‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 125 sur 136 · T' AMSTERDAM · texte numérisé non relu

T' AMSTERDAM

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PHILIPPE KONINCK

L’héritage de Rembrandt était si considérable qu’il a suffi à défrayer toute une famille de peintres. Trente élèves se sont disputé les lambeaux de son génie, et sont parvenus ainsi à se faire un nom. Chacun d’eux a copié le maître dans une de ses manières. Quelques-uns se sont fait un système de ce qui n’était chez Rembrandt qu’un caprice. Ne pouvant l’imiter dans l’expression de lame humaine, celui-ci l’a imité dans la bizarrerie de ses accoutrements ; il lui a dérobé ses costumes orien- 5 taux, ses houppelandes polonaises, ses hallebardes, ses parasols, ses turbans, ses fourrures ; celui-là s’est efforcé de pénétrer les mystères de son clair-obscur ; l’un a voulu saisir le secret de ses merveilleuses eaux-fortes ; l’autre l’a suivi dans la campagne et il a observé comment il s’y prenait pour peindre ses étonnants paysages.

Philippe Koninck est à peu près le seul paysagiste de l’école de Rembrandt, et il faut dire qu il a docilement écoulé les enseignements de son maître. Rembrandt n’a peint qu’un petit nombre de paysages, mais il en a beaucoup dessiné et il en a gravé à l’eau-forte une quarantaine. Son principe était de regarder la nature d’un peu loin, de façon à saisir les ensembles, les masses, sauf à entrer ensuite plus ou moins avant dans les détails. Ainsi, une chose très remarquable chez Rembrandt, c’est qu’il n’y apresque jamais de premier

ECOLE HOLLANDAISE

plan dans ses paysages, je veux dire que sa peinture ou son eau-forte est ordinairement nue sur'Ie devant et ne commence pas sur le bord de la toile ou du cuivre, mais à une certaine distance, c’est-à-dire au second plan ou au troisième. Cela tient à ce que le peintre jetait ses regards sur toute la campagne et embrassait d'un coup d’œil tout l’horizon. D’autres étudient, dessinent une à une les plantes ou les fleurs qui sont à leurs pieds. Ils cherchent des arbustes, des fragments de rochers, des troncs d’arbres noueux, accidentés et pittoresques, des chardons épineux, de larges bardanes pour en faire les coulisses de leur paysage. Au contraire, Rembrandt ne voit rien de ce qui est auprès de lui ; sa vue se promène dans la campagne ; elle en distingue les plans, elle les franchit l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle aille se perdre dans les vapeurs du lointain. En plaçant l’intérêt de sa peinture, non pas sur le seuil du tableau, mais assez loin dans le tableau même, il nous invite bien mieux à y entrer. Faute de rien trouver qui arrête son attention sur la lisière du bois, le spectateur n’en est que plus pressé de pénétrer dans l’intérieur, et une fois au centre de la composition, il ne peut plus échapper à l’impression que le peintre avait ressentie et qu’il a voulu produire sur les autres. Cette manière de comprendre le paysage est celle d’un grand maître.

Formé à l’école de Rembrandt. Philippe Koninck l’a très fidèlement imité dans sa façon de reproduire la nature. Il l’a étudiée comme lui, sans la choisir. Parmi les paysagistes de la Hollande, il n’en est pas un seul peut-être, si ce n’est Van der Hagen, qui eût osé peindre cette plaine monotone dont toutes les lignes sont horizontales, dont tous les bouquets d’arbres sont de même hauteur et dans laquelle il n’y a d’autre accident qu’une cabane ombragée d’arbres sur la droite, et un peu plus loin, une petite dune sablonneuse qui ne dépasse même pas le niveau du troisième plan. La campagne est traversée par tant de cours d’eau qu’on la croirait menacée d’une complète inondation. Les prairies sont au niveau de la mer ; les maisons semblent nager sur les canaux ; les villages sont comme des flotilles à l’ancre. Le peintre a placé son point de vue si haut que ni les ailes des moulins, ni la pointe des clochers, ni la cime des plus grands arbres ne se détachent sur le ciel. Le tableau est coupé en deux par la ligne presque droite d’un horizon qui fuit à perte de vue, et les villes qu’on aperçoit au loin, les rangées d’arbres, les hameaux, les rivières font autant de parallèles à cet horizon. C’est-à-dire que les paysages de Philippe Koninck (et celui-ci ressemble à tous ceux que nous connaissons de lui) est conçu tout au rebours des idées que l’on se fait en général du pittoresque. « Les plus grands ennemis du pittoresque, dit Gilpin, sont la symétrie des formes, la ressemblance des lignes et leur parallélisme, le poli des surfaces et l’uniformité des couleurs L » Eh bien ! voici un paysage de Koninck qui remplit toutes les conditions du non-pittoresque, et qui néanmoins produit une certaine impression de grandeur et de tristesse, par cela seul que la toile y est creusée à des profondeurs infinies, que les dégradations de la perspective y sont très bien observées, et que l’uniformité du sol est rachetée fort heureusement par un ciel mouvementé, par un beau désordre de nuages que le souffle de la brise chasse avec lenteur en les moutonnant.

