‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 113 sur 136 · GO VE RT FL INC K · texte numérisé non relu

GO VE RT FL INC K

D’après certaines peintures de Govert Flinck, il serait bien difficile de croire qu'il fut l’élève de Rambrandt ; il en est d'autres, au contraire, qui sont des pastiches trompeurs de la manière de ce grand maître. Une telle incertitude, une mobilité si grande ne se rencontrent guère chez les artistes qui ont apporté en naissant une vocation prononcée. Toutefois, s’il faut en croire les biographes hollandais, jamais inclination ne fut plus vive que celle de Flinck pour la peinture. Né à Clèves le 25 janvier 1015 (comme le prouve un jelon de funérailles conservé au Cabinet des médailles, à la Haye), Flinck appartenait à une famille de riches bourgeois qui pensait qu’on ne pouvait cultiver les arts sans déroger. Son père, trésorier de la ville, le destinait au commerce des soieries ; mais il ne put vaincre la répugnance de Govert pour le négoce ni son désir dêlre peintre. Un prédicateur anabaptiste, Lambert Jakobsen, de Leeuwarden en Frise, qui était aussi un bon peintre, étant venu à Clèves pour y prêcher l’Évangile, Flinck le père fut édilié de son éloquence et comprit que la peinture n’était pas incompatible avec la dignité humaine.

2 ÉCOLE HOLLANDAISE

Jakobsen, connaissant la vocation de Govert, plaida la cause de ce jeune homme auprès du père, qui, une fois converti au respect de l'art, choisit pour maître à son fils Jakobsen lui-même. Flinck alla donc étudier à Leeuwarden, et il eut là pour condisciple Joseph Bâcher, avec lequel il se lia d'amitié. Quand ils eurent acquis l'un et l’autre un peu de talent, ils se rendirent de compagnie à Amsterdam, et ils se lirent les élèves de Rambrandt, dont l’école avait déjà de la célébrité. A quelle époque y entrèrent-ils ? Ce dut étre vers 1(135 ou 1630, au plus tard. 11 existe, en effet, un portrait de jeunehomme peint par Flinck, dans le goût de Rembrandt, et daté de 1637 '. Frappé de la manière de son nouveau maître, il en apprit bientôt les procédés, il en chercha les effets, et devint si habile à les imiter, surtout dans le portrait, que souvent ses peintures passaient pour être de Rembrandt ; et ce qu il reproduisait le mieux, ce n'était pas la manière finie par laquelle Rembrandt avait débuté, c'était cette peinture heurtée qui ne se débrouille et ne s’achève qu'à distance, parce que les touches en sont si fièrement appliquées et juxtaposées, qu elles ont besoin, pour s’harmoniser, de l’interposition de l’air ambiant. Nous avons vu au musée d'Amsterdam le tableau de Jacob recevant la bénédiction d'isaac. C'est un morceau tout à fait rembranesque, plus expressif que ne l'aurait fait Van Eeckout, aussi beau d effet qu aurait pu le concevoit Ferdinand Bol. L'Isaac de Flinck est un vieillard vénérable, mais dont la figure n'a rien de banal, rien du modèle à barbe. Tout en bénissant Jacob, qui a mis des gants pour le tromper et qu'il prend pour Ésaü, le patriarche tàte les mains de son fils, et son attitude, sa physionomie, son geste expriment le doute naturel aux aveugles. La malice de Jacoh, la joie et l'émotion de Rébecca sont aussi très bien rendues, si bien qu’on n’a pas besoin de se rappeler la Bible pour voir ce que le peintre a voulu représenter. C'est en cela surtout qu'il s’est, montré le digne élève de Rembrandt, plutôt que dans le choix bizarre des costumes, car il va sans dire que le vieillard est vêtu à la polonaise, c’est-à-dire d’une de ces houppelandes fourrées, à brandebourgs, donl Rembrandt aimait le décousu pittoresque.

