ravisât et se promit bien de ne plus s’exposer aux embrassements du maître. L’école était nombreuse : il s’y trouvait des externes et des pensionnaires, c’est-à-dire des élèves que Lebas nourrissait, logeait, instruisait gratuitement, du moins sans autre dédommagement que leur travail sur ses planches Tout en égayant la classe par des plaisanteries agréables, il donnait l'exemple de l’assiduité la plus opiniâtre, travaillant chaque jour jusqu’à cinq et six heures du soir, sans jamais se départir de cet enjouement d’esprit et de paroles qui fut un des traits les plus saillants de son caractère.
A l’aide de tant de bras, l’impatient graveur put entreprendre et mener à bien de vastes opérations, telles que les Ruines et Monuments de la Grèce, dont le texte élait'de Leroi; — les Grandes Vues de Flandre d’après Teniers ; — les Batailles et Campements de l'empereur de la Chine] — les Fêtes et Réjouissances et Illuminations de la ville du Havre lors du voyage qu’y fil LouisXV; — les vignettes pour le Bréviaire de Paris, et d’autres suites d’estampes dont quelques-unes, il faut le dire, semblaient être plutôt des affaires de commerce que des affaires d’arl. — Ces spéculalions réussirent. Lebas se vit bienlôt à la tète d’une maison puissante qui eut des relalions et des correspondants par toute l’Europe. Le commerce des gravures était inondé d’estampes portant le nom de Lebas : paysages ou tableaux d’histoire, planches de géographie ou d’histoire naturelle, feux d’artiliceet fêles publiques, décorations de théâtre, vignettes, frontispices ou culs-de-lampe pour différents livres, tout ce qui sortait de la nombreuse école de Lebas portait le nom du maître et l’adresse inévitable du marchand : .t Paris, chez M. Lebas, rue de la Harpe, maison du fayencier, à la Roze rouge. « Lebas, dit Walelet, persuadé qu’il n’y a qu’un petit nombre de connaisseurs, pensait que l’ai liste donton voit le plus souventlenom est regardé comme le meilleur, et la réputation qu’il s’est acquise a prouvé qu’il ne se trompait pas. Mais elle aurait été plus solide s’il n’eût avoué que les morceaux qu’il avait gravés lui-même ou du moins ceux qui avaient été avancés par de bons élèves et qu’il avait terminés. » Il faut toutefois reconnaître que sa touche spirituelle et piquante donnait de la vie, du mouvement et de la uràce même à des travaux médiocrement préparés. C’est enc’ore Wateletqui parle.
En matière d’art comme en toute autre, la réputation rapporte. Mmo Lebas vil s’accomplir la prédiction de son mari : l’opulence visita cette maison si modestement commencée. Mais Lebas, en véritable artiste, naturellement désinléressé et généreux, usa de sa fortune sans précaution, sans ménagement et surtout sans ordre, comme un homme qui n’a point d’enfant et qui est assuré de ne manquer jamais du nécessaire. Trop spirituel, trop vif pour s’assujettir aux règles du négoce, Lebas, s’il vendait une estampe à crédit, en prenait note sur un chiffon de papier qu’il s’empressait de perdre le jour même. S’il faisait un billet, il ne songeait pas à l’inscrire, et se ménageait le douteux plaisir d’être surpris parles échéances. Un jour qu’à son ordinaire il fut surpris de la sorte par un de ses billets, il demanda au porteur jusqu’au lendemain, et celui-ci parlant pour toute réponse de faire un protêt, Lebas se lève furieux, saisit son créancier, l’assied de
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mense. Cette fois le peintre s'est Lien gardé d'établir une lutte entre deux lumières en faisant contraster les clartés de la lune avec celles de ce vaste embrasement. Il ne lui a fallu, pour faire un tableau sublime, que le feu et la nuit. Aussi est-ce bien là le plus beau Van der Neer qui' se puisse voir. L’incendie s'y allume deux fois, dans la ville et dans l’onde émue du canal, qui ressemble à un ruisseau de feu. Les flammes s’élancent, pétillent et produisent mille effets piquants sur les vitres des maisons et partout où l’eau de l’Amstel en réfléchit les étincelles ; mais tous ces brillants détails sont habi¬
lement subordonnés, et l’ensemble présente un aspect imposant, dramatique, d’une beauté lugubre, plein de mouvement, mais aussi plein de grandeur et d’unité.