Rembrandt avait donné l’exemple de compositions semblables, non seulement dans plusieurs de ses eaux-fortes, mais dans quelques-unes de ses peintures. Le Paysage aux trois arbres, par exemple, représente un pays plat, coupé comme celui-ci de cours d’eau qui sont tous parallèles à l'horizon. Mais il faut dire que pour rompre la platitude des surfaces fuyantes, et pour se ménager un énergique repoussoir, Rembrandt a supposé trois arbres placés à contre-jour sur le premier plan, comme les sentinelles avancées du paysage et qu'il l’a éclairé par une de ces lumières tempétueuses, qui traversant des nuées en marche, jettent sur la plaine de grandes ombres fantastiques et intriguent nos regards par le spectacle des combats du jour et de la nuit. Ce qui est moins connu que les eaux-fortes de Rembrandt et particulièrement les Trois arbres, c’est le superbe paysage qui appartient à lord Overstone et qui fut exposé à 1 exhibition de Manchester, en 1857. Celte peinture étonnante nous montre un site tout pareil à celui

1 W îlliam Gilpin, Trois essais sur le beau pittoresque, sur les voyages pittoresques et sur l'art d’esquisser le paysage , suivi d un poème sur la peinture de paysage, traduit de l'anglais par le baron de B. (Blumenstein). Breslau, Théophile Korn, 1799.

PHILIPPE KONINCk (1619)

que Philippe Koninck nous met si souvent devant les yeux : peut-être est-ce identiquement le même. Mais le grand peintre n’a usé cette fois d’aucune des ressources qu’il puisait dans son génie capricieux et fantasque. Pas d’accident, pas de repoussoir, rien qui serve de point d’appui au spectateur. Il a tout simplement attaqué son modèle avec résolution, prenant son parti de cette monotonie qui, pour un autre, eût été désespérante, et il semble que, par une étude recueillie et profonde, il en ait dégagé une poésie intime, imprévue, celle qui transpire mystérieusement sous les larges teintes d’une nature agitée

par le pressentiment de l’orage. « Quel sentiment de l’immensité de la nature, de l’infini ! Et quelle supériorité aussi dans le rendu.! Ruysdael ne ferait pas mieux ces nuées que chasse le vent et qui vont porter plus loin les orages. Huysmans n’aurait pas mieux attaqué ces petits éboulements de sable, ces terrains écorchés que tachent des intermittences de gazon ; à côté de ce ciel que traversent des nuages ambulants, les ciels d’Hobbema vous paraîtront de papier. . . Claude lui-même n’aurait pas su trouver dans un pays plat tant de majesté et de grandeur, et personne, assurément, n’y eût répandu cette poésie qui est comme une émanation de l’âme universelle. » Voilà ce que nous écrivions à Manchester en présence du paysage de Rembrandt. Eh bien, il faut le dire à la louange de Philippe koninck, parmi les amateurs les plus éclairés qui s’arrêtèrent devant le tableau, il y en eut deux, dont un peintre, qui au premier abord, avant d'ouvrir le catalogue, attribuèrent à koninck le plus sublime des paysages de Rembrandt : « Jamais, leur dis-je, il n’a été fait un pareil éloge de koninck, et ceux qui en France le connaissent à peine de nom, seraient bien surpris qu’on le jugeât capable d’un tel chef-d œuvre. »

