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ANTOINE MORE ou ANTONIO MORO
Nf. EN 1519. — MORT EN 1588.
Elève de Jean Selioorel et né à Utrecht, Antoine More appartient bien à la Hollande; mais il faut convenir qu'on n’en serait pas averti en voyant ses magnifiques portraits. On se croirait plus volontiers devant un peintre espagnol qui aurait appris son art à Venise. Et quel peintre! il semble parfois qu’il est supérieur à son œuvre, qu'il la dédaigne et la dépasse, tant il est fier, tant la bravoure du praticien est. dominée en lui par la hauteur du gentilhomme, tant l’exécution, si belle qu’elle soit, est primée par le caractère du personnage représenté, par l'expression de la pensée qui l’anime ou du tempérament qui le fait vivre. 11 nous souvient qu'étanL à l’exhibition des Trésors d'art, a Manchester, en 1857, nous fûmes saisi ou plutôt ravi d’étonnement à la vue des portraits d'Antoine More, qu’on y avait exposés pourtant pêle-mêle avec tant d’autres trésors. Rien ne faisait pâlir ces peintures, ni les maîtres du Midi, ni ni les portraits du grand Titien, ni les têtes si profondément pensives d’Holbein, ni
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ces Flamands primitifs jusqu'alors si peu connus et qui firent à Manchester une apparition si éclatante, ni enfin les éblouissantes figures de Rubens. Au contraire, les toiles d’Antoine More subordonnaient la plupart des peintres, d'ailleurs excellents, qui l'entouraient, tels que Fourbus, Mirevelt, Van Orley et JoostVan Cleef lui-même. On le voyait précéder Van Dyck et annoncer Velasquez. A partir de cette époque, le peintre hollandais a considérablement grandi dans notre opinion et dans celle de tous les amateurs qui pensaient le connaître parfaitement d'après le Portrait d’homme et le fameux Nain du Louvre. Nous sommes donc heureux de n'avoir pas écrit dans ce livre la notice de More avant d'avoir vu ses véritables chefs-d’œuvre.
Les biographes ne sont pas d’accord sur les dates, au sujet d’Antoine More. D’après Van Mander, il serait mort en 1581 , à 1 âge de cinquante-six ans, ce qui porterait la date de sa naissance en 1525. Mais celte date est peu vraisemblable, car il est certain que More peignait à l'Escurial, en 1542, le portrait de l’infant, fils de Charles-Quint, depuis Philippe IL et il est peu probable qu'un garçon de dix-sept ans ait eu déjà le crédit et le talent nécessaires pour être sur un tel pied à la cour d’Espagne. La date de 1519, donnée par Pilkington, nous semble la plus raisonnable, et nous la suivrons en l'absence de tout document authentique. Schoorel, avons-nous dit, lorsqu'à son retour de Jérusalem il s'étabiit à Utrecht, fut le maître d’Antoine More; aussi les premières œuvres de son disciple sont-elles marquées de l’empreinte de cette naïve sécheresse de contour, de ce naturalisme délicat et intime, mais un peu étroit, qui est commun à tous les peintres du Nord, demeurés fidèles à la manière gothique jusqu’à la fin du seizième siècle. En Angleterre, on le confond souvent avec Holbein, auquel pourtant il n'a ressemblé qu'un instant, et de loin.
Il n'avait guère que vingt ans quand il entra au service de l'empereur Charles-Quint, auquel il fut présenté par l'évêque d’Arras, depuis cardinal de Granvelle. En 1542, il se trouvait à la cour de Madrid, chargé de faire le portrait de Philippe, héritier présomptif de la couronne d’Espagne *. Le fils de Charles-Quint était fiancé à Dona Maria, infante de Portugal. More lut envoyé, par ordre de l'empereur, à la cour deLisbonne, pour peindre la future épouse de Philippe, ainsi que le roi Jean et la reine Catherine d’Autriche, qui était sœur cadette de Charles-Quint. Cette mission valut au peintre hollandais un pompeux accueil, de magnifiques présents, une chaîne d'or de la valeur de mille florins, six cents ducats et l’occasion de peindre les plus hauts et les plus riches personnages du royaume, qui lui payaient chacun ses portraits cent ducats et souvent davantage.