« Le feu, dit Valenciennes*, fait très bien la nuit par sa clarté qui contraste avec celle de la lune;
Jorce dans un fauteuil, le ferme à clef, sort en camisole blanche et en pantoufles et revient une demi-heure après avec de l'argent qu’il avait couru emprunter à un ami dans cet accoutrement.
La libéralité de Lebas fut inépuisable et prit toujours des formes délicates; elle s’exercait particulièrement envers les artistes. Étant allé voir un paysagiste connu, nommé Lacroix, il le trouva malade et gêné. Après avoir pris congé de lui Lebas revint le jour môme, feignant d’avoir oublié quelque chose, chercha quelque temps dans la chambre et se retira laissant un rouleau de louis qu’il avait déposé en cachette. Lacroix rétabli va voir Lebas et parle de sa dette d’argent et
1 Eléments de perspective pratique à l’usage des artistes, suivis de réflexions et conseils à un élève sur la peinture et particuliérement sur le genre du paysage, par P.-R. Valenciennes, peintre, etc. Paris, an VIII.
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mais ce qui est encore essentiel, pour obtenir des effets piquants, c'est de peindre de l'eau. Sans eau, le. paysage est mort, surtout la nuit. Les grande? masses tranquilles procurent la réflexion admirable de la lune et celle des Ceux naturels ou accidentels que l’on place dans un tableau, comme les éruptions volcaniques, les flambeaux, les incendies... Cependant, si l'éruption ou l’incendie est trop considérable, l'effet du clair de lune disparaîtra, et dans ce cas, sa lumière ne sera qu'accessoire Il la clarté du feu que l'on voudra représenter. Il y a plus de charme à laisser dominer la lune, et à n'employer le feu que comme lumière secondaire. » Ces réflexions sont fort sages, et l’on pourrait croire quelles font la critique de certains tableaux de Van dcr Neer, si l'écrivain, quelques lignes plus liant, ne disait de cet excellent paysagiste: « Van der Neer n'a presque peint que des clairs de lune: aussi les a-t-il rendus avec un charme, une transparence de tons et une chaleur de teintes qui
surtout de sa dette de reconnaissance : <. .te 110 sais vraiment ce que vous voulez me dire, » répond le graveur, et il change a de conversation.
Après avoir mis au jour les Œuvres de miséricorde, l'Enfant prodigue, le Chimiste, la Roudiniére et autres sujets d’après Teniers, dont on peut dire que ce sont de véritables chefs-d’œuvre (je parle des gravures), Lebas fut contraint, comme il le racontait lui-même, d'abandonner la manière d’Audran, cette belle et chaude manière qui faisait sentir jusqu’aux empâtements de la peinture, pour s'en créer une autre plus expéditive et plus analogue aux goûts du public. Ce fut une faiblesse que cette concession, et d’autant plus que Lebas n’avait pas même la nécessité pour excuse et que d’ailleurs il appartenait à un artiste aussi supérieur de former le goût du public loin de le subir. Mais, par un bonheur inespéré, Philippe Lebas, en changeant de manière, en prit une qui est encore charmante, bien que plus superficielle. Avant lui, on ne s’était servi de la pointe sèche (c’est-à-dire de la pointe agissant sur le cuivre nu) que pour quelques demi-teintes légères, et encore fort rarement. Rembrandt seul avait fait usage de ce procédé avec son génie ordinaire. Lebas employa ce genre de travail et le perfectionna au point de gravera la pointe sèche des ciels entiers, quelque colorés qu’ils fussent, et même de rendre ainsi les ombres de ses figures en réunissant, quand il le fallait , une vigueur inattendue avec une propreté sans monotonie et sans raideur.
