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Assez d'autres peindront le cabaret et la tabagie, les joyeux fainéants, les ivrognes, les fumeurs. Adrien Van Ostade, Brouwer, Teniers, et vous, Pierre Bamboche, qui portez le sobriquet de votre génie, vous nous conduirez au fond de ces tavernes où le paysan attablé savoure devant un cruchon de bière les douceurs du foyer rustique. Mais Wouwermans sera peintre des châteaux et des veneurs, le peintre de la vie élégante ; il représentera les occupations militaires et viriles, les mâles exercices, les loisirs de la noblesse d autrefois ; non pas de celle qui promenait en glissant ses talons rouges sur le parquet des princes, mais de celle qui passait son temps au manège, à la chasse ou à battre le fer dans les salles d’armes, et dont toute la science consistait en quelques articles : boire longtemps, dormir peu, connaître et discerner la voie, faire le coup de pistolet et mettre son cheval sur le bon pied. Robustes et fortunés gentilshommes, ils menaient rudement l’existence des heureux du monde :
ils avaient une volière où l’on élevait des gerfauts et des tiercelets pour la chasse du héron ; ils avaient pour courre le cerf, des limiers au râble épais, au nez fendu, et quand ils se rassemblaient à la Saint-Hubert, ils ne se quittaient plus qa’à l’octave de la Saint-Martin. Ils portaient d’ailleurs un costume des plus charmants : le feutre emplumé de Bassompierre, la fine collerette, le justaucorps enrichi de brandebourgs et ces bottes évasées qui laissaient voir au coin du bas à botter une frange de dentelles. Il ne leur manqua rien. Ils eurent de jolies femmes, fraîches et vaillantes amazones du plaisir, de belles voitures à clous dorés, des meutes, des piqueurs, des chevaux espagnols à la tète busquée et pleins de feu. Ils eurent enfin dans la personne de Philippe Wouwermans un peintre dont les toiles ont déjà duré plus que leurs châteaux, et seront admirées longtemps encore, quand la noblesse ne sera plus.
Fières cavalcades, campements, rencontres de cavalerie, marchés aux chevaux, écuries, forges, courses de la bague, haltes de chasseurs au coin des bois, tels sont les sujets familiers de Wouwermans. Partout où le cheval trouve sa place, Wouwermans le suit de l’œil et, le crayon à la main, il l’observe en toutes ses allures, le dessine dans tous ses mouvements. Il en fait presque le personnage le plus intéressant de son œuvre. Et toutefois, malgré l’inépuisable variété des attitudes qu’il donne à ce héros, soit qu’il le peigne fringant sous l'écuyer, soit qu’il le mène aux foins ou à l’abreuvoir, il est clair que Wouwermans a une prédilection marquée pour les nobles emplois du cheval. Voyez comme il se plaît à le lancer écumant et à fond de train sur les refaites du cerf! comme il aime à l’atteler aux carrosses où les belles dames du manoir vont tout à l’heure suivre la chasse, à moins qu’elles ne préfèrent chevaucher, le fouet en main, élégamment coiffées d’une toque à plumes, sous prétexte de se garantir du soleil !
D’après les tableaux de Philippe Wouwermans, on serait tenté de croire qu’il a mené, lui aussi, la vie de château, qu’il a été chasseur, écuyer, riche, homme de loisir. Eh bien ! au contraire, ce peintre de l’opulence vécut d’une vie modeste, laborieuse et retirée, demeura longtemps obscur et ne quitta jamais la ville de Harlem, sa patrie. Il y naquit vers l’année 1620, si l’on s’en rapporte à une note écrite de la main du peintre Vincent Van der Vine, son ami, sur un billet de faire part annonçant la mort de Wouwermans, arrivée le 17 mai 1668. Cette note dit que Wouwermans est mort dans la quarante-huitième année de son âge ’.
Ce fut sans doute chez Paul Wouwermans, son père, peintre d’histoire fort médiocre, que Philippe reçut les premières leçons de peinture, en attendant d’être admis dans l’école de l'excellent paysagiste Wy nants. Là il put s’approprier les meilleures qualités du maître : une exécution serrée, une touche fine, ferme et brodée, de nature à bien rendre les menus accidents du terrain, les tertres écorchés et sablonneux, les pierres et les plantes, les ornières qu'a tracées le chariot des villageois et les ourlets de verdure qui courent au bord des sentiers. Mais Wynants n’enseignait que le paysage, et Wouwermans avait une passion dominante, celle des chevaux. L’histoire ne nous dit point s'il fut lui-même un de ces solides cavaliers qu’il savait asseoir avec tant de grâce et d’aplomb sur leur monture ; ce qui est certain, c’est qu’il dessinait plus de chevaux sur sa toile qu’il n’en possédait dans son écurie. Combien de fois ne l’a-t-on pas rencontré à l’académie du manège, à la promenade, au seuil d’une forge de maréchal ou dans la cour des hôtelleries, occupé à considérer des chevaux, à faire vivement l’esquisse d’un raccourci, à tracer les lignes d'un mouvement! c'est que Philippe Wouwermans aimait le cheval en artiste ; il en voyait surtout le côté pittoresque, et il pressentait déjà toutes les ressources que pouvait offrir la combinaison des formes du cheval avec les jeux de la lumière ; il devinait tout le parti qu'il saurait tirer pour le clair-obscur, soit de la diversité des couleurs locales que présentent les chevaux pies, soit de la variété des robes, soit enfin des demiteintes que formaient par exemple le ton naturel d’un poil bai, entre l’obscurité d’une écurie et la croupe d’un cheval blanc. Une étude patiente a pu seule apprendre à Philippe Wouwermans tout ce qu’il lui a fallu savoir pour mettre en scène des groupes de chevaux qui sont toujours charmants
1 Arnold Houbraken, continuateur de Karel Van Mander. — Cet ouvrage, écriten hollandais et imprimé à Amsterdam en 1718, n’a jamais été traduit. Nous en possédons fort heureusement un exemplaire qui porte en marge une traduction française d’une écriture très fine et très soignée. Cet exemplaire unique et précieux nous a été confié par M. Dauzats.
sans jamais être semblables. Quelle profonde connaissance du caractère, des allures et des manières d’être de son modèle! Comme il en sait bien l’anatomie et les proportions! comme il en saisit la grâce, la fierté, la coquetterie! un traité d'équitation n'en dirait pas plus long que les Manèges de Wouwermans, et les éloquentes pages de Bufîon sur le plus noble des animaux dont il a écrit l'Iiistoire, ne sont pas plus instructives que les quatre-vingt-huit pièces gravées par Moyreau d'après le peintre de Harlem. Immobile au râtelier ou bien libre et bondissant dans la plaine, penché sur la