A la cour d’Espagne, Antoine More avait pu étudier les peintures du Titien, qui n’étaient nulle part plus belles ni en plus grand nombre qu'a l’Escurial. Là figuraient alors, dans toute leur fraîcheur, dans toute leur gloire, les superbes portraits de Charles-Quint que l’histoire a célébrés. Le sombre empereur était représenté dans l'un, à cheval, armé de toutes pièces, la lance en arrêt ; dans l'autre, en toque noire et pourpoint de drap d'or, appuyant sa main gauche sur la tète d’un gros chien, son compagnon favori. On y voyait aussi le portrait d’Isabelle de Portugal, femme de Charles-Quint, celui du marquis Del Vasto, et enfin l'effigie d’un bouffon contrefait ( unpillo contrahecho ), qui était le fou des ducs d’Albe. Ces ouvrages ouvrirent les yeux à Antoine More et furent pour lui une seconde initiation et la meilleure. En admirant, en copiant les peintures du Vénitien, il apprit à voir la nature, non plus en détail, mais en grand, c'est-à-dire à éloigner et à élever son point de vue. Ce qui restait en lui de la manière gothique, il le dépouilla ; ses contours, qui étaient encore pauvrement arrêtés, devinrent plus souples, plus tournants, si l'on peut ainsi parler; je veux dire qu'au lieu de découper la silhouette de ses figures, il les fit tourner par un modelé intérieur et en accusant moins les contours. Ses portraits ne furent plus précis jusqu’à la sécheresse, mais plongés dans l'air ambiant, mariés avec le fond sur lequel ils se détachaient, et, comme disent les peintres, enveloppés , La seule étude du Titien avait tenu lieu au peintre d'un voyage en Italie, et la fréquentation de ces grands d’Espagne qui
’ « Van Mander écrit «en 1552,» mais évidemment par erreur, et cet auteur se trompe lourdement, dit Mariette (dans ses notes sur Walpole), quand il fait peindre à Antoine More le portrait de Philippe II en 1552, et que tout de suite il fait voyager ce peintre en Portugal pour y faire le portrait de la princesse destinée à être l’épouse du monarque espagnol. Leur mariage se fît en 1543, et puisque le portrait de Philippe II précède, il est visible qu’il a dû être fait en 1542, et que c’est ainsi qu’il faut lire et non pas 1552. .. Abecedario de P.--/. Mariette , au tome IV des Archives de l'art français. Paris, Dumoulin, 1857-58.
ANTOINE MORE (loin).
liaient dans ce temps-là les maîtres de la moitié du monde et les plus importants personnages de l'Europe, achevèrent l'éducation de ce Batave en lui donnant le style fier et mâle, l’élégance hautaine qui allaient distinguer toutes ses peintures. Aussi nous trouverons dans son œuvre des portraits qui rappelleront ceux que nous venons d’énumérer. Comme Titien, il peindra tour à tour des chevaliers couverts de magnifiques armures ou sévèrement vêtus de noir; il saura représenter comme lui des femmes richement parées, sans que leurs pierreries ou leurs broderies nuisent à la beauté des chairs, au triomphe des tètes qui respirent et
qui pensent, des mains qui frémissent. 11 se plaira comme lui à introduire dans ses portraits ces grands chiens qui font repoussoir à la distinction d'un gentilhomme et à la fierté de sa pose, ces dogues énormes dont le rude pelage fait valoir la main blanche et fine qui les caresse. Enfin, à l’exemple de son illustre modèle, il prendra plaisir a dessiner, dans sa grotesque difformité, le hou lion de l’empereur, et I admiration de More pour le Titien nous vaudra la vaillante peinture qui se voit au Louvre, le .Xnlii île Charles-Quint, tenant en laisse un chien plus haut que lui.
Le style du peintre hollandais s’était déjà bien modifié, lorsqu’il fut question de marier Philippe en secondes noces avec Marie Tudor, reine d’Angleterre, fille de Henri VIII. Celle lois encore, Antonio Moro lut choisi pour aller faire le portrait de la fiancée royale, qui était, on le dit du moins, une des belles femmes de son temps (il est si facile aux reines d'être belles!). Arrivé en Angleterre, le peintre en mission lut aussi
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bien reçu qu'il l'avait été en Portugal. On lui donna une chaîne d'or, une somme de cent livres sterling, et une pension annuelle, également de cent livres, d'autres disent de quatre cents ‘, en qualité de peintre près Leurs Majestés. Il va sans dire qu'il peignit la reine plusieurs fois, tantôt dans toute la pompe de son costume, in asplendid dress, tantôt plus simplement vêtue, tantôt en miniature, et qu’indépendamment de ces variantes, il en exécuta plusieurs répétitions, dont il fit présent aux chevaliers do la Toison-d’or. Il eut l'attention de réserver une de ces répliques pour le cardinal de Granvelle, auquel il était redevable de sa fortune.