La pointe sèche est de toutes les manières de graver celle qui traduit le mieux le sentiment du graveur. Elle eslentre ses mains comme le crayon sous les doigts du dessinateur. A l’abri de tous les caprices qui, dans les morsures de l’eau forte, peuveut déranger plus ou moins l'intention de l’artiste, la pointe sèche, par son mouvement, ses souplesses, ses nuances de légèreté ou d’énergie, exprime parfaitement la volonté du graveur, sa façon de comprendre et de sentir, son individualité enfin. Maniée par Lebas, la pointe sèche a fait merveille. Elle a eu des accents imprévus, des inflexions pleines d’élégance et de grâce, et, si j'ose le dire, des traits d’esprit. Cette manœuvre, dont il étail presque l’inventeur1, Lebas sut l'approprier à ces agréables gravures d'après les maîtres flamands, hollandais et français, qui, par leur variété et leur nombre, étonnaient les amateurs et les enchantaient. C’étaient des paysages de Teniers ou de Ruysdaël, des pastorales de Berghem, ses Quatre Heures du jour, des halles de cavalerie de M'ouwermans, sa Chasse à l’Italienne, son Pot au lait ; c’étaient des paysanneries d’Ostade, par exemple son Ménage hollandais ; c’étaient des scènes familières de Chardin, des conversations galantes sous les galantes balançoires de Lancret; c’étaient la Fraîche matinée de Karel Dujardin, le Point du jour de Van de Velde ; des Paysages et des Marines du grand Claude, des Ports de mer de Joseph Vernet.
A chacun de ces maîtres Lebas conserve son caractère. II fut libre eL spirituel avec Teniers, maniéré avec Lancret, piquant avec Berghem et Dujardin, moelleux comme Van de Velde, fondu coranieWomvernians; il imita la netteté, la fermeté de Chardin ; il rendit ce qu’on appelait alors le fouillis de Boucher, et le fit certes plus agréable en son estampe qu'il ne l'était dans le tableau du peintre. Il grâvaenfin d'après Claude deux des chefs-d’œuvre du Louvre, l'Ancien Port de Messine et la Récompense villageoise. Il s’y montra peut-élre moins grand et moins large que Woolelt; mais il est remarquable qu'il crut devoir tempérer, celle fois, l’habituelle coquetterie de sa pointe, qu’il mit beaucoup de style dans sa manière et atteignit à une belle harmonie, sinon à l’intensité d'effet que Woolett avait obtenue.
Les cinq cents pièces gravées par Lebas — chiffre énorme et à peine croyable, quand on songe qu’il s’agit de pièces gra-. vées au burin et à la pointe sèche — ne l’empêchèrent point de se livrer aux plaisirs, de cnltiver le monde et d’y briller par son caractère enjoué et son esprit. Celte humeur aimable se conciliait en lui avec un très vif sentiment de Indignité des arts et de sa dignité personnelle. M. ilecquet, son ami, en cite plus d’un exemple. Une dame de la cour, d un rang distingué, le pria de donner des leçons à son fils, en ayant pour lui beaucoup de ménagements. Lebas y consentit; mais, s’étant aperçu dès les premières leçons qu’on le faisait attendre et que souvent le jeune seigneur ne paraissait que pour donner à son maître un cachet payé très chèrement, il eut bientôt pris son parti, car il étail trop fier et trop délicat pour recevoir un argent qu’il ne gagnait point. Ayant avisé un jour dans l’antichambre un laquais d’une figure heureuse, il se lit annoncer par lui dans l’appartement de la mère de son élève : « Madame, dit-il en entrant, je viens vous prier de permettre, quand M. le... ne sera pas en étal ou en disposition de prendre sa leçon, que je la donne à ce jeune homme fil montrait son introducteur) ; je ne perdrai pas mon temps de la sorte, ni vous, madame, votre argent ; et comme votre
1 Corueille Béga s’étaitservi quelquefois delà pointe sèche, particulièrement dans l’estampe du Paysan d sa fenêtre. Mais ni lui, ni Rembrandt n’avaient usé de ce procédé pour les parties claires, et ue l’avaient guère employé que pour estomper certaines parties de leurs eaux-fortes et produire ces demi-teintes sourdes qui font disparaître la transparence du papier et que 1 ou admire, par exemple, daus la Pièce di cent florins.
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font le plus grand plaisir. Ses eaux sont limpides et profondes, et d'une planimétrie étonnante. Enfin, c est le peintre de paysages qui a le mieux senti et rendu cet effet de la nature. »
Un homme qui n aimait que le silence et la nuit, qui se plaisait à peindre les élégies de la lune et préférait la campagne lorsqu’elle était couverte de glace ou mollement éclairée par de poétiques lueurs, un tel homme, disons-nous, devait vivre et demeurer obscur. Il n'est donc pas surprenant qu on ne connaisse rien de sa vie privée, de ses habitudes, ni de ses commencements comme peintre.
