‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 116 sur 136 · NÉ F. N 1GI7, MORT VERS · texte numérisé non relu

NÉ F. N 1GI7, MORT VERS

Un homme qui aime la peinture, qui en parle avec feu et qui s’y entend fort bien, M. Achille Rieourt, fondateur du journal l’Artiste, entra un jour dans l’atelier d’un peintre de nos amis, où se réunissaient habituellement beaucoup d’artistes, d’écrivains et d’amateurs. Il y avait là Gavarni, Gigoux, Barye, Théodore Rousseau, Français, Thoré , Théophile Gautier, Préault, Adrien de Longpérier, M. de Madrazo, qui est aujourd’hui directeur du grand musée de Madrid, le jeune de Lemud, et le vieux Granet dans un coin, son bonnet de soie noire sur les yeux. « Messieurs, dit brusquement Rieourt, comme pour faire suite à une conversation commencée ailleurs, je demande à vous tous quel est le plus fort des. paysagistes, en parlant des anciens, bien entendu, car j’excepte les vivants. Tout le monde se mil à crier à la fois : Claude Lorrain ! Ruysdael! Ruysdael!

K COL K HOLLANDAISE

Quelqu’un lança le nom d’IIobbema (il était peu connu en France, il y a quinze ans); on laissa tomber la motion. « A mon sens, dit un autre, le plus fort est Isaac Ostade. Encore en ai-je peu vu, mais ceux du Louvre!... » Colle ouverture inattendue fit sensation. Plusieurs avouèrent qu’ils n'avaient pas assez pris garde aux paysages d'Isaac Ostade, pour se prononcer aussi résolument. Mais ce mot, échappé à un des plus compétents de la compagnie, ne fut pas perdu. Quinze ans ne l’ont pas encore effacé de notre mémoire.

Ce n'est mièrc que vers la fin du dix-huitième siècle qu’ Isaac Ostade commença d’être apprécié en Europe. Soit que son nom eût été éclipsé par la grande réputation île son frère Adrien, soit qu’il n'eût pénétré dans notre pays aucun de ses beaux ouvrages, ce peintre admirable demeura fort longtemps inconnu parmi nous, ou pour mieux dire méconnu. Le bonhomme Descamps, dans son livre publié en 1754, consacra ces trois lignes à Isaac Ostade : « On juge par ses tableaux, qui sont bien inférieurs à ceux île son frère, qu’il l’aurait peut-être surpassé, s’il eût vécu autant que lui. >. Ces trois lignes firent l’opinion des amateurs pendant plus de vingt ans, et pour le dire en passant, l’auteur était d’autant moins pardonnable de traiter ainsi un paysagiste du rang et de la force d'Isaac Ostade. qu’ayant voyagé lui-même dans les Pays-Bas, il avait dû voir de ses yeux des tableaux qui méritaient assurément une appréciation moins légère et, comme dit Brantôme, un peu plus d'écriture. 11 esl juste, de dire que Gcrsaint, dans son Catalogue du cabinet de Lorangère , avait émis le premier cette opinion, qui, dans la bouche d’un aussi habile connaisseur, avait beaucoup de poids; mais il est évident que Gersaint n’avait comparé que les paysanneries d’Isaac avec celles de son frère aîné, et la preuve c’est qu’il ajoute ; « Il y a de ses tableaux qu’on veut quelquefois faire passer pour être d’Adrien. » Si Gersaint eût estimé Isaac dans sa manière propre, c’est-à-dire en tant que paysagiste, il se fût exprimé autrement; cela est certain. Le premier qui rendit publiquement justice au rare mérite de ce peintre fut le savant Lebrun. Voici comment cet expert célèbre parle d'Isaac Ostade, dans une des trop courtes nolices de sa Galerie des peintres flamands, allemands et hollandais :

„ qu0; qU’en , lisent les écrivains, Isaac Ostade fut aussi habile que son frère. Ce qui l’a fail » longtemps négliger, c’est qu’on lui attribuait des tableaux médiocres d’artistes étrangers, peints » dans le genre qu’il s’était choisi; mais un tableau de lui venant de M. de Clioiseul et maintenant „ c],e2 ie duc de Coigny, fit ouvrir les yeux et lui réunit tous les suffrages. Alors seulement on ,1 commença à apprécier à Paris le mérite de cet habile artiste trop longtemps méconnu. Los effets „ du soleil y sont rendus avec tant do vérité, qu’ils font presque illusion : sa touche est d’une grande » finesse. Depuis, plusieurs autres productions ont concouru à établir sur des fondements solides la „ réputation de ce peintre. M. de Noailles possède un tableau de lui qui fut porté à 17,000 livres, à » la vente de M. Randon de Boisset Il paraît certain qu’Isaac mourut jeune. Ses ouvrages sont » plus rares que ceux de son Irère. »

Plus jeune de sept ans, car il était né à Lubeck vers 1617 , Isaac fut naturellement l’élève d’Adrien. Il débuta par faire, comme lui, des conversations de paysans au coin du feu, des intérieurs de tabagie, des querelles et des combats de buveurs dans les estaminets hollandais. Bien qu’il les touchât avec beaucoup d’esprit, il ne laissait pas de les peindre d’un ton rembruni et dur, et c’esl pour cela que des amateurs qui ne. connaissaient pas sa seconde manière lui firent cette réputation d’infériorité qui s’est longtemps attachée à son nom. On vit reparaître dans les premiers tableaux d’Isaac la difforme population à jamais illustrée par la bonhomie d’Adrien Van Ostade et par l’esprit de Teniers. Mais si les magots sont tolérables en peinture, c’est seulement à la condition d’être franchement magots. L’extrême laid, quand il est reproduit naïvement ou interprété avec génie, peut devenir un élément pittoresque, par la raison que tout ce qui a du caractère est susceptible de nous intéresser et a droit de trouver place au moins dans les régions secondaires de 1 art. Or, les paysans d Isaac Ostade sont plus civilisés que ceux d’Adrien, et partant moins curieux à voir et moins pittoresques. G? sont des laideurs un peu corrigées, des monstres humanisés dont les jambes ne sont pas si

1 Lebrun commet ici une erreur. Le tableau d’Isaac lut adjugé à la vente Randon île Boisset, dont nous avons sous les yeux le catalogue, pour la somme de l i,!»9 francs III sous.

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