En exécutant ses pastiches, Flinck obéissait à l'influence irrésistible du maître, et il faisait violence a son propre tempérament, qui le portait plutôt à une manière sage, fondue et discrètement libre. Il se modifia donc dans ce sens, et sa peinture devint une sorte de compromis entre Rembrandt, qu'il admirait toujours, et Van der Helst, dont le faire sobre, clair et précis, commençait à le charmer. Ce changement élait de nature à plaire en Hollande, où l'on préfère le fini en toutes choses, et où l'on aime à examiner les tableaux de près. Les succès de Flinck étaient d'ailleurs tout préparés par ses relations de famille, car il avtiit de riches parents à Amsterdam, et par sa fortune. En 1642, il était déjà en réputation, et ce qui le prouve, c'est qu'il lut choisi pour peindre les quatre chefs du tir des arquebusiers, dans un tableau qui devait orner la grande salle de leur confrérie (Klovcniers doelen). Ces personnages sont représentés assis à une table et recevant le châtelain du doele, qui leur présente une corne àboire précieusement montée en argent. Trois ans plus tard, en 1645, Flinck fut chargé d'un autre tableau d’arquebusiers (doelenstuk) qui se voit aujourd'hui à l’hôtel de ville d’Amsterdam, ainsique le précédent, et qui renferme douze figures. En peignant ces grands morceaux, Govert Flinck conservait encore quelque chose de la manière grande et large de Rembrandt, et, sans imiter la brusquerie de ses touches, comme il l’avait fait au commencement, dans son ardeur de novice, il reproduisait de son mieux l'exécution solide du maître, ses ombres profondes, la franchise et la tenue de ses effets.

Le dernier des deux tableaux, celui de 1645, passe pour le chef-d'œuvre de Govert. llesl, toutefois, moins important et moins célèbre que la peinture qu'il lit en 1648, à l’occasion de la paix signée à Munster entre les Provinces-L'nies et l'Espagne, cinq mois avant le fameux traité de Westphalie. Ce mémorable événement nous a valu plusieurs des plus belles œuvres de l’école hollandaise : la paix de Munster , de Gérard Terburg, une des grandes petites merveilles de l'art, et deux toiles qui, par leurs proportions et leur caractère, sont doublement historiques, le Banquet des Arquebusiers , de Van der Helst, et la Fêle des Gardes civiques , de G. Flinck. C'est au musée d’Amsterdam, non loin de Van der Helst et de Rembrandt, que figure la Fête des Gardes civiques. Ce sont des arquebusiers qui se sont réunis devant la maison du tir pour complimenter leur

1 Ce portrait a été gravé par Georges-Frédéric Schmidt, en 1785, et il porte le n° 125 dans 1 œuvre de ce graveur.

G 0 V E H T FLINCK (1615). 3

commandant, Jean Huidekoper, seigneur de Maarsseveen, et qui tirent leurs arquebuses ou allument des leux de joie. La scène se passe en plein air et se divise en deux groupes, dont l’un, composé de huit personnages, semble sortir de la maison et s'en détache par le costume noir du commandant et du porte-enseigne, par les plumes blanches de leurs chapeaux et la soie blanche du drapeau de la compagnie. L’autre groupe s’enlève en vigueur sur le ciel; le plus apparent des onze militaires qui le composent, le lieutenant Frans van Waweren sans doute, est aussi en habit noir galonné d’or, avec une écharpe bleue en bandoulière et des bas blancs. 11 porte une pertuisane de la main gauche et, tenant de l’autre son chapeau à plumes blanches, il adresse la parole au commandant Huidekoper, qui est au pied du perron. Ces deux groupes, quoique très distincts, sont adroitement reliés entre eux par la ligure d'un arquebusier qui se baisse pour ajuster line de ses grandes bottes, et qui a, auprès de lui, un beau lévrier. Les noms de tous les arquebusiers