Quelques-uns ont pensé qu’Albert Cuyp avait été son maitre; mais cela n’est guère vraisemblable, si l'on se rappelle qu'Albert Cuyp a mis souvent des ligures dans les paysages de Van der Neer. Or,
laquais prendra sa leçon plus souvent que son maître, il en profitera probablement davantage et sera bientôt à même de lui en donner suffisamment pour ce que M. le... parait vouloir apprendre et ce que vous-même semblés désirer qu'il apprenne. » La proposition de Lebas fut reçue comme il s'y attendait, et le maitre prit ainsi congé de son noble élève.
Peu d années avant sa mort, un grand seigneur lui ayant prêté un tableau pour le graver, Lebas, quand la planche fut terminée, demanda au propriétaire de l'original la permission de lui faire hommage de l’estampe par une dédicace. Sur ce qu’on lui répondit que la permission lui était accordée à la condition qu'il n’en coûterait rien au dédicataire : ,, Je ferai présent [à. monseigneur, dit Lebas, du droit de se dire le protecteur des artistes, et je lui donnerai mon estampe encadrée à ses armes avec une douzaine d'épreuves pour titres. ,, Hautain avec les grands, Lebas était charmant avec ses amis et ses égaux. En leur compagnie, il faisait bon marché de son obscure naissance, et s’il lui arrivait de critiquer la perruque d'un visiteur ou les cheveux d'un portrait, il ne manquait pas d’ajouter gracieusement : .< Je m'y connais; je suis fils de maître. »
Le portrait n’était pas te genre de Lebas; il y fut en générai assez faible. Celui du peintre Cazes, qu’il exécuta pour sa
il est peu conforme aux usages que le maître, au lieu de prendre son élève pour aide et pour collaborateur, devienne lui-même le collaborateur et l'aide de son élève, c'est-à-dire qu'il consente à
embellir, par des accessoires, les ouvrages d'un de ses disciples. Quoi qu’il en soit, et sans nier
qu’Albert Cuyp ait été, à la rigueur, le maître possible de Van der Neer. nous pensons que ce
paysagiste fut séduit par les ouvrages d’Elzeimer, qu’avait apportés en Hollande un gentilhomme d’Utrecht, le comte Palatin, Henri de Goudt; qu’il adopta, pour les continuer, les traditions de cet infortuné peintre; que l’étude, enfin, et l'amour passionné de la nature firent le reste. Il est remarquable, au surplus, que des historiens hollandais, vivant dans le pays même où florissait Van der Neer, et écrivant de nos jours, n’aient trouvé, après deux siècles, rien de nouveau à nous apprendre sur leur compatriote. Depuis Houbralten, qui assure qu’Arnould Van der Neer, dans sa jeunesse, avait
réception à l’Académie en 1730, ne méritait cependant pas l’accueil qu’on lui lit. C’était l’usage dans ce temps-là d’exiger que les candidats qui se présentaient pour être agréés dans la classe des graveurs lissent deux portraits d académiciens» dont les planches acceptées comme morceaux de réception restaient la propriété de l’Académie. Lebas se mil sur les rangs et envoya les deux portraits de Jacques Cazes (d’après Aved) et de Robert le Lorrain (d'après Drouais). Mais Lebas vit échouer sa candidature moins encore par les défauts de son burin que par les imprudences de sa langue. Quelques propos légèrement lancés par lui sur un membre de l’Académie furent répétés à celui-ci par un ami officieux, comme il s en trouve toujours, de sorte que, le jour du jugement, notre académicien lit une amère critique de la planche de Lebas et se trouva par hasard muni d’un burin pour indiquer les retouches nécessaires. Au dire de ce juge impartial, la gravure présentée avait trop de défauts, et c’était bien de l’outrecuidance à M. Jacques-Philippe Lebas d'avoir dit la veille à ses élèves : « Messieurs, vous serez reçus demain à l’Académie. » Lebas fut donc refusé, mais non sans les plus vives protestations de la minorité. Dumont le Romain s’emporta même jusqu a dire qu'il fallait mettre, pour voir, un porte-crayon dans la main de Lebas, et qu’assurément aucun de ces messieurs ne dessinerait mieux que lui.