ECOLE HOLLANDAISE

Ce n’est qu'en Hollande et en Angleterre que les peintures de Philippe sont connues et appréciées. Les plus belles que nous ayons vues sont au musée de Rotterdam et au musée de la Haye. Les galeries de sir Robert Peel, de lord Derby et de M. Samuel Barton en renferment quelques-unes qui sont de premier choix. Il faut croire qu’au dix-huitième siècle plus d’un ouvrage de Ivoninck passa la mer et fut importé en Angleterre sous le nom de Rembrandt. On pourrait aussi quelquefois confondre les paysages de Philippe avec ceux de Ruysdael, particulièrement avec certaines vues des environs de Harlem qui s’étendent très loin et n’ont pour avant-plan qu’un petit monticule de sable doré d’un pâle rayon de soleil. On sait comment Ruysdael peignait les nuages chargés de pluie et ces ciels dont le gris tourne à l’ardoise. Aucun peintre ne lui ressemble autant sous ce rapport que Philippe Ivoninck ; mais Ruysdael a varié ses paysages ; il les a souvent, à l’exemple d’Éverdingen, hérissés de sapins et accidentés de chutes d’eau, tandis que Koninck a mis une singulière uniformité dans les siens : ce sont toujours des vues à vol d’oiseau, toujours des plaines sans accident et sans fin, plantées d’arbres, sillonnées de canaux et colorées çà et là de quelques taches claires produites par l’absence du gazon. Parfois les répétitions d’un même site se distinguent entre elles par les figures, qui sont de Lingelbach ou de Van de Velde. Plus gai que celui de Rembrandt, le coloris de Philippe Koninck est aussi plus vrai et plus naïf. 11 accuse souvent de très vives localités de ton, des verts frais et tendres que son maître eût mieux aimé éteindre et glacer pour les faire rentrer dans son harmonie chaude, bitumineuse et dorée.

Nous ne savons absolument rien touchant la vie de Philippe Koninck, si ce n’est qu’il naquit à Amsterdam en 1619, et mourut dans cette ville en 1689. IJoubraken l’a oublié dans son Théâtre des peintres, et Campo Weyermann ne lui a consacré que très peu de lignes. Ce qui est évident d’après ses tableaux, c’est qu’il fut élevé dans l’école de Rembrandt et qu’il y apprit à aimer la nature sans la corriger, à la comprendre sans la choisir, et que ses portraits, car il en a fait de forts remarquables, ont été plus d’une fois vendus pour des œuvres de son maître.

ciiaiu.es iu. a nc.

Musék d’Amsterdam. — Vue d'une forêt avec une rivière. Ce morceau n'est pas des meilleurs du maitre ; il est même assez douteux.

Un vieillard, le bras appuyé sur une table, 33 centimètres sur 27.

Une-vieille femme coiffée d'un bonnet blanc, 44 centimètres sur 36.

Musék de Copenhague. — Portrait d'homme.

Musée de Dresde. — Un homme barbu, tenant de la main droite une paire de lunettes et de la main gauche une longue-vue.

Galerie du prince Eszterhazy. — Agar renvoyée par Abraham.

Galerie du prince d’Arf.nberg. — Un paysage. Galerie de lord Derby. Un paysage.

Portrait d'un homme vêtu d’un manteau rouge et coiffé d’un chapeau à panache.

Vente Lenglier, 1788. — Un prélat assis, méditant sur un livre ouvert; morceau dans la manière de Rembrandt, oo pouces sur 56. 200 liv.

Musée de la Haye. — Un paysage étendu. Les figures sont de la main de Lingelbach.

Musée de Madrid. — Portrait de deux personnages.

Vente Villiers, 181,2. — Vue à vol d’oiseau d’un vaste paysage hollandais, traversé par une route où passent, sur le devant, un valet de pied avec des faucons et des chiens, et plus loin un cavalier et une dame à cheval précédés et suivis de valets et de chiens : des voyageurs, des chasseurs et un carrosse attelé de six chevaux garnissent la route. 132 centimètres sur 159, provenant de la vente Lebrun. 2,001 fr., adjugé à M. Francillon.

Musée de Rotterdam. — Une vue près du jRhin. Le soleil éclaire une colline sablonneuse : dansleloinlain, une rivière et des coteaux qui se perdent à l'horizon. Hauteur, 91 centimètres ; largeur, 1 mètre 20.

Un vaste paysage, vu d'une hauteur; le troisième plan est vivement éclairé parle soleil. llauLeur, 69 centimètres; largeur, 90.

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