sont inscrits au bas en lettres d’or, et, parmi ces noms, on remarque celui de l'artiste lui-même, car il s’est représenté derrière le premier groupe, debout et couvert. Sa physionomie est fine, douce et distinguée, elle répond parfaitement à l’idée que l'on doit se faire de son talent. Chez lui, la fierté de Rembrandt est adoucie et affaiblie par un tempérament délicat, et, d'un autre côté, la manière de Vander Helst, si lucide, si ferme en sa prose, est réchauffée, dans l’œuvre de Flinck, par un reflet de la poésie de Rembrandt. Govert n’a pas cette magie de son maître qui enveloppe et fusionne les parties dans le tout; il n’a pas non plus cette puissance de détail, ce talent prodigieux de modeler une à une des ligures dont chacune, prise à part, est une merveille de vérité ; mais, placé entre les deux grandes influences de son temps, il les concilie avec assez de bonheur, mariant le sentiment du détail à un suftisant respect de l’ensemble, et les mâles rehauts de Rembrandt à la froide mais charmante précision de Van der Helst.

Le 24 janvier 1652, Glinck devint bourgeois d’Amsterdam; quatre ans après il épousa Sophie Van der Hoeven, dont le père était directeur de la Compagnie des Indes-Orientales, à Rotterdam. C’était un riche mariage : aussi le peintre put-il donner alors une libre carrière à ses goûts d’amateur. A l’exemple de

ÉCOLE HOLLANDAISE

Rembrandt, il se composa une collection d'objets d’arts et de curiosités, l'orna de figures moulées sur les plus belles antiques, et, comme Rubens, il les rassembla dans une rotonde éclairée par le haut. Entre ces figures étaient suspendues toutes sortes de costumes et d’armes; la chambre était tendue de tapisseries de velours galonné d’or, provenant de l’ancienne cour du duc de Clèves. « Ces tapisseries, dit M. Schelléma, lui avaient été données par Willem, fermier électoral de Brandeburg et duc de Clèves, près duquel il était en haute faveur. Flinck fit divers tableaux pour ce prince, dont il peignit aussi le portrait. Jean Mauritz, de Nassau, d’abord slathouder du pays de Clèves, plus lard feld-maréchal de cet État, lui prodigua pareillement des témoignages d'une sincère affection. Lorsqu’il venait à Amsterdam, il allait d'habitude visiter l'artiste et même dîner chez lui. » Flinck était aussi en rapports de familiarité avec les bourgmestres Koruélis et Andries de Graaf, avec les poètes Vondel et Vos, qui l'ont célébré dans leurs poésies, avec le receveur Uytenbogaard, si connu sous le nom de Peseur d'or; enfin, avec les é ch e vins Pierre et-Jean Six, dont le dernier fut depuis bourgmestre, et a été rendu fameux dans l’histoire de l'art par l’amitié de Rembrandt. Les collections que possédait Flinck eurent une fâcheuse influence sur son talent: à force de regarder les gravures étrangères, il voulut s’élever au style italien, et, tandis que Rembrandt admirait tous les grands maîtres sans en imiter aucun, Govert changea une dernière fois de manière. Ce fut une malheureuse idée : avec l’éducation qu'il avait reçue, et dans le milieu où il vivait, mieux valait cent fois s’inspirer directement delà nature que d'adopter tardivement un style qui ne pouvait produire que des fruits bâtards. A cette période de sa vie appartiennent les œuvres de Flinck qui ornent encore le Palais-Royal sur le Dam, c’est-à-dire l’ancien hôtel de ville. Le roi Salomon demanda?it à Dieu la sagesse, et Marcus Curius Dentatus refusant les présents des Samnites : tels sont les sujets de ces deux peintures. Les convenances du costume , toutes 'les lois secondaires de l'art y étaient bien observées, mais il y manquait ces qualités généreuses qu’une étude naïve de la nature avait développées ctque le peintre avaient perdues dans la poursuite impossibledu style.

Au mois de novembre 1G50, les bourgmestres d’Amsterdam lui demandèrent douze tableaux pour la grande salle de l’hôtel de ville, avec cette stipulation qu’il en livrerait deux chaque année, au prix de mille florins chaque. Flinck en commença les esquisses, mais, au mois de février 1660, il fut surpris par une maladie violente qui, en peu de jours, l’emporta. 11 laissait un fils nommé Nicolas-Antoine, qui fut un fort mauvais peintre, mais un habile connaisseur et un curieux.

Page 1