Ce ne fut que treize ans après cet échec que notre graveur se présenta de nouveau. Celle fois l'Académie se départit de ses usages en faveur de Lebas, et, au lieu de deux portraits d’académiciens, on lui donna pour être gravé le joli tableau de Lancrel, la Conversation galante. Vous connaissez l'estampe : elle est admirable. Que d’éclat, de fraîcheur, de transparence! On dirait qu’elle esL faite du premier coup, sans repentir, sans fatigue, comme doit l’être une image du plaisir. Ces arbres, un peu fantastiques, que Lancret avait transplantés des jardins de Walteau. Lebas sut les peindre hardiment avec sa pointe comme le peintre les avait massés et enlevés à coups de brosse.
Reçu en 1743 à l’unanimité, Jacques-Philippe Lebas obtint l’année suivante le brevet de graveur du cabinet du roi. En 1771, il fut élu conseiller du roi en son Académie et substitué à la pension de 500 livres accordée par Louis XV à Laurent’ Cars, qui n’avait pas eu le temps d’en jouir. 11 n’en fallait pas davantage pour signaler Lebas à la faveur des étrangers. Le prince régnant des Deux-Ponts, le roi de Suède l’attachèrent à leur maison comme graveur et lui en donnèrent le titre. ...
On accusait Lebas, non sans raison, d’exécuter ses planches de la même façon qu’on peignait autrefois les éventails, c'est-à-dire avec le concours de plusieurs artistes rompus à une des spécialités du genre : les uns faisaient les tètes, les autres les draperies, les autres le paysage. Cela était vrai pour un grand nombre de planches auxquelles Lebas mettait sa double signature de graveur et do marchand. Lui -même, il faut le dire, gémissait de cet usage, dont il était loin de se regarder comme l'introducteur, et il cherchait à en corriger les mauvais effets en appliquant successivement ses élèves aux diverses parties de l'art. Du reste, il avait assez de tact pour démêler leurs aptitudes particulières et ne leur proposait pour modèles que les maîtres qu’on peut imiter sans péril, leur rappelant ces vers du fabuliste :
L’exemple est un dangereux leurre :
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
Pendant tout le cours de sa vie, Lebas eut les relations les meilleures avec les artistes, les savants et les gens de lettres. M de Voltaire, auquel Mme Lebas avait fait demander des billets d’amphithéâtre pour la première représentation de Mcrope, lui envoya des billets de première loge, disant qu'il devait bien cet hommage à un de ses confrères. Lebas fut également lié avec les peintres de son temps, surtout avec Chardin, d'après lequel il grava ces quatre pièces, qui sont aujourd’hui si recherchées : la Toilette du malin , la Bonne Education, l'Ecole de dessin, l'Econome. Un jour qu il était allé rendre visite à son ami Chardin, il le trouva dans son atelier devant un lièoremort qu'il venait de peindre : « Je voudrais bien, dit-il, avoir ce tableau; mais je n'ai point d'argent. - On peut s'arranger, répond Chardin. Tu as une veste qui me plaît fort. - Va pour la veste, ■■ s'écrie Lebas, et à l'instant il se déshabille, quitte sa veste, remet son habit et emporte
le tableau. ... .
Au nombre des amis du graveur, il faut citer aussi Cochin, qui, avant d’être l’ami de Lebas, avait été son eJeve ou du moins son collaborateur. Longtemps Cochin était allé travailler chez Lebas tous les malins à l’insu de son père, auquel il laissait croire qu’il commençait sajournée lorsque déjà il avait gagné son petit écu pour deux heures de U axai . us tard, Cochin le fils se fit un nom dans la littérature en écrivant sur les arts. 11 avait acquis une grande influence, un nom puissant. Quand il fut question de grav.er les Ports de France que Vernel venait de peindre pour le roi, Cochin en fut chargé; à son tour, il les confia tous à Lebas, se réservant de retoucher les planches et d’en partager les benelices.
ARENT ou ARNOULD VAN DER NEER (1015).
é\.i major chez les seigneurs Van Arkel, il faut croire qu'aucune découverte n'a été faite touchant la vio d’un peintre si connu par ses tableaux. En effet, M. Immerzell, dans le livre qu'il a publié, en 1843, en hollandais, et qui a pour titre : la Vie et tes Ouvrages des Peintres hollandais et flamands , s'est borné à dire sur Van der Neer : « Quelques auteurs étrangers placent l'année de la naissance de cet artiste en 1019, quelques autres en 1013, et celle de sa mort en 1683. Avec Huber1, on peut admettre que le temps où il tlorissait répond à l'année 1000. Ces mêmes auteurs, Pilkington et