Ce fut en 1533 qu'Antonio Moro arriva en Angleterre, car cette date se trouve inscrite sur les portraits en pied de grandeur naturelle de sir Henry Sidney et de Marie Dudley, sa femme, père et mère du célèbre écrivain sir Philippe Sidney. Des trois ou quatre portraits qu'il ht de la reine catholique, il n’en existe qu’un seul à notre connaissance dans les collections anglaises (encore est-il contesté comme n'étant pas authentiquement le portrait de Marie); c'est celui que lord Yarborough avait envoyé à l’exhibition de Manchester : il est d’une rare beauté5. La reine Marie (si c'est elle) est assise et vue de trois quarts. Elle est en robe noire, avec manches rouges, et coilTée d'une cornette. Bien que d'une exécution solide, cette peinture est moins large qu'à l'ordinaire et plutôt allemande que vénitienne. Frappé sans doute des ouvrages il Holbein, si profondément sincères dans leur délicatesse, voyant d'ailleurs l'admiration sans bornes que les Anglais professaient pour le peintre de Henry VIII, Antoine More se laissa influencer par le maître allemand, qui du reste vivait encore à Londres, car il ne mourut qu'en 1534, l'année même du mariage de la reine avec Philippe II. C’est ainsi que s'expliquent les différences, ou pour mieux dire, les nuances de manière, que présente l’œuvre de More. Les portraits de lui qu'on voyailà Manchester étaient peints, pour la plupart, dans une manière mixte, participant à la fois d'Holbein et du Titien, c'est-à-dire tout à la fois Une et forte. Le dessin en était fier mais serré ; la couleur, malgré l’énergie des localités, était subordonnée à la valeur delà tète et au caractère sérieux de l’ensemble ; la touche était mâle, mais onctueuse, fondue et peu apparente.
Parmi ces peintures qui nous surprirent, on remarquait surtout le portrait d’Antoine More par lui-même, appartenant à lord Spencer. L'artiste s'y est représenté de grandeur naturelle, jusqu'aux genoux, une chaîne d'or au cou et lepée au côté. Plus fier qu'un grand d'Espagne, plus noble qu’un prince de la maison d’Autriche, le peintre est vêtu d'un pourpoint de satin noir, tournant vers le spectateur sa belle tète, passionnée mais calme, et laissant tomber sa main de gentilhomme sur le pelage d’un gros chien d'Espagne dont on ne voit que la tète. Cette fois le peintre ne ressemblait en aucune façon ni à Holbein ni à Van Cleef ; il rappelait plutôt les étonnants portraits de Jean de Calcar et du Titien, mais son exécution était plus souple et plus légère. Les noirs du pourpoint étaient d’une transparence admirable ; ils offraient dans leurs sourdes lumières des reflets de bronze; les belles mains du modèle s’en détachaient, délicates, halitueuses et vivantes. La tète du chien était supérieurement brossée, mais sans nuire au portrait, malgré ses taches claires et la vérité de son poil. Celle tête nous lit souvenir du superbe chien que l’on admire au Louvre, dans le morceau laineux qui représente le Nain de Charlcs-Quinl. Sans aucune rouerie de procédé, sans aucun excès d’empâtement, et par la seule force d’un modelé ferme et d'un ton juste, ce chien gris fauve, dont le poil s'assombrit autour de l'œil, s'éclaire sur l'épaule et pâlit aux attaches des jambes, est un exemple de la façon dont les maitres savent rendre la nature inférieure en la laissant â sa place, c’est-à-dire à son rang. Pour ce qui est do l'exécution, si elle est moins brillante dans le tableau du Nain que dans le portrait de More par lui-même, elle est cependant tout à fait magistrale. Autant les riches détails du manteau de cour brodé d'or sont rendus avec sobriété, ainsi que les ciselures de la chaîne et de l'épée, autant la tète est peinte d'un pinceau robuste et généreux dont les accents sont partout caractéristiques, et qui, dans sa marche lerme et sûre, accuse tous les plans de celte tcle disgraciée, l'énorme saillie des pommettes, les
1 W alpole (lit : A pension of one hundred poumls a quarter, as pain ter to their majesties.
a II. Waagen affirme, sans donner ses raisons, que ce portrait n'est pas celui de la reine : « A ti erp délicate portrait of a woman, wronghj entillcd thas of catholic queen Mary, page 87 du second volume des fraisures of art in Great-Hrilnin .